V. Guy de La Bodciic , l/ymncs ccclvsi(isii(iucs
(2) Mon d'Aiihcrville, en qui les Imiiiiics in<riiis laintcs au sang tles antiques majeurs Font ta vertu, comme un astre luisantr,
En ta maison de vieux l)icns ahondand'.
(VAiyDELi> in; La Faes^aib).
dis. Dans toutes ces liaisons, il ne rechercha que les plaisirs de l'esprit et jamais il n'eut en vue des appuis à la cour ou des faveurs : la fierté naturelle de son caractère ne s'y serait pas prêtée et, comme il nous le dit dans l'un de ses sonnets :
Ce n'est pas moy qui mon temps vueille vendre Au sort trompeur pour à jamais m'altendre D'un vain espoir aux promesses des cours. Ce n'est pas moy qui pour seigneur ni dame Vueille engager son honneur ni son ame.
Et dans un autre sonnet :
Aussi ce n'est pas moy que Ton avance Aux dignités, aux degrés, aux honneurs, » Car la plupart des mignons des seigneurs Ont le loyer des beaux esprits de France.
Revenons à ses publications : elles sont nombreuses. En 1578, parut de lui un nouveau poëme, La Galliade ou la Eévolulion des arts. Le poëte suppose que les sciences et les arts, après avoir été bannis des Gaules , leur premier séjour , y sont enfin revenus sous les auspices de François I'' et , dans cinq chants , il passe tour à tour en revue l'architecture, la musique, la poésie et les sciences occultes. La première édition de La Galliade fut dédiée au Due d'Alençon. Henri III , dans son voyage à Blois , au mois
(le mai 158:2, emmena avec lui notre poëte et l'engagea à en donner une nouvelle ; ce conseil était un ordre : une seconde édition fut en elTet donnée, la même année, avec ces mots qui dispensaient d'une préface : « Par ordre du Roy. » En cette même année, 1582, La Bodcrie donna aussi une nouvelle édition de ses Hymnes ecclésiastiques et de ^(i?, Mélanges poétiques (1).
Il aurait, suivant l'un de ses biographes, composé plusieurs autres ouvrages, restés manuscrits, pour la défense de la religion catholique et la conversion des Protestants ; on ne les retrouva pas après sa mort , et il s'était plaint souvent que Duplessis-Mornay les lui avait ravis , à l'époque du sac de l'abbaye de St. -Jean de Falaise, retraite que notre savant auteur s'était choisie à la fin de sa vie pour se livrer en paix à ses chères études. Le Pape Clément Mil lui avait fait demander à plusieurs reprises de venir à Rome , et avait même , dit-on , pensé à lui pour le cardinalat (2) ; mais rien ne put y déterminer La Boderie. Comme Vauquelin de La Fresnaie, avec lequel il a ce dernier trait de ressemblance , il était tendrement
(1) Paris, clicz Guillaume Cliauilièrc. \o'\v ^V Appendice la lisledescs autres ouvraf^cs.
(2) Ou coujeclurc, par une pièce de vers ailrcssCe à Marguorilc de France, qu'il embrassa roial ccclésiasliquc cl (ju'il rc«;ul au moins la tonsure.
attaché aux lieux où il avait vécu , à sa douce et silencieuse retraite de la Boderie , à cette belle vallée du Lambron qu'il a tant de fois chantée (1) ; c'est là, comme il le dit, que plus gourmand de sçavoir que friand de louanges, il mourut en 1598 (2). Vauquelin de La Fresnaie ne pouvait rester silencieux devant cette tombe et , sous forme de dialogue entre deux bergers, voici l'adieu qu'il adressa à l'ami de toute sa vie :
Tyrsis. — Il est mort, cher Dafnis, et dans la Boderie On ne voit rien plaisant dans toute la prairie ; Les forests d'alentour et les taillis d'auprès Ont leurs arbres changez en ifs et en cyprès.
Dafnis. — La mort ne fait donc plus aux plus savans de grâce; Elle n'a fait estai de son antique race. De ses belles vertus ni de ses bonnes mœurs (3).
Pour résumer et pour conclusion littéraire sur Guy de La Boderie , nous voudrions indiquer ce qui a contribué à le jeter et à l'affermir dans la voie qu'il a constamment suivie. A la fin du XVP siècle , il y eut une sorte de réaction contre la Renaissance païenne dont Ron-
(1) Voir à TAppendice une pièce de vers sur la Boderie , lieu de la naissance de l'auteur.
(2) Nous adoptons la date qu'a donnée Baillet dans son Jugement des savants. Colletet, dans sa Vie manuscrite des poètes français, conservée à la bibliothèque du Louvre, place sa mort en 1585.
(3) Nous reproduirons celle pièce en entier dans V Appendice.
sard avait été le demi-dieu : Du Barlas , dans le camp des Calvinistes, Guy de J.a Boderie, à la cour des Valois, entrèrent dans ce mouvement et peuvent s'expliquer Tun par l'autre ; si Fauteur de la Semaine, enflant la voix, invoque Uranie, la muse des accords célestes, et chante en vers ampoulés les sept jours de la création, Guy de La Boderie oppose aux mignardises de Desportes des chants semi-bibliques ; aux psaumes de Marot, des hymnes et des cantiques spirituels; il veut combattre la Réforme avec les armes de la poésie et ce n'est qu'à la loi qu'il demande des inspirations :
<( r.uidc moi donc , mon Dieu, fay que je ne m'égare (( De les sentiers connus, et ainsi qu'on a veu « En Pierre de r«onsard se redorer Pindare (1).
