CINQUIÈME PARTIE
Etude Pharmacologique. — Posologie, réflexions finales
L'actiou pharraacodynamique du Kola officinal (Colu acuminata) étant maintenant bien délimitée, autant au point de vue élémentaire que pondéral, par les études contenues dans les chapitres précédents, il est aisé d'aborder l'examen des préparations pharmaceutiques qui peuvent le mieux assurer cette action. Etant donné que le Kola en nature, sauf à l'état de poudre (1), en cachets ou sous forme de comprimés, n'est guère acceptable en raison de la forte quantité de matière inerte dont son emploi entraîne l'ingestion, il était naturel que, pour diminuer le volume de la substance à absorber, on cherchât à recourir à des préparations aussi agréables que rationnelles. De ce besoin réel, sont nés les élixirs, extraits, saccharures, tisanes, biscuits, vins, etc. qui abondent aujourd'hui dans les officines, mais sans répondre toutes parfaitement à l'attente du médecin et
(1) Il est toujours facile au pharmacien de reconnaître à l'aide du microscope l'authenticité de la poudre de Kola ollicinal, à la forme caractéristique de ses {grains d'amidon et à l'aijondance de ces grains (voir planche I, ûg. 6). Mais le mélange delà poudre de graine du vrai Kola (Cola acuminata), à celle du Kola du Gabon {Cola Dallayi), ne peut être reconnu que par le dosage de la caféine libre et du rouge de Kola (Kohinine). Nous avons indique la lechnicjue de ce dosage dans 1^ partie chimique de cette monographie.
ÉDOUARD HICCKEL
aux besoins des malades, daus l'état actuel de leur préparation.
La forme la plus i-alionnelle sera évidemment, d'après ce que nous avons dit dans la partie chimique de cette étude, celle qui permettra de condenser sous un faible volume la pliis grande partie, sinon la totalité des éléments composants les plus importants, qui donnent son caractère fondamental à l'action pharniacodynamique du Kola. Nous allons voir quelles sont ces préparations. Mais, avant tout, il convient de rappeler que le prati(;ien, s'il tient à assurer à ses manipulations lé plus de fini possible, s'il désire fournir un médicament répondant aux données actuelles de l'analyse chimique et physiologique du Kola, conforme enlin aux résultats que nous avons obtenus par l'étude de la matière médicale de cette graine, ne mettra en œuvre que le Kola frais. Eu cet état, il pourra savoir si cette graine appartient à la variété rouge ou blancbe, et nous savons maintenant que cette dernière est beaucoup plus riche que la première en Kolanine. D'autre part, nous avons vu (page 254), que les graines en se desséchant perdent une partie de leur Kolanine, qui se dédouble et donne de la caféine libre. Mais il n'est pas toujours possible, pour plusieurs raisons, d'employer la graine fraîche, bien qu'à cette heure, elle arrive en France d'une façon assez régulière, soit sur les marchés français (Marseille et Bordeaux), soit sur les places étrangères (Lisbonne et Liverpool). Ces raisons sont : 1" le prix beaucoup plus élevé du , Kola frais que celui du Kola sec; 2° la persistance de l'huile essentielle aphrodisiaque dans toutes les préparations pharmaceutiques pour lesquelles la chaleur de 100° un peu prolongée n'intervient pas {alcuolature, elixir, ■oin, etc.), et môme dans certaines formes pour lesquelles l'intervention de celte chaleur suffit à éliminer l'huile essentielle mais ne donne pas un produit doué des principes recherchés [l'extrait aqueux de Kola, par exemple).
Dès lors, on est conduit, par exclusion, à considérer l'extrait alcoolique de Kola frais comme la meilleure préparation à laquelle on doive recourir, parce qu'elle implique : 1° l'emploi de la graine dans son état le plus actif (c'est-à-dire l'état frais, nous l'avons démontré); 2^ l'intervention d'un, véhicule bien approprié qui est le meilleur dissolvant de la Kolanine (l'alcool à 90°); et 3» l'élimination complète de l'huile essentielle aphrodisiaque par l'inter-
vention prolongée de la chaleur nécessaire à l'évaporation et à la concentration do l'extrait (1).
