II
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pieds , dans mon lit. Mais Je n'ai ni robe ni * chapeau.
— Tout cela sera dans la voiture — avec ta mère.
— Ma mère! s'écria Lissa. Je vais voir ma mère!
Elle fondit en larmes, non qu'elle eût pour sa mère — si rarement entrevue * — une affection passionnée, mais tout ce qui était en dehors des murs de la maison Koumiassine lui avait paru si bien mort et perdu, que revenir à toutes ces choses, à tous ces êtres aimés, était trop fort pour elle.
Un bruit se fit entendre au dehors. La voix du prince , qui parlait très-haut , exprès sans doute avec la comtesse, en traversant le jardin, glaça le sang dans les veines des deux conspiratrices.
— Je m'en vais* Donne-moi la lettre, murmura Zina.
— Je ne l'ai pas lue! répondit Lissa éplorée«
— Eh bien, garde-la, répliqua sa cousine, toujours prompte à se décider. Je viendrai la chercher ce soir, tu me la jetteras par la fenêtre.
Elle s'esquiva, légère comme un flocon de neige. Au moment où elle arrivait dans le salon ^ Sa mère entra par l'autre porte. Les rideaux
flottaient encore derrière la jeune fille, révélant son passage.
Ghourof frémit. Mais la comtesse n'y fit point attention.
— Allons , dit-elle , puisque vous êtes là , Zina, priez le prince de jouer avec vous quelque chose à quatre mains.
— Oui, maman. Prince, nous allons jouer une heure juste, comme des écoliers. Il est trois heures et demie.
Zina avait tiré sa montre. Machinalement, le prince tira la sienne.
— Vous retardez de douze minutes, fit la jeune comtesse.
— Oh ! mademoiselle, je vais comme le soleil !
— Alors, c'est le soleil qui retardé, répondit Zina en le regardant sans rire. C'est moi qui règle rObservatoire.
— Ah! fit le pnnce, comprenant enfin. En ce cas, je réglerai mon temps sur le vôtre, dit«il en s'inclinant.
Un soupir de soulagement fut la réponse de Zina.
La comtesse, distraite, feuilletait un livre intitulé.: la Bienveillance y études de morale.
— Que ne commencez-vpus? dit-elle en sou-
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riant avec aménité, au lieu dé vous quereller pour si peu de chose?
Les exécutants, déjà assis au piano, entamèrent n'importe quoi et jouèrent avec un brio qui ravit la comtesse Koumiassine.
— - Il a des qualités, ce jeune homme, se ditelle, plus de qualités que je ne supposais,.. Et il est très-riche.
La comtesse n'acheva pomt sa pensée, mais elle n'empêcha point u les jeunes gens » , comme elle les nomma à partir de ce moment, de jouer jusqu'à cinq heures.
Et Dieu sait combien de fragments de phrases ils vinrent à bout d'échanger pendant ce tempslà! Il y en avait tant, que cela finit par faire des idées tout entières.
On ne sait si les nouvelles réflexions de la comtesse l'avaient mise en belle humeur, ou bien si le guignon, qui se mêle de tout ce qui ne le regarde pas, avait résolu déjouer un rôle dans cette affaire — tant est-il que Zina ne put s'échapper du salon après le dîner. Sa mère avait toujours besoin d'elle pour quelque chose, et, finalement, elle la chargea de faire le thé.
— Montrez- nous vos talents de ménagère, dit-elle en riant.
Zina voyait la soirée s'avancer; elle eût vo-
loiitiers fait quelque sottise pour être renvoyée dans sa chambre et courir sous la fenêtre de sa cousine avant de rentrer. La veille, elle l'aurait fait sans hésiter... Un sentiment nouveau de dignité féminine l'empêcha de se faire tancer a devant un étranger » , se dit-elle, pour se donner une raison plausible.
Pendant que sa mère conférait dans la pièce voisine avec l'intendant, venu à l'improviste pour demander des ordres, elle fit un signe imperceptible au prince, et en même temps appela son frère.
Celui-ci, depuis l'avant-veille , était toujours aux aguets. Il accourut aussitôt, pendant que Ghourof s'embarquait dans une histoire du siège de Sébastopol, dont, à vrai dire, il ne vint pas à bout de se dépêtrer; mais la chose importait peu. L'essentiel était que l'attention des auditeurs fût captivée par ce récit. Zina en profita pour murmurer à l'oreille de son frère :
— Va sous la fenêtre de Lissa ; elle doit être ouverte, il fait chaud; appelle-la; elle te jettera un papier. Ne le perds pas ; apporte-le-moi dans un mouchoir que tu demanderas à ma femme de chambre.