Voilà ce qui nous le fera classera part! Voilà rr (pii le dislingue» de ses contemporains î C'est le poi'le chrétien , comme l'appelait Vaucjuelin de La lYesnaie ("2) et son frère l'Ambassadeur , cet
(1) Épîlre (lédicatoire du pocme de VEnnjctie.
{-] Onand en mesme saison, plein d'une* ardfur divine,
Le l'(»re bouillonnant en sa vierge poitrine, Di's I!ebn"u.\ et des Grecs, pacte tout chrcstim , Di bini chanter de Dieu rechercha le moyen.
( VAt'<lL'ELl> DK Ll FUESNAIE, Alt pOt'tiq}(e , p. 77 ).
Nous donnons à VAppcnUicc plusieurs sonncls de Vauquclin en Ihonncut de Gu> de La Boderie.
Antoine de La Boderie dont nous allons aussi raconter la vie , a bien saisi le côté spiritualiste de cette poésie qui tendait si haut :
<( Combien méritent de gloire « I^y-je , ceux là dont les chants « Ont , sur les mauvais, victoire , « Par leurs doux vers alléchants.
« Comme toy qui, de Cythere , « Ny de l'Amour eshonté , « Mais de l'amour débonnaire « As chanté l'éternité
« Ayant ta muse divine <( Fait bruire d'un si haut ton , «< Que tu as , de la Cyprine , « Du tout assourdy le nom (1)
Comme savant et comme orientaliste , Guy de La Boderie a été hors ligne ; et si la postérité ne lui a pas assigné sa légitime place, il faut en demander compte aux temps difficiles où il a vécu. A toutes les époques de rénovation religieuse ou politique , par cette tendance irrésistible qui entraîne Tesprit de l'homme vers le vague et l'inconnu, tendance qui ne s'explique que trop par le côté inquiet de notre
(1) Ode en faveur du poërae de la Galliade de Guy de La Boderie. Nous la reproduirons en enlier dans V Appendice.
nature , tous les repjards se portent de prér(''rencc sur ceu\ qui apportent ou qui prêchent les doctrines nouvelles : ù eux si ce n'est Tavenir , du moins les cent voix de l'histoire , et il y a , certes , un mâle courage , quand l'attaque a pour elle les applaudissements de la Ibule, à rester dans le camp de la défense. Voyez-les, ces soldats de la tradition, lutter, au nom de la société et de la religion, contre les entraînements de l'idée qui s'avance avec le prestige de la nouveauté et la promesse d'un avenir meilleur! Leur dévouement sera mis à plus d'une éju'euve: il ne s'agira pour eux de rien moins que de braver les clameurs de leurs contemporains, et de se résigner à l'oubli qui peut-être se fera sur leurs noms! Sentinelles perdues de ce que l'on appellera toujours la cause du passé, ils tomberont martyrs incoimus d'un devoir accompli !
Guy de La Boderie fut l'un de ces hommes : il consacra sa vie tout entière à la cause de la religion catholique, et, tandis que la guerre civile rougissait de sang nos campagnes désolées, il demanda, à la science, des armes i)our la défense de la foi ; à l'étude des langues orientales , des preuves contre l'hérésie : voilà ce qui donne à cette vie une physionomie particulière et une unité complète. 11 y a de ces admirations toutes faites par lescpielles on nous force toujours de passer , il y a de ces sentiers tellement explorés
qu'ils n'offrent plus à l'œil ni une perspective nouvelle , ni un coin de paysage qui ne soit défloré par les regards de la foule ; comme le dit Sainte- Beuve : « Nous aimons trop les gloires simples et « commodes et qui se résument en un petit « nombre de noms consacrés que nous faisons « revenir sans cesse et dont nous abusons. Notre « patrie est plus riche que nous ne le croyons. « 11 suffit d'y pénétrer par une étude un peu « courageuse, pour en dégager maint personnage « antique et d'autant plus frappant de nou- « veau té (1). »
C'est ce que nous avons essayé de faire pour Guy de La Boderie, et ce que nous tenterons pour Antoine.
Nous ne voulons pas oublier Nicolas, qui ne saurait être séparé de son frère aîné. Ils travaillèrent ensemble et vécurent l'un à côté de l'autre. A l'exemple de Guy , Nicolas eut aussi , un moment , à son retour de Flandre , la pensée de consacrer sa vie à l'étude, et, parla, il eût tourné le dos à la fortune si Catherine de Médicis n'eût songé à lui faire épouser la fille de son premier maître d'hôtel, Passart de Gaucourt, d'une ancienne maison de Picardie (2).
(1) Causeries du lundi. Etude sur te président Jeannin.
(2) D. Ciievallier. Vie de frère Elzcar de Vire.
Henri III l'employa utilement en Italie, sous le Maréchal de Bellegarde. Cette vie active ne le détourna pas des travaux sérieux ; nous connaissons de lui un éloge des lettres hébraïques ( 1 ) , en latin , une traduction française de l'IIeptahle de Pic de la Mirandole, où, en sept façons et autant délivres, est composée l'histoire de la création ("2); l'introduction , qui est en tête de V Harmonie du monde de son frère Guy, est aussi de lui, et si le litre nous semble aujourd'hui bizarre : Les trente-deux sentiers de sapience , discours fort utile pour comprendre et exposer les saintes Écritures, ce ne serait pas un motif pour juger l'auteur trop sévèrement : Arias Montanus , dans la préface de sa Bible polyglotte, a rendu pleine justice à sa science et aux secours qu'il a tirés de son active et intelligente collaboration (o). Dans le recueil de poésies de son frère (iuy , on trouve deux pièces de vers de sa façon : l'une sur la mort de son frère, Pierre de La Boderie ; l'autre
(1) Il fut publit- i^j Paris m 1588. La BibliolhCique impériale en [wssède un exemplaire. Voir ù V Appcmlicc.