Le Kola frais et blanc (qui, nous l'avons vu page 196, constitue une variété du Cola acuminata, de beaucoup supérieure à la rouge), donne environ 6 0/0 de sou poids en extrait, qui est loin de renfermer toute la caféine libre contenue dans la graine (voir page 189), mais pourvu de toute la Kolanine disponible; de plus l'extrait desséché est privé d'huile essentielle. Un gramme de cet extrait représente environ 18 gr. de Kola blanc frais (privé de son eau) soit 36 gr. de la même substance non desséchée. C'est bien la dose que peut se permettre d'absorber un marcheur ou un vélocipédiste durant une course de 10 heures de durée environ, en ayant soin de fractionner les doses, c'est-à-dire en opérant comme il a été indiqué page 356 (10 pilules d'extrait de 0 gr. 10 chacune à prendre d'heure en heure (2).
Mais cette dose qui représente environ (en tenant compte de la déperdition qu'entraîne en caféine libre la préparation de l'extrait) 3 gr. 80 °/o de caféine tant libre que combinée, serait peut-être un peu trop élevée pour les divers emplois thérapeutiques déjà signalés, notamment dans le cas où le remède s'adresse à des affections organiques (maladies du cœur compliquées d'hydropysie, convalescence de maladies graves, neurasthénie, etc.). II serait alors plus prudent de commencer par des doses moins élevées, et toujours fractionnées de Ogr. 30 d'extrait alcoolique au début, pour arriver progressivement à 1 gr. et au-dessus.
Dans le cas d'accouchement avec inertie de l'utérus (Chambard- Hénon, voir page 279), on pourra, pendant le travail, en vue d'en assurer la continuité sans fatigue excessive, et pour maintenir
(1) I-es ciilïércnls pliarmaciens qui se soni, le plus récemment occupés de spécialiser (les préi)arulions de Kola (sans doute guidés par mes communications à la presse médicale sur la nature et les propriétés de la Kolanine ou Rouge de Kola), ont recouru à l'extrait alcooliriuo (Kola gr (mu. lé Aiitier, Kola granulé Roy, Elixir Monavon, Saccliarure Nalton,.elc.), mais à l'extrait de Kola sec, livrant ainsi une préparation moins riche en Kolanine qu'il ne conviendrait dans l'intérêt des résultats thérapeutiques i-ccherchés par le médecin. En rccoiirantau Kola sec, ils privent évidemment la préparation d'une partie du principe qui fait sa caracléristique et assure sa supériorité sur les autres produits extraits des caféiques.
(2) C'est le procédé indiqué à M. le D'' Tissié, de Bordeaux, par un pharmacien vélocipédiste (]ni l'emploie à sa grande satisfaction : il sulïirait, pour rendre ce procédé parfait, d'employer l'extrait de Kola hianc et frais.
ÉDOUAUD HICCKEL
l'étaL de veille de l'accouchée après la parluritiou, donuer depuis 1 gr. jusqu'à 2 gr. d'extrait à doses fractionnées durant le travail prolongé.
Contre le diabète, il importera de commencer les marches et le traitement préalable en ayant soin de faire préparer 21 gr. d'extrait^ de Kola divisés en 210 pilules ; faire prendre d'abord une pilule en augmenlant d'une chaf|ue jour, la dose, jus(|u'à 20, puis redescendre de 20 à 1 pilule de la même façon. C'est la répétition (avec l'extrait alcoolique frais) du traitement que j'ai indiqué page 278, avec la poudre de Kola sec.
