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II. — LE MUSEE MODERNE D'ETHNOGRAPHIE

On s'aperçoit tout de suite que, puisque la documentation des objets qui constituent la matière du musée n'est qu'un des éléments de la documentation générale, les mêmes méthodes de classification sont adoptables.

Le signalement et la description de chaque objet trouvent leur place immédiate dans les divers classements dont nous venons de parler. Aussi, le dépouillement des catalogues de musée se poursuit-il comme le dépouillement d'un livre quelconque. Et la photographie ou le dessin de l'objet de musée trouve sa place naturelle dans l'iconographie.

Bien plus. Il y a la manière de disposer les objets dans le musée, de les grouper, de façon à donner l'instruction la plus grande possible et la plus intuitive au public des visiteurs.

Les organisateurs de la Section d'ethnographie (i) à Bruxelles imaginèrent de nouvelles formules d'exj>osition Et voici comment ils conçurent le Musée de

(i) La Section était composée de M. Cyv. Van Overbergk, président; le P.V. Trilles; MM. Viaene, Bernard et Raikem, membres; M. Stanietscnkine, secrétaire.

demain, en coordination avec le répertoire de documentation ethnographique.

Une partie du Musée devait être affectée aux expositions des peuplades africaines les plus typiques au point de vue de l'originalité de la race et du milieu.

Une autre partie du Musée aurait été attribuée aux expositions sociologiques, aux expositions d'institutions sociales comparées, si l'on veut.

I. Les salles d'exposition des peuplades-types contiendraient tous les objets relatifs à ces peuplades.

Dans un grand Musée international nègre africain, par exemple, plusieurs salles seraient consacrées aux monographies des tribus caractéristiques des diverses races.

Dans un Musée national, tel que celui de Tervueren, qui ne s'occupe que des Nègres du Congo belge, les salles seraient consacrées aux tribus les plus typiques.

Les ornementations de ces salles styliseraient le caractère dominant du milieu physique de chaque peuplade. Ainsi la grande forêt, la savane, le fleuve, le lac, etc.

Dans la salle, les objets seraient disposés toujours dans le même ordre principal, de façon à faciliter les comparaisons. Ceci n'empêcherait en rien l'arrangement esthétique; au contraire.

Dans chaque salle se trouverait la monographie de la peuplade (semblable aux volumes de la Collection de monographies ethnographiques) et le catalogue explicatif détaillé des objets exposés.

Tous les objets parfaitement déterminés porteraient

une marque spéciale et le visiteur pourrait voir, sur le catalogue détaillé, la place exacte de la provenance, Dans un musée, chaque objet a son histoire. Et comme une carte détaillée de l'habitat de la peuplade serait disposée à l'entrée, chacun pourrait trouver les éléments complets de son jugement.

N'oublions pas que les répertoires bibliographiques renseigneraient par ailleurs les musées publics et privés renfermant des objets de la peuplade étudiée, avec l'indication des moyens d'accès.

Assurément il ne s'agit pas de mettre chaque peuplade dans une salle spéciale. Aucun monument n'y suffirait. Les peuplades les plus typiques seules auraient droit à cet honneur. Eien n'empêcherait d'ailleurs d'en exposer plusieurs successivement dans la même salle, pourvu que le milieu physique fût à peu près le même.

Pour les tribus qui ne jouiraient pas de cette primauté, il faudrait nécessairement les exposer dans les grands cimetières de nos Musées actuels; l'essentiel serait de disposer les objets toujours dans le même ordre, par matière, de façon à rendre la comparabilité possible à tout moment.

De cette manière d'exposer, le salon d'ethnographie de l'Exposition de Bruxelles ne contenait aucun spécimen. Il sembla que ce perfectionnement logique de nos Musées actuels entrerait naturellement dans l'esprit du visiteur, rien que par l'examen des classifications documentaires étalées par Y Œuvre collective d'Ethnographie. L'attention spéciale des organisateurs s'était fixée sur le Musée sociologique.

II. L'idée fondamentale du Musée sociologique repose sur la classification des phénomènes sociaux dont il fut question dans le chapitre précédent.

Entendons-nous. Le mode de classification importe peu, en principe. L'essentiel est de partir d'un système qui comprenne tous les phénomènes sociaux. Le nôtre était basé sur Tordre de complexité croissante et de généralité décroissante. Il se défend scientifiquement avec aisance.

De la combinaison du milieu physique et de la population résulte, ainsi qu'il a été dit, une société qui affirme son existence propre par sept phénomènes capitaux, que notre formule sociologique classe de la manière suivante : le phénomène économique, le phénomène génétique, le phénomène esthétique, le phénomène idéologique, le phénomène moral, le phénomène juridique, le phénomène politique.

La thèse que nous posons, la voici : Un Musée moderne devrait consacrer une partie de ses salles à l'exposition permanente ou temporaire (selon les circonstances et la place dont on dispose) de tous ces phénomènes sociaux, de manière à rendre éclatantes les ressemblances et les différences des peuples les plus typiques.

Comme dans notre hypothèse il s'agit des races nègres d'Afrique, les remarques faites au paragraphe premier de ce chapitre trouvent ici leur place. S'agit-il d'un Musée d'Afrique, on prendra comme échantillons d'exposition les peuplades les plus représentatives des diverses races. Pour un Musée national, au contraire, tel celui du Congo belge, on choisira comme

exemples les peuplades les plus caractéristiques de la Colonie.