(2) Celle Iraduclion parut en 1578. Paris , Jean Macc,
(3) NicolaumFabricium Guidonis fralrem, in anliquis ac polissiniuni in liebraica lingaa non infeliciler vcrsalum, qui sua diligenlia et conlinuis laboribus, in l»oc opère Iranscribendo, inlerpretando et corrigcndo inter caleros nobis cliam adjiinienlo fuit, huic catulogo nicrilo in^:renduui duximus. Bible polyglotte , l, 1,
en riîonneur de la Galliade de son frère Guy. C'est par lui que se continua la maison de La Boderie.
CIIAIMÏIIi: I
Antoine de La Boderie, la grande illustration de cette faniille.
— Il entre à 18 ans dans la carrière diplomatique. — Origine de sa fortune politique. — Est envoyé à Rome. — Devient le seul négociateur. — Son entrevue, au retour, avec Henri IV. ~ Ses opinions modérées. — Travaille à la conversion du Roi.
— Envoyé en mission à Bruxelles et à Turin. — Nommé Ambassadeur à Londres. — Instructions qu'il emporte. — Inquiétudes qu'inspirait Taltitude de la Cour de Londres. — Langage que devait tenir La Boderie au Roi Jacques. — Devait prendre en main la cause des Catholiques anglais. — Instructions à ce sujet. — Opinion de Henri IV sur l'impuissance des lois rigoureuses, en iBalière de religion. — Arrivée de La Boderie à Douvres. — Refuse les carrosses amenés par l'introducteur des Ambassadeurs. — Sa rencontre avec le marquis de Saint-Oermain , Ambassadeur d'Espagne. — Trois barques le conduisent , lui et sa suite , de r.ravesende à Londres. — Mesures violentes du Parlement anglais contre les Catholiques.
— L'absence du Roi relarde l'audience d'apparat. —Cérémonial de la réception de La Boderie. — Il lait connaître l'objet de sa mission. — Réponse de Jaccpies. — Opinion que prend La Boderie du caractère du lioi, h cette première
entrevue. — Difficultés pour obtenir une audience particulière. — Il l'obtient enfin. — Mauvaise disposition où se trouvait le Roi. — Remontrances de La Boderie en faveur des Catholiques. — Jacques se plaint des Jésuites. — Réponse de La Boderie. — Récriminations de Jacques contre le Pape. — La Boderie demande des explications au sujet des Espagnols. ■ — Réponse courtoise de Jacques. — La Boderie l'engage à ne pas abandonner les États de Hollande. — Rassure son gouvernemenrëur les projets du gouvernement anglais. — Assiste à la séance de clôture du Parlement. — Description qu'il en donne. — Envoie en France un extrait des nouveaux règlements contre les Catholiques. — Tableau qu'il fait de leurs souffrances. — Articles particuliers aux Jésuites et aux Prêtres. — Émigration des Catholiques. — Leur fermeté. — Prêtres recueillis par de grandes dames catholiques. — Bon vouloir de La Boderie à l'égard des Catholiques. — Se conforme , en cela , aux instructions de Villeroy. ■ — Nouvelles lois contre les Catholiques. — Difficulté de les appliquer. — Catholiques arrêtés au sortir de l'ambassade d'Espagne. — Menaces faites à l'Ambassadeur d'Espagne. — Rien de pareil n'est tenté à l'égard de La Boderie. —Il sollicite du Roi la grâce de deux Prêtres. — Jacques n'en accorde qu'une.— Papiers trouvés sur celui qui fut exécuté. — Réflexions, à ce sujet, de M. de Puisieux. — Sages avis de La Boderie. — Politique de Henri IV toute favorable aux Catholiques d'Angleterre. — Non moins favorable à ceux de Hollande. — Sa lettre au Président Jcannin. — Observations faites par La Boderie au Roi Jacques à l'occasion de ses controverses Ihéologiques. — Engage
son gouvernement ù s'interposer entre le Pape et Jacques. — Iléponse faite à cette occasion par \ illeroy. — Adoucissements qu'obtient La Boderie en faveur des Catholiques. •— Héclamalion du gouvernement anglais à l'occasion des troupes fournies par l'Jisabeth à Henri IV. — La Boderie protège les pécheurs iNormands. — Obtient le retrait d'un décret qui prohibait la pèche sur les côtes d'Angleterre. — Ses luttes avec l'Ambassadeur d'Espagne pour les questions de préséance. — Lettre de lui, à ce sujet, au président Jeannin. — Demande à rentrer en France. — Le redemande de nouveau. — P.eçoit ses lettres de rappel. — Sa franchise l'avait fait aimer du Roi .Tacques. — Cadeaux qu'il en reçoit au départ.