Comme on le voit, celte forme pharmaceutique du Kola s'adapte aux principales applications thérapeutiques de cette drogue. Il n'en serait pas de même de la mastication delà graine fraîche, jnode d'administration qui serait cependant le plus recommandable, car il permet au consommateur de I^ola de faire pénétrer lentement d.ns son organisme (et partant d'en assurer l'action plus sûre) de la totalité des éléments utiles {tannin, caféine, Ihéobvomine et Kolaninc) renfermés dans la graine. La mastication lente permet, en elïet (ce qu'aucun dissolvant ne peut faire), de ne rejeter que la matière inerte absolument dépouillée de tout principe utile , c'est-à-dire , une grande partie de l'amidon et la cellulose; d'autre part, durant cette mastication, la transformation de la Kolanine en caféine libre et en glucose s'opère lentement et partiellement, sous l'influence du ferment salivaire, pour s'achevei- complètement dans l'estomac. Cette division d'un travail doucement accompli est toute au profit de la complète absorption des produits utiles du Kola. Mais l'action aphrodisiaque de cette graine fraîche en doit faire proscrire l'emploi thérapeutique, à moins de cas spéciaux, où il convient de lutter contre l'impuissance génésique en même temps que contre l'affaissement général du système nerveux et musculaire, ce qui est le cas dans la neurasthénie. Ici, la mastication des graines fraîches semble tout-à-fait indiquée. Il est bon de savoir que 36 gr. de graines fraîches de Kola blanc (qui constituent la dose de graine à mastiquer dans ce cas), représentent 1 gr. 30 de caféine libre ou à l'état de Kolanine. Quand on y recourra, il sera important de recommander au malade de ne mastiquer à la fois qu'un poids de 6 çr. environ de semence et de renouveler six fois l'opération
dans les 12 heures de jour, eu prenant soin toutefois de s'arrêter une heure ou deux avant le coucher.
Quelle sera la meilleure forme à adopter pour l'emploi stratégique? J'incline à penser que pour l'introduire dans l'alimentation du soldat ou des chevaux, il conviendra de s'en tenir à l'emploi du Kola en poudre qui a donné de bons résultats et de mêler cette poudre (qui est un aliment, je l'ai prouvé) à la pâte de galettes bien préparées. Le perfectionnement à introduire dans les biscuits pour hommes ou les galettes pour chevaux dont je me suis servi dans mes essais, consistera à employer le Kola blanc frais, à le dessécher rapidement au four ou à l'étuve pour ne pas altérer la Kolanine, à le faire torréfier pour lui donner la bonne odeur de cacao qu'il prend à la suite de cette opération et enfin a le pulvériser finement. Dans ces conditions, on obtiendra avec ces galettes ou biscuits, dont la conservation est facile à assurer comme ration de réserve, des résultats meilleurs encore que ceux dont j'ai donné longuement le détail, dans la relation des Rapports militaires et autres (voir pages 289 à 370).
A défaut du Kola frais, seul capable d'assurer à l'extrait alcoolique la prééminence sur toutes les autres préparations pharmaceutiques, on pourra recourir au Kola sec qui a donné les résultats assez sérieux enregistrés jusqu'ici, et qui font déjà classer cette drogue comme hors de pair parmi les caféiques reconstituants. Nous avons vu que cette graine, qui nous arrive de la côte d'Afrique après avoir été desséchée au soleil, est toujours un peu moisie et à coup sûr moins riche en Kolanine que la graine correspondante fraîche. L'extrait alcoolique de cette graine sèche (1) est une préparation qui enlève certainement la totalité de la Kolanine, mais laisse dans le résidu une forte proportion de la caféine libre. Cet extrait ne saurait valoir celui de la graine fraîche et,en raison de ce fait, il convient, quand on l'emploie, de forcer un peu les doses que nous avons fixées pour l'extrait de Kola frais dans les diverses applications thérapeutiques ou bromatologiques de cette graine. Il est inutile de répéter que l'emploi de cette graine sèche implique nécessairement sa torréfaction préalable
(I) Il est impossible, et j'ai dit pourquoi, de reconnaître, sur simple examen à l'œil nu, quand elle est sèche, la graine de Kola blanc de celle du Kola rouge, aussi je me borne à dire, sans spéciûcation de couleur, extrait de Kola sec.
