II
dommage que vous n'y soyez pas venue avec moi...
Après le cafëy la lecture. Après la lecture, le déjeuner. Après le déjeuner, la comtesse alla voir ses abricots, qui étaient presque tout à fait mûrs.
— Qu'est-ce que vous faites, Zina? demanda-t-elle en passant sous la fenêtre de sa fille.
•—-* Je range mes affaires, maman ! répondit celle-ci, fort occupée, en efiFet, à faire un petit paquet mystérieux pendant que miss Junior arrangeait son oreiller à grands coups de poing pour la sieste préméditée.
— Quand vous aurez fini^ venez me rejoindre aux abricots ! dit la comtesse qui s'éloigna sans attendre la réponse.
Zina mit son petit paquet dans un panier qu'elle passa à son bras.
— As-tu vu mon frère? demanda-t-elle au premier domestique qu'elle rencontra.
— - Le jeune comte doit être dans sa chambre.
Zina se dirigea vers la chambre que Dmitri partageait avec son gouverneur. Une odeur de cigare hambourgeois très-prononcée annonçait la présence de celui-ci. Elle s'arrêta dans la pièce
iprécédaitt:
LES KOOMIASSINE. 147
— Dmitriy dit-elle^ écoute un peu.
Le petit garçon accourut;
— Maman est aux abricots , dit-elle. Il faut que tu portes ça tout de suite.
Elle tira du panier le petit paquet forme d'une paire de bottines et d'un chàle de barége.
— Par la fenêtre?
— Non 9 par la chambre. Si elle n'ëtait pas seule, ce serait dangereux.
— A quatre pattes ! s'écria Dmitri, qui partit en gambadant.
Zina s*en alla, le cœur plein d'alarmes, rejoindre sa mère aux abricots. Le goût du plus beau fruit — du plus beau après celui qu'avait mangé sa mère — ne put la distraire de son inquiétude. Par bonheur, vingt minutes, les plus longues de sa vie, ne s'étaient pas écoulées, que le petit garçon parut au bout de l'avenue, se dirigeant vers le bois, en compagnie de son gouverneur.
— - Dmitri ! écoute encore ! cria Zina en se précipitant à toutes jambes vers ce couple intéressant;
Dmitri tourna la tète, et, voyant venir sa sœur, il se mit à courir aussi vers elle. Ils se rencontrèrent dans un endroit absolument désert, hors de toute portée de la voix.
148 LES KOUMIASSIISË.
— Eh bien? fit la jeune fille essoufflée.
— Elle les a fourrées dans son lit, répondit Dmitri.
— G est bien. Maintenant il me faut des allumettes.
— Des allumettes ! fit Tenfant en ouvrant de grands yeux.
Zina rougit involontairement.
— Oui, des allumettes; des bonnes.
— Beaucoup?
— Une douzaine.
— C'est bon. Je vais voler le porte-allumettes de mon Allemand. Tu me le rendras?
— Gertamement.
— - Je te le donnerai à dîner. C'est extrêmement simple.
— Merci. Rapporte-moi des framboises sauvages, situ en trouves. Il faut bien que je t'aie demandé quelque chose. Et puis...
Ici, la jeune comtesse se troubla visiblement. Les grands yeux de son frère lui posaient tant de questions, qu'elle se sentait embarrassée.
— Quoi que tu entendes ce soir, ne sors pas, mon cher ami... reste à la maison. J'aurai besoin de toi. Il faudra peut-être une chaise ou quelque chose de ce genre pour la faire sortir. Tu resteras ?
LES ROUMIASSINE. 149
— Sans doute I mais qu'est-ce qu'il y aura ce soir?
— Ne me le demande pas... Il n'y aura peutêtre rien... si je peux Tempêclier. Est-ce que tu pourrais penser mal de moi, si je faisais quelque chose de mal?
— Jamais ! répondit vivement l'enfant. Si tu fais quelque chose de mal, c'est qu'il l'aura fallu pour faire autre chose de bien.
Zénaïde embrassa tendrement son frère.
— Va , dit-elle , n'oublie pas les framboises. Dmitri, qui courait dëjà, se retourna pour
lui faire un signe afBrmatif, et la jeune fille alla retrouver sa mère, qui s'était absorbée dans la contemplation de ses magnifiques abricots.
Aucun visiteur ne se présenta jusqu'au soir.
Quelle journée ! Qu'elle parut longue à chacun de ceux qui avaient hâte de la voir finir !