Arrivons à Antoine do J.a BodcTle , le troisième des sept frères et la grande illustration de la famille. Il entra à J8 ans dans la earrière diplomatique. 11 y apportait une grande aménité, une politesse exquise et un tour naturel de shle (|ni abordait sans effort les questions les plus délicates ; néamnoins il passa douze années dans des postes secondaires , et il ne fallut rien moins qu'un heureux concours de circonstances pour que ses grandes qualités pussent se faire jour. Voici quelle fut Torigine de sa fortune politique: (*n 159!2, le cardinal de (londiet le marquis de Pisani (I ) furent envoyés i)ar Henri IV à Rome, Nicolas de La Boderie devait les y suivre ; sa santé ne le lui ayant p'as permis, il demanda et obtint de se faire remplacer
(1) Jt'îMi (le Pisaiii ôlait le qualricinc fils d'Ailm de Vivonnc. C'est le priT (le la fameuse marquise dr nanil'onillrl.
par son jeune frère Antoine. Le plus difficile était de pénétrer jusqu'à Rome. Le marquis de Pisani prit la route de Venise afin de s'entendre avec T Ambassadeur de France , mais le nonce lui fit comprendre qu'on ne le laisserait pas entrer dans les États romains ; quant au cardinal de Gondi , il s'était rendu à Florence , oii il trouva le cardinal Franceschini , qui lui fit barrer le chemin , comme ambassadeur de Henri IV, et ne lui promit bonne réception comme cardinal qu'à la condition qu'il ne dirait mot du Navarrois. L'Estoile nous dit dans son journal « que ces mauvaises dispositions étaient dues à « l'Évêque de Lisieux et au sieur « Des Portes, envoyé du duc de Mayenne, à Rome, « aussi bien qu'aux intrigues que les Espagnols y « ont. » Dans ces circonstances difficiles , le marquis de Pisani songea à Antoine de La Roderie dont le nom, déjà connu à Rome à cause des grands services rendus par ses deux frères à la cause catholique, ne pouvait être que sympathique au Pape. Il le chargea de s'y rendre seul , de voir Clément VIII et de pénétrer ses véritables intentions. La Roderie poursuivit sa route , et favorablement accupilli à Rome , où le nom de ses frères lui ouvrit toutes les portes , il entra dès-lors en correspondance directe avec Henri IV. Par la force des choses, il se trouvait donc seul négociateur et dut en recevoir bientôt les pouvoirs officiels.
Rentré en France peu de temps après, il \il le Roi en audience secrète , lui rendit (•onii)te de sa mission avec tant de tact , de mesure et de finesse, une si grande connaissance des hommes et des choses et une droiture de cœur si particulière , que Henri lY qui savait vite deviner les hommes, se promit d'utiliser ce nouveau serviteur. Dévoué catholique, mais, par ses tendances conciliatrices, appartenant à ce petit nombre d'esprits modérés ( dont L'Hôpital fut à cette époque la plus haute personnification ) qui, à la fin des révolutions, lorsque les partis sont las de se faire la guerre , deviennent les hommes de la situation, La Boderie n'usa de sa nouvelle faveur que pour aidera la conversion de Henri IV; et, dans ce grand événement . sa place devrait être marquée à côté, mais un |)(mi en arrière de celle du cardinal du Perron, avec lequel il resta étroitement lié.
La pai\ entre la l'raïu-e et l'Espagne ayant été signée àVervins, le 2 mai 1598, Henri IV eut à désigner un Ambassadeur auprès de l'Archiduc Albert et de l'Infante Isabelle ; son choix se porta sur Antoine de La Boderie. C'était un jwste dillicile : il était restéà Bruxelles bon nombre de gentilshommes français (jui avaient servi dans les rangs de l'armée espagnole. La Boderie sut si bien faire parler auprès d'eux la voix du devoir, leur faire valoir ce (|ue le pays attendait encore de leurs services.
qu'il les ramena , pour la plupart, à rentrer en France. Le succès de cette mission lui valut au retour la place de conseiller d'État et l'ambassade de Turin. Il y portait les compliments de condoléance de Henri lY au duc Charles-Emmanuel , qui venait de perdre son fils aîné , Philippe-Emmanuel.
Rien de plus brillant que le personnel de son ambassade. Il fut de mode de le suivre à Turin , et, parmi les jeunes seigneurs, c'était à qui demanderait cette grâce. Cette mission , toute honorifique n'était qu'un acheminement à une position plus élevée. Au mois d'avril de l'année suivante ( 1606 ) , il fut désigné pour l'ambassade de Londres.
Les instructions qui lui furent données étaient celles-ci :
Entretenir la bonne intelligence entre les deux cours de France et d'Angleterre ;
Réaliser, s'il est possible, une ligue offensive et défensive entre les deux nations , pour le maintien de la république de Hollande , menacée dans son existence par les efforts de la maison d'Autriche.
La Cour de France ne savait vraiment à quoi s'en tenir sur les véritables intentions du gouvernement anglaisa l'égard des États de Hollande. Le séjour à Londres d'un envoyé extraordinaire d'Espagne, le marquis de St-Germain , inspirait de vagues
iiK|uiétu(lcs ; on parlait de Toffre d'un million , en or , qu'il avait dû faire au Roi Jacques, et de quelques centaines de milliers de livres à ses conseillers, dans le cas où ceux-ci pourraient amener les États à déposer les anTies , et , par voie d'accord , à reconnaître la domination de l'Espagne. Le Ministre Villeroy (1) redoutait l'eflet de ces lettres de cliouge dorées , comme il les appelait; il avait la plus mauvaise opinion de la disposition de la Cour de Jacques qui permettait au\ Espagnols de lever des troupes en Angleterre, et semblait tendre, par toute sa conduite, à laisser les États s'afïiiiblir, dans l'espoir, sans doute, de les réduire à accepter quel- (jues compromis par sa médiation ; ou de les forcer à se jeter tout-à-fait entre ses bras : dans des circonstances aussi délicates , Villeroy comptait sur La Boderie pour démêler le secret de ces intrigues. Il lui avait précisé en ces termes le langage qu'il devait tenir:
« Le sieur de La Boderie dira au Roy et, après « lui , au comte de Salisbury ("2) , que les Espace gnols se vantent que ledit Roy leur aidera à « comj)oser la guerre des Pays-Bas , sur la sup- « plication quils lui ont faite de s'en rendre ^ non
(1) Nicolas de Neuville, sieur de Villeroy, ministre d'I%lal sous quatre lois : Charles IX, Henri III , Henri IV et Louis XIII.