EDOUARD HECKEL
qui a pour résultat non seulement de faire disparaître les dernières traces d'esseuce aphrodisiaque qui pourraient résister à l'opération de la dessiccation, mais encore d'enlever à la graine toute odeur de moisi, enfin de faire naître l'odeur de cacao. Il est bon, ainsi que je m'en suis assui'ô bien des fois, de mouiller légèrement les graines sèches (en les faisant treuiper quelques heures dans l'eau) avant de les soumettre au torréfacteur. Ainsi préparé, le Kola gonfle mieux et se fendille légèrement pendant la torréfaction, qui ne doit pas durer plus de 20 à 25 minutes. La graine devient légère et se pulvérise plus aisément. La semence de Kola sec non torréfiée est, par contre, d'une pulvérisation assez difficile.
En dehors de l'extrait alcoolique, dont j'ai déjà parlé, que l'on prépare avec la noix de Kola sèche, on trouve encore dans les pharmacies le Vùt,, la Teinture et VElixir de Kola, enfin le Pepto- Kola. Le vin est une préparation peu recommandable, nous avons vu (page 189) qu'elle laisse plus du quart de la caféine libre dans les résidus et vraisemblablement aussi la presque totalité de la Kolanine. L'Elixir de Kola comportant l'intervention d'une plus forte proportion d'alcool dans le dissolvant, est évidemment une préparation plus rationnelle qui comportera une certaine proportion de la Kolanine. En tout cas, c'est là une forme pharmaceutique .des plus agréable. Quant à la teinture, nous avons vu (page 190), qu'elle renferme très peu de caféine libre, mais elle contient évidemment la presque totalité de la Kolanine dissoute dans l'alcool (1). Il reste à savoir si l'alcool n'empêche pas dans l'estomac la transformation de la Kolanine en caféine naissante. Quant à la préparation qu'on a nommée Essence de Kola (2) elle est le produit
(1) La teinture, qui se prépare comme toutes les teintures alcooliques, est une forme pharmaceutique actuellement très employée : dans les affections cardiaques arrivées à la période d'hypersystolie, lorsque c'est à titre de tonique de cœur qu'on emploie le Kola, le vin loni cardiaque de riiôpit;il Bichat, dont la formule a été donnée par Hucharddonne d'excellents résultats; en voici la composition telle qu'elle a été publiée par ce savant praticien(Zîey hc générale de clinique et de thérapeutique, 1891, p. 99) : Teinture de Kola, 40 gr. ; teinture de coca, 30 gr.; teinture de scille 20 gr.; teinture de digitale, 2.0 gr.; sirop de ci-rises, 100 gr. ; vin de Lunel, 800; laisser reposer et décanter, 2 à .3 cuillerées par jour, pendant 8 à 10 jours.
(2) Ce produit, spécialisé par un pharmacien de Paris, a été indiqué par Dujardin- Beaumetz et Monnet qui l'introduisent dans la formule suivante : Essence de Kola,
obtenu en épuisant par déplacemcnl. 1 kilog. de Kola sec torréfié et pulvérisé, par de l'eau bouillante, de façon, après concentration dans le vide, cà obtenir deux litres de produit. C'est en somme un extrait aqueux ; mais après ce que j'en ai dit pages 108 et 189, cette préparation n'enlève aucune trace de Xolanine et peu de caféine (il reste dans le résidu 17.07 "/o de la totalité de la caféine). De plus cette préparation est d'une exécution difficile, comme je l'ai dit aussi, à cause du magma formé par l'amidon très abondant dans la graîne de Kola. Je ne parle pas des Pepto-Kolas (qui sont également une forme pharmaceutique agréable), mais dont j'ignore la préparation réelle. Contre les diverses diarrhées, la forme Elixir et la forme extrait alcoolique de Kola en pilules paraissent très efficaces sous la formule suivante :
Extrait alcoolique (le Kola 1 gr. ) • ., , ,
Poudre de Kola Q. S. ) P^^' Pilules a raison de 10 à 15 par jour.