L'enfant se dirigea vers la porte.
— Où allez-vous, Dinitri? fit Wachtel, rappelé soudain à ses devoirs.
— Faire une petite commission pour moi, dit Zina. Va, Dmitri, de ceux qui sont brodés au coton rouge, s'il te platt.
Le petit garçon sortit sans autre empêche* ment.
Quelques instants après, la comtesse rentniw
— Où est Dmitri? dit-elle en parcourant des yeux le cercle.
— Il est allé me chercher un mouchoir de poche, maman. J'ai laissé couler le robinet du samovar sur le mien.
En toute autre occasion, Zina n'eût pas échappé à une réprimande; mais, décidément, la comtesse était d'une humeur accommodante.
Elle ne répondit rien et demanda une tasse de thé — sans sucre.
Dmitri, pour exécuter son message, traversa l'antichambre pleine de domestiques; puis, au lieu de se diriger vers le perron, comme il l'eût Fait s'il avait été seul, il alla dans sa chambre, ouvrit la fenêtre, sauta dans le jardin, fit rapidement le tour de la maison et arriva sous la fenêtre de Lissa, éclairée par une veilleuse.
Le store était baissé, mais la fenêtre était ouverte ; il grimpa comme un chat, s'aidant de la
plinthe qui faisait une très-lëgère saillie à deux pieds au-dessus du sol, et il passa sa tête avec précaution.
Sa cousine ne dormait pas : dans des angoisses horribles, elle attendait que Zina vînt chercher cette lettre, qu'elle savait par cœur et sans laquelle Tévasion devenait peut-être impraticable.
Aussitôt que la tête du petit garçon parut sous le store blanc, qu'il écartait un peu de la main, Yassilissa se souleva sur le coude et mit un doigt sur ses lèvres. Une femme de chambre allait et venait dans la chambre voisine, préparant la toilette de nuit de la comtesse.
Dmitri se laissa glisser dans la chambre^ imparfaitement éclairée , et , à quatre pattes , comme il Tavait dit, il s'approcha du lit sans faire plus de bruit qu'un chat.
Vassilissa allongea la main et laissa tomber le précieux billet.
Le petit garçon s'en saisit, effleura de ses lèvres, en galant chevalier, le bout des doigts de sa cousine, glacés par la peur, et s*en retourna comme il était venu. Le store, en retombant sur lui, battit un peu contre la fenêtre.
— Voici le vent qui se lève, mademoiselle, dit la femme de chambre. Je crois qu'il est temps de fermer votre fenêtre.
— Ferme, dit Vassilissa en se laissant aller sur Toreiller. Je suis fatiguée.
Deux minutes après, bénissant le souvenir des exercices acrobatiques de son pauvre menin françaisy si fort conspué des gens sérieux, Dmitri fît son entrée dans la salle a manger et remit à sa sœur le mouchoir demandé.
Dans l'angle qu'il tenait serré entre ses doigts, le billet du prince craquait furtivement.
Zina le prit et le mit dans sa poche. Avant de se coucher, elle trouva un moment de solitude pour le lire, le parcourut lentement deux fois, puis le mit en boulette et se mit à l'avaler méthodiquement.
I — Ça n'est pas bien bon, du papier, se ditelle aux deux tiers de sa tache; mais si ça ne nourrit pas, au moins ça donne du courage!
Elle dormit à poings fermés. Tel César, la veille d'une bataille»
Zénaïde se promène.
La journée décisive du lendemain se leva dans un ciel sans nuages. Zina, debout de bonne heure, s'en alla , sous prétexte de prendre le frais, faire un tour dans le jardin, pendant que miss Junior parachevait son interminable toilette .
La discipline, on l'a vu, était fort sévère dans la maison Koumiassine, et les enfants étaient soumis à une surveillance de toutes les minutes. C'était à peine si, dans le courant d'un mois, Zina et Dmitri avaient pu échanger deux mots avec la prisonnière. Mais, depuis quelques jours, la jeune comtesse échappait décidément à la tutelle de sa gouvernante. Elle se «entait si fermement résolue à en faire à sa tète, que l'Anglaise , ne se sentant plus de force à lutter, emboîtait le pas derrière elle sans mot dire.
Zina s'en alla donc toute seule respirer l'air matinal.
Aux yeux d'un spectateur indifférent, sa pro-
us LES KOUMIASSINK.
menade eût beaucoup ressemblé à celle de Jeannot Lapin, tel que nous l'a décrit la Fontaine ;
Parmi le thym et la rosée.
Elle 8*en alla d'abord le long de l'allée qui faisait le tour du jardin , cueillant une fleur par ci y une branche par là, puis elle s'arrêta à une petite porte étroite qui donnait sur la campagne.