Si l'exposition des sept phénomènes sociaux paraît encore trop vaste, qu'on réalise l'idée par fractions : ainsi, on x^ourrait exposer successivement chacun des phénomènes, ou même une partie de ces phénomènes.

A l'Exposition de Bruxelles se posait la question de savoir, étant donné l'espace dont on disposait, quel était le phénomène social qui servirait de démonstration.

Le plus simple était assurément le phénomène économique. Le plus beau était le phénomène esthétique. Les plus faciles étaient les phénomènes politiques et juridiques. Les plus difficiles apparaissaient les phénomènes génétiques et moraux et surtout le phénomène idéologique.

Nous nous disions : « Puisqu'il s'agit de faire une démonstration, de faire voir l'excellence d'une méthode, procédons immédiatement à l'expérience la plus difficile. Si elle réussit, la victoire sera décisive. Le phénomène idéologique africain est incontestablement le moins connu et c'est peut-être le plus inrportant pour la civilisation. Attaquons-nous à lui. Allons même au phénomène le plus obscur de l'idéologie, au phénomène religieux. Cette difficulté résolue, et au point de vuerenseignements et au point de vue-exposition, on devra bien nous accorder ce que nous postulons par notre tentative : la possibilité de réaliser le Musée sociologique intégral, »

L'entreprise ne manquait pas de hardiesse, si l'on considère le peu de matériaux dont nous disposons

jusqu'ici sur la mentalité religieuse des Nègres africains. Et puis, comment procéder ?

Quelle peuplade choisir et comment mettre de l'ordre dans les complexités un peu effarentes de l'état religieux ?

Notre première idée fut d'exposer, par des moyens graphiques, les idées religieuses des diverses tribus du Congo belge qui avaient été étudiées dans la Collection de monographies ethnographiques ; ainsi, on eût vu appliquée la méthode comparée dans une immense région du centre africain.

Nous n'avons pas donné suite à ce projet pour trois motifs : d'abord, parce que l'exposition coloniale belge consistait à Tervueren dans l'exhibition des collections du Musée et que j)rendre ainsi des matériaux du Congobelge eût été une espèce de double emploi, qu'il valait mieux éviter, — Ensuite, parce qu'il ne fallait pas que dans l'esprit public, prît corps cette idée fausse que, pour un Musée sociologique, il ne pouvait être pris, en Belgique, même dans une Exposition universelle, que des objets se rattachant au Congo belge. — Enfin, que, pour l'étranger comme pour le Belge, il était iDréférable de suivre l'expérience du Musée sociologique sur des peuplades autres que les tribus congolaises, de manière à permettre à tout visiteur d'étendre par la pensée l'exposition du Solbosch aux collections de Tervueren : ainsi l'utilité des comparaisons pourrait éclater avec une force démonstrative plus grande.

Donc, la peuplade sur laquelle nous allions opérer fut choisie en dehors du Congo belge. Nous arrêtâmes le choix sur les Eang, cette tribu immense, compre-

nant, pense-t-on, de dix à quinze millions d'unités et couvrant de son habitat une aire gigantesque dans les possessions françaises de l'Airique occidentale (Gabon et Congo) et dans le Cameroun allemand. Ce sont des envahisseurs, qui ont conquis tout le territoire qu'ils occupent. On les a comparés à nos Barbares européens de la période des invasions. La migration des Fang va du pays des Mangbetu et des Niam-Niam vers le Dahomey et le Gabon,

Les Fang sont une race forte, prolifique, guerrière, conquérante, anthropophage, aux dents limées et pointues et aux cheveux longs, au regard fier et hautain ; la face est longue, le front large et saillant: ils diffèrent profondément du type soudanien, quant au j)rognatisme et à la conformation du crâne. S'ils font partie de la race des Bantous, ils en occupent les marches frontières septentrionales, ce qui leur donne un aspect spécial.

Si un certain nombre de ces indigènes ont pris contact avec les Européens, la plupart sont restés indépendants et sauvages, défendant jalousement l'intégrité de leurs mœurs dans les solitudes des forêts impénétrables.

Ils offrent donc un objet d'études de premier ordre. Et par leur nombre comme par la différence des milieux physiques auxquels ils se sont adaptés, ils présentent des garanties incomparables pour l'élimination progressive des erreurs d'observation.

Nous avions le bonheur de compter parmi nous l'homme qui connaît le mieux les Fang, le R. P. Trilles, missionnaire, qui, pendant tant d'années, depuis 1893, fut en contact continu avec cette peuplade, dont il parle

l'idiome, en même temps que la langue des peuplades voisines. Il voulut bien nous prêter, outre sa science et ses observations, les objets recueillis par lui, sur place, parfaitement déterminés et qui intéressaient le but que nous poursuivions. C'est grâce à lui que le Musée de Neuchâtel voulut bien prêter à notre œuvre les précieux objets que le R. P. Trilles lui avait donnés.

Après le choix de la tribu, il nous restait à décider le plan d'exposition. Ayant résolu d'exposer « le

PHÉNOMÈNE RELIGIEUX CHEZ LES FAXG », — notre

titre désormais — nous adoptâmes deux divisions : un des côtés de la salle, la principale, serait consacré au phénomène religieux proprement dit, l'autre côté serait réservé à la vie religieuse dans les phénomènes sociaux.

A. Le phénomène religieux comporta quatre parties, ainsi qualifiées :

i. Totem.

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