Pour les enfants jeunes, on associe le Kola au sirop de Coings
Extrait alcoolique de Kola 1 gr. ;
Sirop de Coings 60 | P^'' '="i'le'"ées à café dans les 24 heures.
Telle est, aussi complète qu'il pouvait m'être donné de la faire après dix années d'études spéciales et ininterrompues, l'histoire de ce singulier et remarquable produit exotique, dont la connaissance est restée si longtemps à l'état légendaire et sur lequel je me suis proposé de jeter la lumière de la vérité scientifique. Le premier j'ai appelé, en 1884, l'attention du monde savant (1) sur ses étranges propriétés ; le premier j'en ai écrit l'histoire. Après dix
10 gr.; teinture de cannelle, 5 gr. ; essence de menthe, 10 gouttes; jiilep gommeux, 100 grammes. Celte potion est recommandée par ces savants praticiens dans le traitement des maladies chroniques et durant les longues convalescences.
(1) Cette attention n'a pas été facile à éveiller : on en jugera par le fait que voici. En 1883, lors de l'apparition de notre mémoire sur les Kolas africains, après en avoir distribué aux savants français un large tirage à part, il m'en resta 23 exemplaires que j'adressai à un libraire qui se charge de la vente en France et à l'étranger et fait de la publicité à ses frais, M. George, de Lyon. Deux ans après, les 25 exemplaires me furent renvoyés. 11 n'en avait pas été placé un seul.
ÉDOUARD IIICCKKL
années employées à poursuivre mon œuvre, en subissant dans tout ce qu'elle a de plus amer la critique de mes détracteurs et la malveillance manifeste de tous les esprits auxquels les nouveautés répugnent, soit par sentiment do jalousie pour ne pas les avoir découvertes, soit par horreur instinctive pour tout ce qui sort du cadre ordinaire des choses admises, il était naturel que je prisse une dernière fois la parole pour exposer tout ce que le temps a définitivement consacré dans les recherches auxquelles je me suis livré moi-même ou parmi celles que mes publications sur le Kola ont provoquées dans le monde médical. Je pense l'avoir fait avec impartialité en rapportant, sans trop d'aigreur je crois, même les travaux de ceux qui m'ont combattu avec le plus de discourtoisie : j'ai fait ainsi œuvre d'historien beaucoup plus que de polémiste. S'il y a quelque générosité à en avoir usé de cette façon avec des adversaires injustes, on voudra bien reconnaître que le mérite est doublé par ce fait, qu'attaqué avec acharnement par de hauts personnages scientifiques, il ne m'a pas toujours été permis de leur répondre comme c'était mon droit. J'ai le regret de le dire, certaines assemblées savantes de la capitale se sont fermées devant un provincial en faveur d'un parisien, ou se sont refusées à lire et à insérer mes réponses à des attaques aussi peu sérieuses dans le fond que violentes dans la forme. Ce déni de justice a fécondé dans mon esprit (tant les injustes procédés sout les meilleurs stimulants de nos efforts), la résolution de publier une Monographie des Kolas africains. Je la livre aujourd'hui au public avec la certitude d'avoir fait, sinon une œuvre parfaite et complète, du moins un travail dont l'utilité ne sera pas contestée. J'y ai mis, du reste, tout mon savoir, car il s'agissait d'une production scientifique dont la gestation a été longue et difficile; je m'y suis attaché avec les forces affectives dont les pères seuls savent entourer leurs enfants venus laborieusement et péniblement au monde.
Parmi les médicaments qui traversent comme des météores le ciel très chargé de notre thérapeutique actuelle, j'ai l'espoir de voir le Kola conserver une place définitivement conquise. Mais, si ces vœux ambitieux ne se réalisaient pas, je serais encore satisfait de mon labeur.