La monotonie des jours, à la campagne, est quelque chose d'inimaginable pour ceux qui n'en ont point éprouvé l'iàcommensurable ennui. Tant qu'on peut s'occuper de quelque chose, le jour passe là comme ailleurs ; mais les grandes dames russes dans leurs terres ont parfois une manière d'errer çà et là dans leur domaine — - suivies de quelque victime pour leur
tenir compagnie — qui est bien le pire des sup-^ plices pour un esprit actif ou préoccupé.
Pendant toute la longue après-midi, la comtesse traîna sa fille des abricots aux ananas , puis à la serre tempérée, puis à la melonnière, puis au bord de Tétang, où l'on péchait des carassins pour sa table; puis au poulailler, afin de rendre visite à de fort belles poules que la comtesse cdBFectionnait au point de leur consacrer des heures entières, et que Zina haïssait d'une horreur proportionnelle.
De là, une fois les poules repues de grain choisi que Zina dut aller chercher à la réserve, la malheureuse enftint suivit sa mère à la maison de bain, qu'on préparait pour le lendemain samedi, jour de nettoyage général ; puis à la blanchisserie, où cinq repasseuses émérites ami* donnaient et gaujfraient, tout le long du jour, les interminables garnitures de la lingerie savante qu'aimait la comtesse; puis à l'écurie; puis à l'étable, où les vaches mères restaient avec les veaux nouveau-nés.
Après quatre heures de ce supplice, Zina, écœurée par l'odeur de la vase remuée, des poules, des fers chauds sur l'empois, aveuglée par l'éclat du soleil sur les melonnières et sur le miroir de l'étang, lasse à mourir d'être restée
LES ROUMIASSINE. 151
si longtemps sur ses jambes en marchant à petits pas sm* le gravier, Zina rentra chez elle et se laissa choir dans un fauteuil.
— Et maman qui se plaint 'de sa santé ! s*é<cria-lrelle avec humeur. Mais je mourrais s'il me fallait, deux fois par semaine seulement, re« commencer cette corvée.
— Qu'est-ce que vous avez vu? demanda miss Junior, qui avait joui déUcieusement de sa solitude en prolongeant sa sieste sur un roman anglais.
— Des blanchisseuses , des carassins , des abricots, des pécheurs au filet, des poules, des melons et leurs jardiniers, des vaches et leurs veaux, des ananas, des orangers, et des balais de bouleau pour vous rosser demain au bain, des seaux de lessive, des chevaux et des fers à tuyauter... Que vous faut-il encore? Ah! que j*ai mal à la tête ! s'écria Zina tout d'une ha-r leine.
Sa gouvernante la regardait d'un air si ahuri, qu'elle éclata de rire et lui tapa amicalement • deux ou trois fois dans le dos.
— Et quand on pense, reprit-elle,' qu'il faut que je m'habiUe pour le dtner !
— Quelle robe, mademoiselle? dit la femme de chambre.
i5t LES ROUMIASSINE.
— Celle que tu voudras... Non, non, reprit vivement l'étourdie. Ma robe gris foncé, celle qui est tout unie.
— Une robe si simple pour dtner?
— Puisqu'il n'y a personne! répondit Zina en bâillant à cœiu* joie. Oh! miss Junior, je vous demande pardon, ajouta-t-elle, mais je dors debout. C'est la faute de maman. Je me coucherai tout de suite après le dîner.
— Vous feriez mieux de rester un peu à prendre l'air, ce soir, dans le jardin. Il fait si bon au frais !
— C'est une idée... mais non... je crois que le sommeil vaudra mieux*
Au feul
Zina acheva sa toilette sans autre mésaventure. Gomme elle entrait dans la salle à manger, Dmitri lui glissa dans la main le porte-allumettes de son gouverneur.
Le dîner' fut aussi remarquablement ennuyeux que l'avait été la journée. La comtesse, afin de se distraire, mit sa fille au piano pour la soirée, pendant que Wachtel lui lisait la Revue des Deux Mondes, en ce français qui amusait si fort Dmitri.
On peut juger du plaisir qu'éprouvait Zénaïde à jouer du Mendelssohn pendant que les minutes s'enfuyaient irréparables et qu'elle ne pouvait s'occuper de la grande affaire. Le temps s'était couvert. Si la pluie s'en mêlait, ce serait complet!
Enfin, à huit heures, Zina profita d'un moment de solitude pour dire deux mots à To-
154 LES ROUMIASSINE.
reille de Dmitri, qui s'esquiva et courut à la fenêtre de Lissa.