(2) Hobcrt Cecil , secrétaire d'Élal sous le r^gne d'Elisabeth et devenu grand-lrésorier.
« entremetteur et médiateur seulement , mais juge « et ordonnateur de ce qu'ils y doivent contribuer et « apporter de leur part, tant pour le regard de la « religion , que pour la souveraineté et les seuretés « qui doivent par eux estre données , dont ils pu- « b lient que ledit Boi leur a promis d' estre caution , « moyennant quelques alliances nouvelles qu'ils « proposent de faire avec lui et de certains gages « dont ils offrent aussi de nantir le Roi,
« A quoi néanmoins le sieur de La Boderie « dira au dit Boi que sa Majesté, jusquà présent , « ajoute peu de foi , le tenant pour si prudent qu'il « n'engagera son nom et son autorité en un fait de « tel poids qu'avec meure délibération (1). »
Telles étaient les instructions données au sujet (les affaires de Hollande ; mais un des côtés les plus saillants de cette mission , c'était la recommandation si précise, faite à notre Ambassadeur, de prendre en main la cause des Catholiques d'Angleterre. Nous ne savons pourquoi les historiens du règne de Henri lY ont négligé de parler de la protection persévérante que ce grand prince accorda aux Catholiques en Angleterre et en Hollande ; à ce titre il nous a semblé qu'il y aurait intérêt à entrer dans plus de détails , peut-être , que ne le comporteraient les exigences de notre sujet.
(1) Ambassades de La Boderie, t. I, p. 16.
Voici comment était tracée la conduite de notre Ambassadeur :
« Le sieur de La Bodcricî favorisera sagement la « cause des Catholiques auprès du Roi de la Grande- « Bretapjne , en prenant garde toutefois de ne lui « donner sujet de voir que Sa dicte Majesté les af- « fectioinie , si non en tant qu'elle estime estre « chose conjointe au bien de son service et de « ses royaumes.
« Sa Majesté a éprouvé combien est puissante et «( forte en nos dnics la passion de la religion , <( laquelle transporte si avant ceux qui en sont « travaillés, que souvent ils méprisent leur propre « vie pour acquérir et recouvrer la liberté de culte « et service d'icelle , desquelles ils croient leur « salut dépendre ; dont il advient que plusieurs font « gloire et croient fermement acquérir un grand « mérite quand ils donnent leur sang et leur vie au « recouvrctnetit de ce bénéfice duquel ils se voient « et sentent privés. Tant s'en faut que l'usage des « lois rigoureuses soit propre pour délivrer et ga- « rantir ceux qui les font, qu il allume et réchauffe « tellement celte passion, que souvent il convertit en « rage et désespoir les cogitations d'icelle dont la « suite est encore plus dangereuse et doit estre plus « soigneusement évitée , quand leur nombre ( des « dissidents) est si grand , qu'on ne peut en « un instant les supprimer et les anéantir, et quils
« sont comme endurcis et accoustumés à souffrir « toutes sortes de persécutions et tourments pour « atteindre et parvenir à la jouissance de cette li- « berté qui leur est retranchée (1). »
La Boderie arriva à Douvres le 17 ou le 18 mai et , saus s'y arrêter , poursuivit sa route. Un petit incident allait mettre en présence les deux Ambassadeurs d'Espagne et de France sur le terrain de l'étiquette , et le caractère ferme à la fois et mesuré de La Boderie allait tout d'abord lui faire reprendre certains avantages de préséance dont son prédécesseur avait fait un peu trop bon marché. Dans la situation où se trouvaient placées les deux cours d'Espagne et de France, toute préférence avait une portée telle qu'il était de la dignité
(1) Kn nous reporlant à quelques années en avant, en 1628 , nous Irouvons une voraontrance très-curieuse adressée au Roi d'Angleterre sur la misérable condition des Catholiques ses subjects , en comparai' son du favorable traitement que les Huguenots reçoivent en France. Tel est le titre d'une pièce imprimée ù Paris chez Jacques Brisson :
« Nous ne demandons , disaient les Catholiques, autre plus grande « faveur que de pouvoir, en asseurance et seureté, faire profession « d'icelîe religion catholique. Le franc usage et exercice de ceste reli- « gion nous requérons ( sinon publiquement es églises) à tout le moins o es maisons, sans empescheraent et destourbier. Ce considéré, très- « bénin et souverain prince, nous vos subjecls, dès long-temps affligez, « en toute humble submission protestons, devant la majesté de Dieu, si « lidelle obéissance à Votre Majesté, que oncques loyaux subjets d'An- « gleterre et d'Ecosse ayent rendu ù vos très honorez prédécesseurs. »
Cette pièce si rare fait partie delà riche collection de M. Waddinglon qui nous l'a fort obligeamment communiquée.
— fA —
(IcMiotre Ambassadeur (le n'en tolérer aucune, et de bien l'aire sentir à Ja('([ues et à ses Ministres sur (|uel pied il entendait être traité. L'introducteur des Ambassadeurs aui)rès de la cour d'Angleterre avait écrit , le matin , un billet à La Bodeiie , lui annonçant qu'il avait charge , du Roi son maître, de venir au devant de lui, .et que, se rendant à Douvres pour y conduire le marquis de St-Germain, ambassadeur extraordinaire d'Espagne, qui quittait l'Angleterre, il pourrait ramener M. de La Boderie dans les mêmes carosses. Cette courtoisie ne sembla j)as de très-bon aloi à notre Ambassadeur : il \ it bien , comme il le dit spirituellement dans une lettre à Yilleroy , que ce n'était là, suivant une locution italienne , che cavalli di ritorno ; il en remercia l'introducteur et monta à cheval avec tous ses gens. Sur la route , les deux Ambassadeurs , celui qui partait et celui qui arrivait se saluèrent Tort courtoisement, et avant midi La Boderie arriva à Gravesende où il trouva trois barques, du service de Sa Majesté, avec lesquelles il se rendit à Londres. Des carosses l'y attendaient sur le i)ort, et le conduisirent à l'hôtel de l'Ambassade.