N'aurai-je pas, dans la limite étroite de mes forces, contribué à faire connaître quelques richesses végétales d'un continent objet de
Les kolas aphicains
toutes les justes convoitises actuelles de l'Europe? N'aurai-je pas, au point de vue philosophique, réalisé, sur un champ très étroit je l'avoue, du vaste domaine thérapeutique, un progrès réel en substituant à l'empirisme aveugle le déterminisme rationnel ? N'aurai-je pas montré aux peuples de l'Europe qui ambitionnent légitimement d'imposer leur civilisation au continent noir, quelles ressources leur offrira, en retour, leur nouvelle pairie et la connaissance exacte d'un produit de haute valeur qu'ils auront largement et constamment à leur portée? (1) N'ai-je pas la certitude qu'ils ne dédaigneront plus cette précieuse graine s'ils se souviennent que l'étranger doublé d'un conquérant, donne toute la mesure de la supériorité de sa race, quand, désirant s'implanter sûrement sur un sol nouveau et braver les épreuves d'un climat différent du sien, il sait modeler en certains points sa vie sur celle des indigènes, restreindre le plus possible ses "besoins aux leurs, et se soumettre enfin sans répugnance, mais avec un discernement dégagé de tout mépris, à certaines de leurs pratiques ?
C'est ce qu'avaient bien compris les Portugais, peuple essentiellement colonisateur, quand, en s'établissant les premiers sur la côte occidentale d'Afrique, ils acceptèrent immédiatement des indigènes la coutume essentiellement hygiénique de mâcher le Kola. Cette habile et intelligente concession aux mœurs locales leur procura deux avantages considérables: 1° le bénéfice physiologique qui résulte de cette pratique même ; 2° la confiance de l'autochtone toujours flatté de voir l'Européen, le blanc, ne pas dédaigner ses habitudes et respecter ses coutumes en les adoptant. Malgré les idées fausses qui régnent sur ce point, il faut bien reconnaître que les pratiques nègres, en apparence irrationnelles, reposent sur une connaissance approfondie du milieu, du climat et des ressources du pays. L'indigène, il ne faut pas l'oublier, incarnation vivante du limon qui le supporte, le nourrit et le protège, s'est identifié avec le sol et avec ses productions. Par les seules vertus
(1) Mes éludes sur les plantes utiles et nouvelles de l'Afrique tropicale (dont j'ai donné la liste en tête de ce livre) forment, avec ma monographie sur le Kola, un tout qui, je veux l'espérer, ne restera pas sans utilité pour la colonisation africaine.œuvre capitale qui marquera certainement une des grandes étapes des progrès humains et à laquelle la France s'est résolument vouée. La science devait suivre de près la nation .
ÉDOUARD IIEGKEL
d'uue intuition uative, il s'est, avec le temps, rendu maître de la nature, objet de son observation quotidienne, arsenal où il puise tous ses éléments de lutte sans pouvoir leur faire subir aucune transformation savante. Grâce à cet instinct, il a su, sans art, assouplir à ses besoins, tout ce qui vit autour de lui. Bien plus, il a pu soustraire à ce qui l'entoure, patiemment, un à un, par une longue, pénible et sans doute très périlleuse expérience, des secrets que la science moderne serait peut-être impuissante à conquérir sans les données préalables de cet empirisme, grossier sans doute, mais plein d'enseignements pour qui sait dégager de sa gangue un Hlon de vérité (1).
Les légendes nègres, toujours mystérieuses et obscures, n'en
(1) Qu'y a-t-il de plus surprepsnt comme ingéniosité et de plus savant comme mélange de plantes bien choisies," que la composition très complexe de certains poisons de guerre, de chasse ou d'épreuve, communs en Afrique comme en Amérique ? Quoi de plus remarquable et de plus-habile que la découverte du curare ? La science moderne a été émerveillée de l'art qui se révèle dans l'analyse qu'elle a pu faire de celle ingénieuse composition si bien adaptée aux besoins delà chasse. Aurait-elle su créer un si utile mélange, même avec les ressources inépuisables dont elle dispose?