— Es-tu prête? murmura-t-il.
— Ouiy mon chéri, répondit ceUe-ci, qui tremblait depuis le matin.
L'isolement, qui laissait le champ libre à toutes ses pensées, à toutes ses conjectures, était pour elle une sorte de poison qui la consumait. Elle avait prié tout le jour afin de calmer son agitation; mais la prière même s'était émoussée à cette lutte continuelle, et la pauvre enfant ne pouvait plus que trembler.
Dmitri s'enfuit et revint au salon. Un geste apprit à sa sœur que tout allait bien.
A huit heures et demie, enfin, les apprêts du thé commencèrent dans la salle à manger, et la musique eut le droit de cesser.
— Tant pis ! se dit Zina, je joue mon reste ! Et elle sortit sur la pointe du pied, sans que
personne y prit garde.
Miss Junior était dans sa chambre, écrivant ime lettre — bien tranquille sur le sort de son élève, qu'elle savait être avec la comtesse ; — Wachtel lisait toujours la Revue ; Dmitri faisait des patiences dans la pièce voisine.
Un dernier regard sur ce paisible intérieur rassura Zénaïde. Elle sortit par le perron du
>y jardin et gagna, sans se presser , la petite porte ' qu'elle avait préparée le matin.
Arrivée là, elle se dirigea vers la grange isolée en courant si fort, qu'elle faillit tomber plusieurs fois. Elle entra dans le bâtiment désert et ressortit au bout d'une minute. Puis elle regagna le jardin, toujours courant.
Quelques instants après, elle rentrait tranquillement par le perron. Sa respiration encore agitée, qu'elle retenait avec peine, était le seul indice de sa course rapide. Seulement, au lieu d'être rouge, comme c'eût été naturel, elle était fort pâle. Elle tira sa montre : l'aiguille marquait huit heures trois quarts. Elle s'assit à côté de Dmitri et parut s'intéresser à sa patience.
Tout à coup une rumeur confuse, terminée par un grand cri, s'éleva dans la cour. Les domestiques, affairés dans l'office, se précipitèrent au dehors, puis rentrèrent soudain. Le maître d'hôtel entra tout blême :
— Au feu ! dit-il d'une voix étranglée. La comtesse se leva brusquement.
— Le feu? où?
— Dans les communs, je crois. .. Tout prèa»
madame la comtesse.
La comtesse sortit du salon.
— Ne bougez pas, ditr^Ue à sea enfents, qui
iM LES ROUMIASSir^E. \
s^ëtaient levés aussi et qui, plus blancs que la nappe, cherchaient à lire dans ses yeux»
I — Wachtely suivez-moi. Voici la clef. Elle { détacha une clef du trousseau qui ne quittait ^
; pas sa poche. — Vous allez faire sortir la pompe, i elle sortit, suivie du gouverneur et de la foule des domestiques. Les femmes de chambre, effarées et curieuses, se précipitèrent à leur suite. Une lueur intense embrasait le ciel du côté des communs. Les cris : Au feu ! retentissaient partout.
Dmitri et Zina, restés seuls, se regardèrent sans parler.
— - Allons ! dit Zénaïde.
Ils coururent à la chambre de VassiUssa.
Celle-ci, assise tout habillée sur son Ut, attendait, ne comprenant rien au bruit. Elle ne pouvait pas voir la lueur de l'incendie, opposée à sa fenêtre.
— Gourons! dit Zina. Vite I
Soutenue par eux, Vassilissa traversa en courant la vaste maison déserte. Sa robe de chambre flottante la gênait. Dmitri en prit un pan. Les grandes pièces somptueusement éclairées et vides avaient un air étrangement lugubre, qui frappa Zina au cœur.
— C'est moi qui ai fait cela ! pensa-t-elle, et
LES ROUMIASSINE. 157
quelque chose comme un regret traversa son âme.
Mais Yassilissa, tremblante; éperdue, était là sur son bras, presque siu* son cœur; c'était à elle qu'il fallait penser. •
Le perron franchi, le plus dangereux était fait. Le jardin sombre, bien qu'il ne fit pas encore tout à fait nuit, protégeait leur fuite. Ils arrivèrent à la petite porte.
— Retourne, Dmitri! dit Zina.
L'enfant avait bien envie d'aller plus loin, mais la voix de sa sœur était si impérieuse, si différente de l'ordinaire, qu'il n'osa insister,
Yassilissa se pencha sur lui et le pressa sur son cœur. Un baiser ardent fut échangé, et les deux jeunes filles, laissant derrière elles la grange incendiée, tournèrent à droite et prirent leur course à travers un champ de trèQe nouvellement fauché, pendant que le petit Dmitri regagnait tristement la maison.