Pour agir en favcMir des Catholiques et faire arriver jusqu'à Jacques les sages re|)résentations de Henri l\. il n'\ a\ait pas de temps à perdre. La découverte récente de la (conspiration des poudres
avait jeté le Parlement dans la voie des persécutions: les prisons étaient pleines, le moindre soupçon , le moindre indice , motivait une arrestation. Un des conspirateurs ayant dit qu'il savait que lord Stourton et lord Mordaunt ne devaient pas siéger au Parlement le jour choisi pour l'attentat , cette seule parole avait sufTi pour faire incarcérer les deux lords. Le vicomte Montague avait été mis à la Tour , parce que, de l'aveu des accusés, Catesby , leur chef, avait eu la pensée de le sauver, et le comte de Northumberland, que poursuivait la haine de Salisbury , avait été arrêté uniquement à cause de sa parenté éloignée avec l'un des conjurés, Thomas Percy, mort de ses blessures. Deux jours avant l'arrivée de notre Ambassadeur, le jésuite Garnet, impliqué dans cette conspiration, venait d'être exécuté (1). La session du Parlement touchait à sa fin, et, loin de se calmer, l'esprit de réaction était devenu tel que les lois existantes , tout oppressives qu'elles étaient à l'égard des Catholiques , semblaient encore trop indulgentes.
La Boderie avait donc hâte d'intervenir en leur faveur. Malheureusement le Roi était absent de Londres , ce qui lui arrivait journellement. Notre
(1) Il mourut fort courageusement exhortant le peuple à ne rien attenter contre le Roi ni son État ; mais à demeurer néanmoins stable en la religion catholique. — Ambassades de La Boderie, t. I, p. 69.
Ambassadeur resta donc liiiil grands jours à rattendre. Knfin le Graud-Clianihellan vint le complimenter de la part de Jacques et lui désigner le jour pour l'audience d'apparat : ce fut le 21 mai ; quatre carosscs vinrent le i)rendre en son hôtel : arrivé au palais , il fut conduit en la chambre de parade où se trouvait le roi Jacques, ayant à sa droite le prince de (jalles et entouré de tous les seigneurs de son conseil. Après les révérences accoutumées , La Boderie fit entendre, 7not pour mot (1) , tout ce qui lui avait été prescrit dans ses instructions.
Jac([ues répliqua , d'une manière fort courtoise : a (pi' il voyoit très-volontiers M. de La Boderie , « d'autant qu'il étoit inforaié que , partout oii il « s'étoit trouvé , même en Flandres , il avoit té- « moigné d'afl'ectionner ce qui étoit de son ser- « vice. » Il ajouta quel([ues mots peu favorables aux Espagnols , et sur ce qu'ils n'avaient pas voulu lui livrer ceux de ses sujets compromis dans la Conspiration des poudres ; ce qui fournit naturellement à La Boderie le moyen d'MW peu le piquer sur ce sujet délicat; mais comme le lieu était i)eu favorable pour aborder une discussion , et que d'ailleurs tous les membres du conseil étaient présents , il remit à une audience particulière à Ten-
(1) Ambassades itc La Uodci u , l. I.
iretenir des grandes questions du moment. Sa pénétration et son habitude des liommes lui avaient fait apercevoir tout d'abord ce qu'il y avait d'incomplet dans la nature et le caractère de Jacques , et, en faisant part de cette première entrevue à Villeroy: « Je le tiens déjà, écrivait-il, pour Prince « timide et irrésolu (1). »
L'audience particulière , qu'il avait sollicitée , ne se fit pas moins attendre que la première. « La « chasse, nous dit-il, les combats de coqs, les « plaisirs de la table déroboient tellement le Roi « Jacques, que le moins de temps qu'il employoit , « c'étoit aux affaires (2). »
Enfin, le 5 juin fut désigné pour cette audience, et , par une coïncidence peu favorable , Jacques , au moment oii notre Ambassadeur fut introduit auprès de lui, venait de s'entretenir avec l'orateur de la Chambre-basse, dominée alors par les Puritains : aussi était-il tout en colère et tout marmottant (3). Sans paraître s'apercevoir de la disposition du Roi , La Boderie aborda tout d'abord la question ; il congratula Jacques , au nom de son maître , de ce qu'il avait modéré beaucoup de choses aux dispositions prises par le Parlement contre les Catholiques , et l'exhorta fort à vouloir y continuer ,
(1) Ambassades de La Boderie, t. I.
(2) Id., Ibid.
(3) Id., Ibid., p. 79.
