Le mort avant V enterrement
Le corps est recouvert de graisse rouge et déposé sur des feuilles ou des herbes dans la hutte où le décès est survenu. L'emploi de la graisse rouge n'est cependant pas d'une application générale, et j'ai vu bien des cas où l'on n'avait pas recours à ce peinturage criard.
Tandis que deux hommes s'appliquent à creuser la fosse, les parents dansent, chantent et larmoient.
Ces manifestations de douleur et de plaisir réunis se produisent dès l'instant de la mort. Pendant qu'on se démène dehors, quelques femmes veillent le corps à l'intérieur de la case; d'autres, accourues à la nouvelle du décès, s'asseyent sur le bord du tablier d'un greniei pour contempler d'un air stupide toutes les phases de l'action qui se déroule sous leurs yeux.
Cette réunion d'hommes et 'de femmes est composée des proches parents et des voisins immédiats du mort ; le reste du village ne se préoccupe pas le moins du monde de ce qui se passe dans ce petit coin de terre. Je n'exagère pas en appelant petit coin de terre le lieu où s'accomplissent toutes ces formalités préliminaires à l'enterrement, car celles-ci ont lieu sur la petite place sise entre les huttes et les greniers. Si l'espace est trop exigu, on empiète un peu sur l'emplacement réservé aux cultures futures ou actuelles, ou bien encore on se divise en petits groupes et l'on danse, chante et se lamente en aparté sur différentes petites places situées
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entre différentes petites cases et différents petits gre riiers.
Je suis tombé un jour à l'improviste dans une de ces assemblées de danseurs et de pleureurs et j'ai assisté à une danse organisée à l'occasion de la mort d'un homme. Trois tambourineurs, debout, leur tambour entre leurs jambes, s'évertuaient à obtenir de leurs instruments le plus de bruit possible, tandis qu'une dizaine d'individus, en armes, faisaient cercle autour d'eux. Les danseurs étaient debout, côte à côte, et la face tournée vers le centre occupé par les joueurs de tambour; ils tenaient dans la main gauche leur arc et leurs flèches et dans la main droite la lance posée verticalement. Le torse était légèrement courbé en avant et les pieds remuaient lentement sur place. Au bout d'un certain temps, le groupe se déplaçait de la mesure d'un pas vers la droite et redbmniençait ensuite à s'agiter sur place; il accomplissait de cette façon et avec une lenteur calculée le tour du cercle. A intervalles réguliers, deux hommes se détachaient brusquement du groupe et, marchant de front, s'avançaient rapidement sur une distance de quelques mètres et, au bout de leur effort, tendaient violemment leur lance en avant en faisant le simulacre de tuer un être invisible, puis ils revenaient très vite à reculons à leur point de départ pour recommencer encore et plusieurs fois de suite la scène de l'assaut et de la tuerie. A ma demande sur la signification de cette danse, ils me répondirent ceci : « Cela signifie que, si nous rencontrons un jour l'auteur de la mort du défunt, nous le tuerons. »
Près de ce groupe exalté, un certain nombre de femmes, régulièrement alignées, remuaient lentement leurs pieds sur place et dodelinaient de la tête. Une complainte écourtée et monotone accompagnait ces mouvements sans style et sans variété. Les hommes aussi
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chantaient, et leur chant était plus mâle, mais il conservait la même sobriété et la même vulgarité que le premier. Tous les deux consistaient en récitatifs exécutés en chœur par une partie des chanteurs et repris ensuite par l'autre partie.
A quelques pas, deux hommes creusaient la tombe.
J'eus encore, par la suite, l'occasion d'être le témoin des préparatifs d'une inhumation. Mais, cette fois, les scènes qui se déroulèrent sous mes yeux empruntèrent une solennité particulière à une circonstance tragique.