On entendait dans le lointain les cris : Au feu! répétés par les paysannes, qui ne sont jamais à court de lamentations. Le ciel bas réverbérait la clarté sinistre , qui éclairait leur route. *
Yassilissa ne courait plus. Elle marchait de son mieux, mais ses forces déclinaient visible-
ment. Pas un mot n'avait été prononcé. Arrivées au petit cimetière, elles s'engagèrent en droite ligne dans le taillis , franchissant les tombes, dont quel({ues-unes , fraîchement comblées, croulaient sous leurs pieds; vingt mètres les séparaient encore de la route, mais la pente descendante était rapide.
— Je ne puis plus, dit Vassilissa , tombant à c](Miii évanouie et essayant de se cramponner à une croix.
— Courage! ma chérie, courage! Encore un effort! dit Zina, qui l'aidait à se relever, mais ne pouvait y réussir.
La lueur rouge semblait diminuer d'intensité. Zina fit un effort désespéré. Passant le devant de sa robe dans sa ceinture, elle enleva Lissa dans ses bras et descendit presque en courant la pente où les cailloux roulaient avec fracas derrière elle.
Elle sentit enfin l'herbe sous ses pieds, tourna un buisson, et, devant elle, une petite calèche basse attendait. Le prince avait tenu parole.
Madame Gorof , assise dans la calèche — ses ïambes ne pouvaient la soutenir, — poussa un faible cri. Zina déposa sur les coussins sa cousine à demi évanouie.
LES ROUMIASSINE. 159
— Au revoir, lui dit-elle.
— Le Seigneur vous bénira, mon enfant, murmura madame Gorof d'une voix ëtoufFëe.
Zina couvrit de baisers le corps presque inanimé de sa cousine.
— Que Dieu vous mène ! dit-elle. Au galop.
La trotka partit ventre à terre.
Zina resta un instant sur le chemin et la regarda s'éloigner. Elle songeait à tant de choses en ce moment-là, qu'il serait impossible de noter ses impressions. Mais une pensée dominait tout : le prince avait tenu sa parole, c'était un noble cœur.
Elle tressaillit et reprit en courant le chemin de la maison. Mais ses jambes tremblaient, elle chancelait à tout moment. Elle fut obligée de ralentir sa course.
La lueur rouge était bien terne, c'était fini... sans doute aucun malheur à déplorer ! • . • Devant la pensée du fait accompli, toute l'ardeur joyeuse qui l'avait soutenue abandonna la jeune fille. Elle sentit les pleurs lui monter à la gorge. Qu'allait-elle faire à présent vis-à-vis de sa mère courroucée?
— Qu'importe! se dit-elle. Elle ne me tuera pas! Et si elle est en colère, elle en a bien le
droit. Je serai soumise , pourvu qu'elle ne touche pas à mon frère...
Zina ferma la petite porte du jardin, si secourable, et rentra par le perron. La maison était pleine de bruit. L'intendant faisait son rapport à la comtesse dans le petit salon. Dmitri semblait n'avoir fait que des patiences toute la soirée. Wachtel, en rentrant, l'avait trouvé à son poste.
Zina rentra dans la salle à manger sans que personne y attachât d'importance.
— Mais à quoi attribuez - vous l'incendie?
demandait la comtesse.
— Je ne peux pas vous le dire, Excellence, répondait l'intendant. Il faut qu'un paysan, en fumant sa pipe, ait laissé voler une étincelle.
— Mais la grange était très-loin de la route !
— Les ouvriers de ce matin, peut-être... Je crois qu'ils sont grands fumeurs...
— Le feu aurait couvé toute la journée î répartit la comtesse. Ce n'est guère probable. Enfin, faites-les arrêter, ces deux ouvriers, et informez-vous...
Dmitri regarda sa sœur. Celle -ci> pâle, les lèvres serrées, écoutait en silence. On servait le thé — les tasses et leurs cuillers faisaient leur petite musique joyeuse comme à l'ordinaire.
LES ROUMIASSINE. 161
— Je le sais bien^ reprit la comtesse, ce n'est pas une grande perte que cette grange décrépite; mais, pour moi, ce sinistre est dû à la malveillance, et il m'importe d'en connaître l'auteur.
— On s'informera. Votre Excellence, répondit l'intendant.
