II
170 LES ROUMIASSII^E.
— Avec des allumettes, miss Junior, répondait rincorrig[ibIe railleuse.
— - Mais vous pouviez incendier le domaine entier et nous aussi !
— Je vous ferai observer, très-chère miss, que la grange était isolée et qu'il ne fait pas un souffle de vent.
— Ohl miss Zina! vous avez pu faire cela toute seule, et vous n*avez pas eu peur?
— Si fait, miss Junior, j'ai eu grand'peur d'être rencontrée et empêchée, quand ce n'eût été que par vous!
— Et si vous m^aviez rencontrée en effet?
dit l'Anglaise avec curiosité.
— £h bien, ma chère miss Tremble-Toujours, je vous aurai prise par le bras, je vous aurais fait courir — vous ne courez pas trop mal quand on vous talonne comme il faut — et nous aurions mis le feu ensemble. — L'Anglaise recula d'horreur. — * Et si vous aviez parlé mal à propos, j'aurais dit à maman que la renommée d'Érostrate vous empêchait de dormir, et que Vous m'aviez poussée à cet acte criminel*
— On ne sait jamais si elle plaisante ou non, grommela l'institutrice en gagnant son lit. Et j'espère au moins, miss Zina, que vous n'avez pas l'intention de mettre le feu ailleurs ?
— Non y ma bonne amie, pas pour le moment, répondit ZénaSde avec aménitë.
La gouvernante fit, cette nuit-là, des rêves épouvantables.
Le lendemain fîit un jour triste; une petite pluie fine et serrée couvrait tout d'un voile grisâtre ; l'Anglaise était morose et songeait à quitter cette maison dangereuse où se passaient des choses incompréhensibles. Zina elle-même ne pouvait retrouver sa belle humeur ; elle sentait venir l'explication retardée par sa mère, et cette attente n'avait rien de réjouissant.
Enfin, après le déjeuner, la comtesse, qui Tavait doucement écartée du geste quand elle s'était approchée pour lui baiser la main, appela sa fille dans le petit salon.
— Ma fille, lui dit-elle, vous avez le temps de méditer sur votre conduite; j'espère que vous sentez la grandeur de votre faute?
Zina, qui tenait devant elle la tète baissée, jieva les yeux et regarda sa mère.
Depuis leur arrivée à la campagne, depuis surtout la séquestration de sa cousine, cet enfant était devenue une jeune fille, et, chose étrange, au moment même de ses plus grandes rigueurs, en la voyant injuste et despotique, elle avait cessé de craindre sa mère.
— Ouiy maman, répondit la jeune indisciplinée, j'ai eu grand tort, je Tavoue, de me servir du feu pour faire réussir mes projets ; si les circonstances m'avaient mal servie, je pouvais incendier la maison, peut-être le village, et causer ainsi des dommages irréparables. J'ai eu grand tort. Je vous en demande sincèrement pardon.
La comtesse demeura stupéfaite. Sa fille avait donc mal compris? elle, dont l'intelligence si prompte saisissait au vol, pour ainsi dire, les moindres pensées!
— Cette faute est grave, j'en conviens, reprit la châtelaine, et je suis bien aise que vous en compreniez l'étendue. Mais votre faute envers moi est bien plus énorme encore, et c'est de celle-là que je veux parler.
Sa fille la regarda, ne répondit rien et baissa les yeux.
— Vous m'avez comprise, j'espère? dit la comtesse d'un ton plus âpre.
— Non, maman, fit la jeune rebelle, j'avoue que je ne comprends pas bien. Vous parlez en ce moment de la part que j'ai prise à l'éva* sion...
— A l'enlèvement, corrigea la comtesse^ De ma cousine, poursuivit l'indomp*^
table enfant. Eh bien, si c'est de cela qu'il s'agit, ma conscience ne me reproche rien — et vous-même, maman, ajôuta-t*elle avec l'habileté d'un vieux diplomate, vous ne me parlez ainsi que pour me mettre* à l'épreuve ; votre cœur, j'en suis sûre, est d'accord avec le mien !
Quelle perche Zina tendait à sa mère ! Aussi la comtesse, qui sentait vaguement son autorité s'en aller à vau-l'eau, s'y cramponna surJechamp. Un coup d'oeil à la dérobée annonça à la jeune fille le succès de sa ruse.
— Il ne s'agit pas de mon cœur, répUqua la comtesse; mon cœur peut me diriger dans un sens, et le devoir rigoureux m'attire vers un autre.
— Oh ! maman, vous si bonne ! N'avez-vous pas feit toute votre vie tout le bien possible? Et n'est-ce pas parce que, au fond, vous ne pouvez vouloir que ce qui est bien?
La comtesse avala ce compliment doux comme miel ; le mot « au fond » eut bien quelque peine à passer, mais avec une nature aussi fougueuse que celle de Zina, il ne fallait pas fiedre sentir inutilement le mors — ce fut du moins la raison dont se paya la bonne mère.
— Ne pouviez-vous^ dit-elle, vous fier à moi
pour lever la punition de votre cousine quand il en serait temps ?