J'étais installé, depuis quelques jours, au village de Lodira, lorsque je fus réveillé un matin par les lamentations d'une femme. J'appris bientôt qu'un homme du village de Kagnapo avait été assassiné au cours de la nuit qui venait de finir. Kagnapo, qui faisait partie de la chefferie de l'Eau de Lodira, était situé à un demi* kilomètre de l'endroit où j'étais campé. Persuadé qu'il s'agissait de l'assouvissement d'une vengeance et que cette circonstance pouvait provoquer les plus graves désordres, je résolus de me rendre à Kagnapo, afin d'empêcher dans la mesure du possible un sanglant conflit entre clans différents. Lorsque j'arrivai sur les lieux, je me trouvai immédiatement en présence d'une centaine d'individus groupés à l'entrée du village. Chacun tenait une lance dans la main droite et un arc avec un faisceau de sagaies dans la main gauche ; un carquois suspendu sous l'aisselle gauche et abondamment fourni de javelots complétait cet attirail de guerre. Tous gardaient un profond silence, qui contrastait singulièrement avec les gémissements des femmes ; ils laissaient
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couler lentement leurs larmes sans faire de bruit, à peine un sang-lot isolé troublait-il furtivement leur apparente quiétude. Leur douleur était sincère, leur désir de vengeance aussi, et c'est ce qui donnait une teinte impressionnante au tableau. A quelques pas, un groupe d'une trentaine de femmes, réunies autour du cadavre, poussaient des cris de désespoir. Je me dirigeai d'abord vers elles et je dus les écarter pour m'approclier de la victime. Plusieurs des pleureuses couvraient de leur corps le malheureux; en me voyant elles tendirent vers moi leurs bras en un geste de supplication. La victime, Lokoridju, était déjà couchée dans l'attitude accoutumée. Il avait été tué d'un coup de feu pendant qu'il dormait à côté de sa femme ; l'assassin avait pratiqué un trou dans la toiture, y avait introduit son fusil en le plaçant dans la direction du lit et avait tiré à l'aveuglette.
Lorsque j'eus fait les premières constatations indispensables, je me dirigeai vers le groupe des guerriers et je leur demandai de me faire connaître la raison de leur attitude combattive. Ils me répondirent qu'ils étaient résolus à attaquer le village de Surrur pour s'emparer des indigènes Abigo et Geri qu'ils considéraient comme les assassins et qu'ils voulaient mettre à mort. De l'enquête que je poursuivis sur place, il résulta en effet que les personnes désignées semblaient être les auteurs du crime ; en tous cas, de graves et nombreuses présomptions pesaient sur elles. J'invitai tout le inonde au calme et je promis d'aller sur le champ interroger Abigo et Geri.
Lorsque j'arrivai au village de Surrur, je trouvai le chef Doro-lo-Kadjo à la tête d'un important cortège de guerriers. Appartenant à la même chefferie de l'Eau que Surrur, il était venu pour prêter main-forte à ce dernier et l'aider à repousser les gens de Lodira. Abigo et
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Geri, qui tremblaient de tous leurs membres, nièrent obstinément être les coupables, mais ils reconnurent volontiers l'existence des présomptions qui pesaient sur eux, notamment celle-ci, qu'une haine mortelle subsistait depuis longtemps entre eux et Lokoridju, que l'avant-veille du crime, ils s'étaient rendus en armes à Kagnapo et avaient déclaré à la victime qu'ils la tueraient prochainement.
J'emmenai les présumés coupables, surtout afin de leur épargner une mort certaine et d'éviter une mêlée générale. Lorsque je revins à Kagnapo, je constatai que les guerriers et les femmes avaient au moins triplé. Trois hommes creusaient la fosse; les femmes, pressant le mort entre elles, se lamentaient de plus en plus; le restant des assistants était partagé en deux groupes : les uns, à l'écart, restaient farouches et silencieux; les autres exécutaient, avec une infernale frénésie, la danse décrite plus haut.