On ayait posé une tasse de thé devant Zénaïde. Elle n'y touchait pas ; son frère la tira vivement par sa robe. Elle comprit et se mit en devoir de l'avaler, bien qu'elle n'y trouvât absolument aucun goût.
L'intendant sortit pour faire une ronde, accompagné des gardiens ordinaires, afin de voir s'il n'y avait pas d'autre point menacé.
La comtesse entra dans la salle à manger, pleine de monde, la parcourut du regard, y trouva tous ceux qu'elle cherchait, puis une pensée charitable lui vint. Elle sonna :
— La pauvre Vassilissa a dû avoir bien peur, dit-elle à son entourage. Envoyez une femme de chambre prendre de ses nouvelles, en s'adressant au domestique, et dites-lui que j'irai la voir tout à l'heure .
Zina resta immobile, attendant le coup de foudre.
Ce ne fut pas long.
Le domestique rentra, suivi par la féinme de
162 LES ROUMIASSINE.
chambre de Vassilissa, pâle» consternée et se croyant déjà sur le chemin de la Sibérie.
— Mademoiselle Vassilissa n'est pas dans sa chambre^ dit le servitem*| qui se hâta de disparaître.
Un cri étouffé retentit dans la salle à manger. Toutes les poitrines Tavaient poussé en même temps, mues par la même pensée.
La comtesse se leva, se dirigea rapidement vers la chambre et revint au bout d'une minute, les yeux flamboyants d'une indicible colère.
— Où est ma nièce? demanda-t-elle d'une voix sèche et stridente comme le bruissement des cigales.
Personne ne répondit. Un silence de mort régna dans la salle.
— Qu' on fouille la maison ! qu'on parcoure le jardin... Elle ne peut être loin.
Les domestiques s'empressèrent d'obéir.
— Elle a dû passer par ici pour sortir, dit la comtesse en promenant son regard sur l'assemblée.
— - La chambre des femmes de chambre a aussi une sortie sur le perron, fit observer une des protégées.
— C'est juste, dit la comtesse... Toutes les femmes de chambre ! . • •
LES ROUMIASSINE. 163
Le troupeau éploré se pressa bientôt à rentrée de la salle.
— Qui est-ce qui ëtait dans la chambre de service lorsque ma nièce est sortie? fit la chàte-laine d'une voix terrible dans son calme.
Un frémissement sourd parcourut le groupe, et les tètes firent toutes le même mouvement négatif.
— Vous avez abandonné votre poste ! reprit la comtesse avec mépris. Vous serez punies comme il convient. Allez !
Elles sortirent en se pressant les unes contre les autres, et leurs gémissements étouffés se firent entendre dans Tantichambre.
Le maître d'hôtel rentra.
— £h bien? fit la comtesse, qui devenait nerveuse.
— On a cherché, Votre Excellence; on cherche encore avec des torches : on n'a rien trouvé... Il n'y a plus, ajouta-t-il en hésitant, que...
— Parle donc, imbécile : qu'est-ce qu'il y a?
— L'étang... murmura le domestique à voix basse.
L'étang.. 7 vous n'aviez pas pensé à cela, comtesse Koumiassine! vous n'aviez pas songé que votre nièce pourrait préférer une mort
I 164 LES ROUMIASSINE.
immédiate à la mort lente dont elle se croyait
menacée ! . . .
Un frémissement d'horreur avait parcouru l'assemblée ; quelques mots entrecoupés, échangés à voix basse, exprimaient le sentiment général.
— Pauvre petite! •
— Elle était si malheureuse !
— Que Dieu ait son âme !
Atteinte dans ses sentiments de chrétienne et de mère adoptive, frappée dans son orgueil devant cette foule de gens qui lui devaient le pain quotidien , la comtesse reçut alors le châtiment de son incompréhensible obstination.
— Qu'on cherche... dit-elle à voix basse; Et elle se détourna.
Une larme, une vraie larme de repentir, suivie d'autres nombreuses, apprit à ceux qui l'entouraient que la comtesse avait un cœur de femme, après tout, et qu'elle connaissait le remords.
— Que Dieu me pardonne, dit-elle; je ne croyais pas mal faire.
Elle resta là, en présence de ces gens qui la jugeaient, qui la condamnaient, elle le sentait; elle restait là, of&ant à Dieu cette humiliation, avec le regret de son cœur broyé — broyé jus-
LES ROUMIASSINE. 165
qu'à la clémence, — car si Vassilissa fût entrée en cet instant-là, elle lui eût tendu les bras sans arrière-pensée.