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lui renionlrant \o pou (rdlrt (|ue produit la « vio- « leuce sur les àuics, au conlialir de la douceur , « par oii elles sout faeileuieut rameuées. Ouil Ht « châtier ceux qui avoient trempé daus celte uialc lieureuse Conjuration , c'étoit son droit et son « devoir , mais (pril épargnât les innocents. »
A ces sages conseils de tolérance, reproduisant la pensée de Henri IV, Jaccpies répondit :
« Qu'il étoit Prince réputé sage et en quelque réputation dans le monde; qu'il avoit protesté à ceux de son Parlement ne vouloir rien faire de cruel ni de tyrannicjue : que les Jésuites et la maxime qu'ils llcMineul , qu'obéissance ne lui est due qu'autant que voudra le Pape , le contraignoient de prendre contre eux et contre leur parti des résolutions un peu sévères; mais qu'ils ont tellement emjmisonné le cœur des Catholiques , (lu'il a été lorcé de lâcher la bride de son Parleuïent plus que ne le portoit son naturel (1). »
Dans sa réplique, La Boderie lui fit observer :
« Qu'il devoit au moins établir une différence entre ceux qui admcMloient cette doctrine et ceux ([ui la rejetoient ; (jue la subordination du Roi au Pape n étoit pas un article de foi , et qu'il se trouvoit beaucoup de Catholi(|ues en ce Royaume qui demeureroient f( rmes et fidèles en l'obéissiince
(I) AuiluisstKhf de La Jlix'cric , I. I.
qu'ils lui dévoient , pourvu qu'où ne les forçast en leur croyance et à faire des choses qu'ils estimeroient contre leur salut ; que c'étoit pour ceuxlà qu'il intercédoit, et, moyennant le bon traitement desquels, il seroit d'autant plus aisé au Roi , son maistre , de retenir le Pape en la modération où Sa Sainteté et le feu Pape Clément YIII se sont maintenus (1). »
Sur cela Jacques reprit :
« Qu'il se soucioit fort peu du Pape ; qu'il remercioit néanmoins le Roi du soin qu'il avoit eu de lui pour ce regard , et que tout ce qu'il avoit pu faire pour les Catholiques étoit fait , comme on le verroit bien lorsque les résolutions du Parlement seroient connues. »>
La Boderie crut devoir en demeurer là, estimant que tout ce qu'il aurait pu ajouter n'aurait été qu'importunités, et, passant à une autre matière, il dit à Jacques : « Que comme le Roi , son « maistre, vouloit continuer de traiter en toute « sincérité , il lui avoit commandé de s'éclaircir , « auprès de Sa Majesté, d'une chose dont il « avoit plusieurs avis et dont les Espagnols se « vantoient, laquelle étoit que Sa Majesté leur « avoit promis de faire faire leur paix avec Mes- « sieurs des États, et de s'en rendre comme l'arbitre
(1) Atnbassadcs de Lu Boderie, l. I.
ff elle garant, nioyonnaiU dos alliances ((iTils lui « proposoionl et des ga*;es qu'ils lui oflVoienl pour (« asseurance de leur loi ; (]ue, bien que le Roi, « son niaistre , ne Tait point cru , le tenant Prince « trop sage pour s'embarquer en une affaire, non <r si facile que les Espagnols vouloient le faire ac- « croire, et à laquelle il ne i)ouv()il se laisser por- " ter sans donner beaucoup de jalousie à ses amis : a néanmoins , il avoil désiré apprendre par sa « bouche ce qui étoit de cette pratique , le i)riant « s'en ouvrir à lui aussi franchement comme il c promettoit de faire en cas semblable. »
Jacques se mita rire, là-dessus : « Il s'attendoit, a répondit-il , à celte vanterie des Espagnols , et « il avoit bien dit au conUe de Salisbury quêteurs « offres n'étoient qu'un piège pour le mettre en a défiance avec ses amis ; que sachant l'arrivée de « La Jk)derle, il-avoit attendu pour le lui confier de « bouche, et qu'il en eust parlé lui-mesme si La Bo- « dcric n'avoit pas cru devoir en parler le premier. »
Après ce préambule si flatteur pour La Boderie, le Roi 'ajouta « (pi'en elfet on lui avoit bien »< jeté (piehpies propos d'alliance entre les En- « fants d'Espagne et les siens , ainsi (|ue , dès- « lors, il en avoit donné avis à M. de Reaumont, « et (jiie |)()ur la faciliter ou lui avoit bien fait « euteudre (pi'il falloil (pi'il s'employast à pro- « curer la paix des Pays-lias : mais que» ceste
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« proposition lui ayaiU été faite indirectement ,
« il avoit demandé qu'on s'en ouvrist plus fran-
« chôment; que sur cela le Duc de Lerme en
«« avoit parlé à son Ambassadeur, et lui avoit dit
« que non-seulement ils le feroient juge de tous
« leurs diflérents, mais donneroient caution de
« toutes leurs promesses , et que , moyennant la
« seule reconnaissance de leur souveraineté, ils
« accorderoient aux États tout ce qu'ils sauroient
« demander , tant pour le particulier de la reli-
« gion que pour les contributions et subsides;
« que sur cette asseurance il en avoit conféré avec
« l'envoyé des États , mais que celui-ci lui ayant
« observé que ce n'étoit pas une proposition nou-
« velle , et que les États ne sembloient pas disposés
« à se laisser encore persuader , il s'étoit borné à
« faire connaître , par son Ambassadeur , au Duc
« de Lerme , qu'il auroit été très-aise de pouvoir
« servir à l'accommodement , mais qu'il ne voyoit
« pas encore les choses en l'état qu'il pust Mve
« des propositions , sans mettre en égal danger la
« réputation du Roi d'Espagne et le crédit parti-
« culier qu'il conservoit avec les dits États ; enfin,
« qu'en définitive , quand il auroit eu l'intention
« de procurer la paix , ce n' auroit jamais été que
« de concert avec le Roi de France ; qu'à la vérité,
« s'il voyoit les affaires des États aller davantage
« empirant , et qu'ils fussent pour venir à quelque
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« division par eiiseiiihlc, ou «n ([iichjuc accord en • général, il croyoit iniporlor au bien commun « des deux lloyaumcs de ne le leur laisser faire « sans eux ; mais qu'il ne se sépareroil jamais a d'avec Sa Majesté , comme il la prioit aussi ne u vouloir faire d'avec lui (i). »
Cette réponse ne manquait pas d'habileté. La Boderie se borna à lui donner les mêmes assurances , du côté du lioi de France , en lui faisant observer que , pour arriver à cette paix désirée également des deux parts , « il sembloit qu'il ne faln loit tellement abandonner les États qu'ils vinssent <' à y être réduits par force ; et , qu'au contraire , u il falloit les aider et secourir. »
L'impression que La Boderie rapporta de cet entretien , et qu'il fit connaître à son gouvernement : a c'est qu'il y avoit peu d'ombrage à en « concevoir , et que si , en réalité, le Roi Jacques « avoit eu un instant l'espoir d'arriver à une paix « avantageuse pour l'intérêt anglais , il avoit dû 0 y renoncer , et par les difficultés qu'il y avoit « rencontrées , et par ce qu'il avoit découvert , « depuis , des mauvaises pratiques des Espagnols. »
A quelques jours de là , notre Ambassadeur fut convié à la séance de clôture du Parlement. La û cérémonie , écrivait La Boderie , fut vraiment
(1) Atnbtissiides de Lu Bvdcvic , l. I, p. 83cl suiv.