Je conduisis mes deux prisonniers devant le cadavre et la hutte de la victime. Ils niaient toujours, mais tremblaient de plus en plus. Leur inquiétude sur le sort qu'allaient leur réserver les figures menaçantes, dont nous étions entourés, était visible. Les malheureux étaient en proie à un véritable affolement, et je compris à ce moment que j'avais bien fait de les emmener, car, en le faisant, je les sauvais. En repassant devant la tombe, j'aperçus sur le bord de celle-ci la jeune femme de Lokoridju, qui grimaçait et sautillait éperdument. Je rentrai au campement après avoir invité les frères de la victime à me suivre pour me
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fournir les renseignements dont j'avais encore besoin. Ils ne tardèrent pas à me rejoindre et répondirent à toutes mes questions. Mais, tout à coup, l'un d'eux, me montrant le soleil qui descendait sur l'horizon, me dit : « Le soleil va se coucher. Laisse-moi partir, je dois enterrer mon frère. » Et, comme je le congédiais, il me dit en désignant Abigo : « Donne -moi celui-là. » — « Et pourquoi? » — «Je veux le tuer sur la tombe de mon frère. »
Le lendemain, en poursuivant mon enquête, je découvris que Geri et Abigo étaient innocents ; le vrai coupable, son forfait consommé, avait fui dans la nuit et s'était réfugié dans l'Uganda.
Lorsque, quelques instants après, j'attirai l'attention du frère de Lokoridju sur l'horrible méprise qu'il eût commise en sacrifiant Abigo aux mânes de la victime, il me regarda d'abord avec indifférence, puis, presque étonné que je pusse faire une semblable remarque, il m' écouta sans autre émotion ; il s'en alla ensuite de ce pas lent et tranquille, habituel aux gens de sa race. Aucune pensée n'avait troublé sa quiétude d'esprit, aucun sentiment n'avait remué son cœur, il s'éloigna effroyablement calme !
Fermons la parenthèse.
Les danses et les chants, que l'on inaugure un peu après le décès, sont entrecoupés par des libations et des ripailles. On a eu soin, en effet, d'apporter de la bière et de préparer un repas auquel tout le monde fait honneur. L'ordonnance et l'importance des détails se règlent sur la valeur du défunt et sur la considération dont il jouissait.
Si le mort est un homme ordinaire, l'estomac se contente de peu, et l'enfouissement a lieu le même jour. Si, au contraire, il s'agit d'un notable, on garde son corps pendant deux jours et on mange à ses frais ; pour
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rassasier tout le monde, on tue une ou deux têtes de petit bétail.
Quand Kadjo-Kadji, qui est le plus important chef de l'Eau de la région, mourra, on dansera pendant six jours, mais on l'enterrera au bout du troisième. Pour un chef de l'Eau moins important, on ne dansera que quatre jours, mais on conservera néanmoins le corps pendant trois jours.
Au bout de la troisième journée, les danseurs et les pleureuses sont remplacés par des gens venus d'autres villages pour honorer le mort. Toutes ces personnes mangent et boivent aux frais du trépassé ; c'est leur façon particulière de payer le tribut d'hommage que requièrent les émin entes qualités du défunt. Dans ces circonstances solennelles, on ne se contente pas d'un pauvre petit mouton ou d'une maigre petite chèvre; on tue deux bœufs, un pour les hommes et un pour les femmes.
Quand on honore un mort pendant plus d'un jour, on fixe le programme des réjouissances comme suit :
On danse toute la nuit; à l'aube on se restaure, puis on danse à nouveau jusqu'à midi; à ce moment, on prend quelque repos et, vers cinq heures, on sert une collation, que l'on fait suivre immédiatement d'une nouvelle séance chorégraphique. Au moment de l'enfouissement, on danse et on chante plus que jamais; c'est le moment où la fête est à son apogée.
On traite de la même façon les femmes qui rendent l'âme ; mais c'est le mari, le fils ou le frère de la morte, suivant le cas, qui supporte les frais de la cérémonie.
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L'importance des réjouissances varie d'après la situation qu'occupait la défunte. C'est ainsi qu'à la mort d'une des sœurs de Kadjo-Kadji, laquelle trépassa pendant que j'étais dans le pays, on dansa, chanta, mangea et but durant une journée et une nuit ; puis, tout le monde étant saoul et fatigué, on se reposa et on cuva sa bière.
Vanden Plas.
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