Voici une nouvelle preuve de la sagacité des nègres. On sait qu'il existe en Afrique tropicale (nous l'avons dit page 199) trois variétés de Kola (le l'ouge, le blanc et le rose) : le blanc est parliculièreuieut estimé par les nègres, nous l'avons vu ; le rouge vient ensuite, quant au Kola rose, qui est peu abondant et qu'on trouve surtout fréquent sur les marchés de Widah (au Dahomey), il est moins recherché. 11 in'a paru intéressant de voir si ce classement tout eoipirique, reposait sur quelque fondement sérieux et pouvait être coulirmé par l'analyse chimique : j'ai prié M. SchlagdeuhauOen de faire l'analyse comparée des trois variétés de graines. On pouvait admettre, en eiïet, que le Kola rose tiendrait le milieu entre le blanc et le rouge, comme valeur physiologique. Il n'en est rien, et on va voir par l'examen ci-dessous que l'appréciation des indigènes de l'Afrique tropicale est parfaitement justitiée. Le Kola rose, en effet, renferme beaucoup de Caféine libre mais moitié uioius de Kolanlne; or, nous avons vu que la caractéristique de l'action physiologique du Kola est due en grande partie à ce dernier glucoside.
Voici cette analyse comparative faite sur des Kolas frais, ce qui explique la faible teneur 0/0 en caféine, teneur qu'il fait doubler pour avoir celle du Kola sec, le Kola frais ayant 30 0/0 d'eau d'hydrodatation.
On épuise la matière en poudre par le chloroforme pendant 3 heures en opérant sur 5 gr. seulement. Puis on dessèche la poudre et on la laisse en contact avec de l'eau acidulée à 4 o/o» soit SOOci-, pendant 12 heures à letuve à
présentent pas moins, le plus souvent, un fonds d'observations utilisable. J'ai déjà insisté sur ce point dans mes nombreux travaux touchant la matière médicale exotique et coloniale, mais je crois avoir mis le fait dans sa lumière la plus vive en traçant la monographie du Kola, graine précieuse et pour laquelle aucun effort sérieux n'avait été tenté jusqu'ici en vue de dégager le vrai du faux, le mystérieux du naturel, le simple de l'exagéré, dans son histoire merveilleuse. Le dédain n'est pas une vertu scientifique.
Qu'on me permette de le répéter encore en terminant: qui sait si la connaissance exacte du Kola et de ses propriétés remarquables, mise convenablement à profit, ne rendra pas dans l'œuvre actuelle de l'assimilation africaine, t«nt aux colons qu'aux belligérants, des services qu'on attendra longtemps de l'agriculture sur cette terre dépeuplée par les guerres, avilie par l'esclavage, rebelle à. la civilisation et qui semble repousser l'Européen avec toutes les forces de sa nature indomptée? Toutes les conquêtes se donnent un mutuel appui, de quelque ordre qu'elles puissent être.
Pour conquérir, dans le vrai sens du mot, un sol entièrement nouveau, il ne suffit pas de s'en emparer par les armes, il faut s'en approprier tous les éléments de richesse, de lutte contre le climat et de commerce. Après l'occupation vient l'assimilation ; elle se fait par la science et le travail, jamais par la violence. Il faut qu'on le sache bien. Je suis heureux de m'appuyer, dans l'expression de ces
37° et l'on fillre le lendemain. Le liquide est évaporé à un petit volume et additionné d'un excès de lait de chaux. On dessèche au Ijaiii-iiiaric, on réduit en poudre line puis on épuise de nouveau par le chloroforme.
Les opérations sont donc conduites de la même manière que pour les Kolas blanc et rouge et fournissent un total de 1.88 % de caféine. Les trois variétés présentent donc des teneurs de caféine très difTérentes :