Après le premier moment de surprise, la comtesse s'assit sur une chaise pour attendre ; puis une idée lui vint.
— Prions, dit-elle d'une voix brisée, prions pour une âme pécheresse en danger de mort. . . Répétons les pnères des agonisants.
La foule — tous les domestiques étaient restés là — se tourna vers l'image qui protège chaque pièce d'un appartement russe. La comtesse fit le signe de la croix sur son visage couvert de larmes et se tourna lentement.
Zina ne put soutenir la vue des larmes de sa mère.
— - Maman ! dit-elle à haute voix.*
La comtesse tourna vers elle son visage étonné.
— Maman, ma cousine n'est pas morte. Elle est partie, ajouta-t-elle avec effort.
— Partie! tonna la comtesse. Et vous le saviez?
— Maman..,, j'ai manqué à mes devoirs envers vous... punissez-moi... seule. .. je suis coupable.
La comtesse regarda attentivement sa fille.
pensant qu'elle était devenue folle. Le visage modeste et assuré de Zénatde dissipa cette crainte, et la colère prit le dessus.
— Vos complices? dit la mère indignée.
— Je n'en ai pas; j'ai tout arrangé seule.
— Seule ? c'est impossible.
— Seule, maman. Personne, dans cette maison, n'a rien vu ni rien su.
— Mais cet incendie ?... ce n'est pas le hasard . . •
— C'est moi y maman, qui ai mis le feu pour que la maison fût vide et que ma cousine pût partir.
— Vous!... vous! répéta la comtesse terrifiée. Incendiaire, vous!... malheureuse! vous, ma fille!... vous n'êtes pas ma fille, je vous renie ! . . .
Zénaïde pâlit encore, s'il se peut. La foule qui remplissait la pièce se partageait évidemment entre ceux qui approuvaient et ceux qui blâmaient* .. La jeune comtesse ne put supporter le blâme, et l'orgueil de sa mère parla en elle.
— J'ai mal fait, je le sais, dit-elle, bien que je n'aie fait tort à personne... Mais ma cousine était si malheureuse que, tout à l'heure, sa mort tous a paru à tous une chose probable^ natu-i
relie; ne vaut-il pas mieux la savoir vivante et loin d'ici 9 que morte dans cet étang?
Le geste digne et fier de Zina montrait la fenêtre;
— Mais vous... vous! répéta la comtesse.
Vous avez commis un crime punissable par les lois. . . vous avez couvert notre maison de honte. • • vous vous êtes jouée de votre mère!..?
— Si j'avais voulu me jouer de ma mère, je lui aurais laissé croire que ma cousine était morte, et j'aïu^ais joui de l'impunité! Mais je n'ai pas pu voir pleurer ma mère..r
La voix de Zénaïde s'éteignit dans un sanglot, et la pauvre enfant essaya de se jeter au cou de la comtesse.
Celle-ci, bien qu'attendrie par cet élan spontané, crut de sa dignité de ne pas se laisser émouvoir.
— C'est bien! fit-elle en écartant sa fille.
Nous en reparlerons demain.
Elle se tourna vers les domestiques :
— Qu'on arrête les recherches.
Puis, s'adressant de nouveau à sa fille |
— Avec qui est-elle partie?
Friande de scandale, l'assemblée, qui se disr persait» s'arrêta pour écouter ;"
168 LES ROUMIASSINE.
— • Avec sa mère! répondit Zina, non sans un secret triomphe.
Ce fut un coup de massue pour la comtesse, qui rentra dans ses appartements sans vouloir dire un mot de plus.
Zénaïde reçoit un« verte semonce*
Si la comtesse passa une nuit désagréable, en revanche Zina dormit sur les nuages. La colère de sa mère ne pouvait durer, elle le sentait bien; son frère était sauf — la comtesse n'avait pas même pensé à lui ! — les innocents ne souffriraient pas, et Lissa roulait à grandes guides vers Saint-Pétersbourg, bien soignée par sa mère ; tout était donc pour le mieux.
— Quelle bonne idée a eue cet imbécile quand il a parlé de l'étang! se disait la jeune fille en faisant sa toilette de nuit. C'est lui qui a tout sauvé ! Â présent, maïnan ne peut plus se mettre si fort en colère. C'est qu'elle a eu vraiment peur!
— Oh! miss Zina, miss Zina! répétait l'Anglaise, complètement abrutie par tant d'événements divers, comment avez-vous pu mettre le feu...