— i Maman, vous qui l'avez vue tous les jours y vous ne savez pas combien elle était fSeiible et malade.
— Ni si faible ni si malade , puisqu'elle a pu aller jusqu'à la voiture.
— Elle n'a pas marché tout le temps — à la fin j'ai été obligée de la porter, riposta Zénaïde.
Cette parole, lancée comme une balle, atteignit la comtesse en pleine poitrine. Quel courage que celui de sa fille! quelle énergie, quelle adresse, quel dévouement !
— C'est une héroïne! se dit-elle avec orgueil. Et qu'en avez-vous fait? continua-t-elle tout haut.
— Je l'ai rendue à sa mère.
— Où cela?
— Derrière le cimetière des paysans.
— Vous avez traversé le cimetière?
— Oui, maman, c'est là qu'elle a perdu ses forces et que je l'ai prise dans mes bras.
— Et sa mère, qu'a-t-elle dit ?
— Elle m'a dit que Dieu me récompenserait, La comtesse baissa les yeux devant le regard
fier et innocent de sa fille.
— Et elle... votre cousine?
— £Ue n'a rien dit : elle était évanouie.
Le silence se fit sur cette parole. La comtesse méditait.
— Pourquoi, dit-elle enfin, madame Gorof n*a-t-elle pas pris la peine de me redemander sa fille en plein jour, honnêtement, au lieu de faire im enlèvement nocturne, im de ces esclandres romanesques?
Il est impossible de rendre le mépris que la comtesse fit entrer dans ce mot : romanesque. Dans sa pensée, c'était la qualification de tou| ce qui est vulgaire et sentimental, dé la sensiblerie de bas étage. . •
— Maman, répondit Zina de sa voix la plus caressante, vous lui aiuriez refîisé sa fille.
— Qu'en savez-vous? riposta la comtesse, blessée au vif.
— Si vous aviez eu Tintention de la lui rendre, vous ne l'auriez pas gardée si longtemps
Un nouveau silence suivit cette sortie audacieuse. La mère eut besoin de se rappeler que sa fille était une « héroïne » pour ne pas lui administrer un soufflet. Mais ce moment de passion fiit de courte durée. La comtesse o£Frit à Dieu le sacrifice de sa colère et reprit plus tranquillement :
— Qu'est-ce qui a prévenu madame Gorofî
— *- Moi y répliqua Zénaïde, mentant avec un aplomb admirable.
— Personne ne vous a aidée?
— Qui eût pu me venir en aide sans courir le risque de vous déplaire? Pensez-vous , maman, que j'aurais voulu exposer vos serviteurs à perdre vos bonnes grâces? — Gomme c'est facile de mentir! ajouta mentalement cette jeune créature, si profondément perverse.
La comtesse prit son parti de l'événement.
Non qu'elle ne fût profondément mystifiée d'avoir été ainsi le jouet d'une enfant de dixsept ans à peine, sa propre fille, par-dessus le marché ; mais précisément parce que la délinquante était sa fille, la coupe lui paraissait moins amère. Elle reconnaissait avec orgueil son entêtement devenu persévérance, son courage et la noblesse originaire de son caractère à elle, feussé désormais à son insu par l'abus de l'autorité, mais jadis fier et indépendant comme aujourd'hui celui de Zénaïde.
Et puis — à vrai dire — elle était très-contente de ne plus avoir à s'occuper de cette affaire désagréable. La réclusion de Yassilissa commençait à lui fSEÛre du tort dans le voisinage ; elle le sentait ; la veille de l'événement elle eût donné gros, avons-nous dit, à celui qui
lui eût procuré le moyen de trancher la situation ; la situation se trouvait tranchée et il ne lui en coûtait rien.
Après un silence méditatif :
— Est-ce par amitié pour Totre cousine que TOUS ayez tramé tout ce complot? dit-elle avec une nuance d'enjouement.
— Oui, maman, -— et puis aussi... (Zina se rapprocha de sa mère et se mit à genoux près d'elle, jouant avec les plis de sa robe comme lorsqu'elle était petite fille) ... j'ai pensé que ma mère serait plus tranquille lorsque Vassilissa serait partie. Ma mère avait juré de ne pas céder : ma cousine a du caractère, elle serait morte sans plier, et ma mère eût alors versé des larmes bien amères et bien inutiles...
Zina prononça très-bas ces dernières paroles, la tête presque sur les genoux de la comtesse.
— Vous a-t-elle dit ce que j'exigeais d'elle? fit la mère, non sans quelque inquiétude.
— Non, maman; elle vous avait donné sa parole de garder le secret, et je n'ai pas cherché à le savoir.
La comtesse entoura de ses bras la tête bouclée de la jeune criminelle.
— Vous avez un noble cœur, lui dit-eiie; mais prenez garde aux entraînements de votre
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caractère; la discipline, mon enfant> la discipline ! • . . Je vous pardonne I
Un baiser maternel termina cette allocution.
Zina, rendue à la liberté, s*éloigna avec la gra- Tité d'une carmélite,
-^ Elle est superbe ! se dit la mère en la regardant aller. Et quel caractère! C'est une Bomaine