Cette porte, défendue par un seul verrou à l'intérieur, n'avait pas été ouverte depuis bien longtemps. Zénaïde l'ouvrit comme par curiosité, la fit manœuvrer sur ses gonds rouilles, frotta les ferrures avec un peu de beurre frais qu'elle avait pris à la laiterie dans une feuille de salade, au grand ébahissement de la laitière.
— C'est pour manger avec du pain noir, avait-elle dit.
Le pain noir n'avait point paru, mais le beurre trouva fort bien son emploi. La porte fermant à merveille et s'ouvrant sans bruit, la jeune comtesse en profita pour faire un petit tour dans la campagne. Elle suivit le chemin à gauche, tourna le coin du jardin, puis fit une centaine de mètres.
De l'autre côté de la maison seigneuriale, derrière les communs, s'élevait une grange iso-
lée et fort vermoulue, dont on ne se servait plus qu'en cas de récolte surabondante. L'intendant était venu, la veille, demander à la comtesse s'il fallait s'en servir pour emmagasiner le superflu d'une riche moisson. Ayant reçu une réponse affirmative, il avait envoyé dès l'aube deux ouvriers poser deux gerbes de paille aux endroits les plus endommagés de la toiture.
Zina poussa jusque-là.
Au moment où elle s'approchait, les deux paysans, qui avaient déjà terminé leur besogne, quittaient la grange.
--— Quel vieux nid à charançons! dit Tun d'eux avec dédain , en repoussant la grande porte qui s'en alla battant dans le vide.
— Qu'est-ce que tu veux! répliqua le second, puisqu'ils aiment mieux mettre leur, blé à pourrir là-dedans que de le distribuer au pauvre monde, quand ils en ont de tropl C'est leur affaire!
Et le paysan secoua sik main droite avec Un geste intraduisible qui exprime aussi bien le dé* dain ou l'indifférence que la résignation.
Ils tournèrent lé coin de l'écurid et dispa« rurent.
Zina inspecta curieusement le « tieUx nid à charançons » . C'était une bâtisse branlante^ si*
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tuée dans un champ en jachère. Le chemin qui
y conduisait était depuis longtemps envahi par
rherbe.
Après en avoir fait le tour, la jeune fille entra dedans. La porte à deux battants ne fermait plus. Le battant de gauche, tout ouvert, était attaché à la muraille de soliveaux par un crochet de fer rouillé. Derrière, les ouvriers avaient déposé une douzaine de bottes de paille, restées sans emploi après la réparation sommaire qu'ils avaient exécutée au toit de chaume.
Zina contempla d'un œil satisfait cet intérieur délabré. Elle ramassa — sans doute par amour de l'ordre ^— tous les brins de paille épars çà et là et en fit un tas dans un coin, à l'extrémité de la grange.
Puis, ce léger travail accompli, elle s'en retourna au jardin.
Nul ne passait, à cette heure, par le chemin qu'elle avait pris; les troupeaux seuls le suivaient matin et soir en se rendant au pâturage.
Elle rentra par la petite porte qu'elle avait^i bien fait fonctionner. Avec une branche d'arti.e elle simula les traces des dents du râteau sur le sable qu'elle avait foulé et continua sa promenade matinale à travers le jardin.
La fenêtre de Yassilissa était ouverte. La pri-
sonnière accomplissait, sous les yeux de la comtesse, son exercice de marche journalier. Zina s'arrêta — non pour écouter, fi donc ! — mais pour entendre, s'il se pouvait, quelque bribe de conversation.
Le hasard la favorisa.
— Eh bien ! ma nièce, disait la comtesse, ne finirez-vous pas par reconnaître vos torts?
N'avez-vous pas honte de vous rendre malade à force d'entêtement ? Êtes-vous donc incapable d'un bon mouvement , d'une parole de soumission?
^- Je vous demande pardon, ma tante, ré* pondit la voix douce de Lissa, un peu tremblante d'émotion ou de lassitude. Je ferai tout ce que vous voudrez, excepté d'engager ma vie.
— Gomme il vous plaira, mon enfant. Vous préférez, je le vois, tout à l'obéissance.
Vassilissa ne répondit pas.
Un frôlement de soie annonça à Zina que sa mère allait quitter la chambre. Elle s'élança vers la porte du jardin et rentra chez elle.
''li' Anglaise, qui avait faim, prenait son café sans l'attendre.
— Ah! si vous saviez ^^ miss Junior, dit la petite rusée en se versant de la crème, si vous saviez comme il fait bon dans le jardin !... C'est