« très-belle et bien ressentant son antiquité. Le Roy « y estoit en une chaise éminente de quatre ou « cinq degrés , vêtu d'un manteau royal de velours « cramoisi, haut en couleur, tout doublé d'hermine « mouchetée, avec un bonnet doublé aussi d'hera mine et la Couronne dessus ; le Prince son fils , « à côté de lui , un peu devant , vêtu de même , « mais sans Couronne ; tous les Officiers, les Ar- « chevêques, Évêques, Comtes et Barons, vêtus « de rouge , mais de différente façon , selon leurs « degrés. Après que leur parleur eut harangué « près d'une heure , le Roi prit la parole et conti- « nua, pour le moins une heure et demie ; il est fort a aisé à voir , ajoutait La Boderie , qu'il y est a maître et qu'il y prend plaisir ; fouis fort bien K tont ce qui s'y dit , mais , à la vérité je n'y compris K rien; de sorte que je ne vous puis encore rien K mander de ce qui aura été résolu. Bien ai-je t appris que les Catholiques y sont fort mali traités , et que le Roi invectiva étrangement ( contre le Pape , les Jésuites , et puis après contre < les Puritains. Mais comme je verray demain, si je i puis , le comte de Salisbury , j'essayeray d'ap- ( prendre de lui tout ce qu'il y aura contre les ; Catholiques ; même je vous enverray , tant la harangue du Roi que les résolutions du Parlement (1). »
(1) Ambassades ,\.,\, p. 94.
A la (laie du 18 juin, rien nVlail ciicoro public'; coiilro IcsCallioliciuos: niais La lîodorie avait trouvé moyeu (rohtonir un extrait des nouveaux règlements établis par le Parlement ;et, en l'adressant à Yilleroy :
« Vous voyez , lui disait-il , que l'on fait bien « ce qu'on peut pour extermine?^ les pauvres Ca- « t/ioliques. IScannioins , il est iucroyaù/e du « grand nombre qu'il y en a encore et de la résou lution dans laquelle sont, la plupart j,de tout soufc fiir, plutôt que déserter la religion et désemparer. c Tous les Prêtres prisonniers , tant Jésuites que « autres, vont être délivrés, à ce que me dit, « l'autre jour, le comte de Salisbury; et con- « dnits jusques aux ports qu'ils demanderont , à « la cliarge de sortir du Royaume et de n'y plus a rentrer sur peine de la vie; en quoy , comme en 0 ce qu'ils font encore pour adoucir lesdits régle- « ments , je vois , certes , que l'office que fay fait , « de la part du Roi, n'a pas esté inutile (1). »
Les mesures, qui atteignaient plus particulièrement les Jésuites et les Prêtres , ayant été publiées , La Boderie en adressa copie à Yilleroy , et , dans la dépêche (jui accompagnait cet envoi :
« II semble , lui disait-il , qu'ils veulent faire a quelque distinction entre les Catholiques et les
(1) AmluissdJcs, I. I , p. 121.
« Papistes ; c'est-à-dire entre ceux qui cherchent « seulement l'exercice de leur religion , sous « l'obéissance du Prince, et ceux qui veulent se- « mer quelque doctrine au préjudice de cette « même obéissance : en quoy , s'il étoit possible « qu'ils demeurassent aussi fermes comme je les « reconnois déjà légers et inconstants en toutes « choses , encore y aurait-il occasion de bien es- « pérer ; mais tous leurs Èdits ne sont que pour « mme.car ils les étendent et restreignent, après, « comme bon leur semble. Beaucoup de Gatho- « liques , ajoutait-il , se préparent à s'en aller : « voire, il y en a de si vieux que je ne vois « chercher qu'une terre étrangère pour s'enterrer, « et néanmoins si en reste-il un si grand nombre , « qui ne s'étonnent point de toutes ces menaces , « que c'est, certes , chose admirable. Je n'eusse « jamais cru qu'il se fust encore trouvé tant de « ferveur et tant de zèle en notre religion. La « plupart des Dames de qualité sont Catholiques , « et il n'y en a pas une qui ne cache chez elle un « Prêtre , qui sert pour elle et pour tous autres « que bon lui semble. J'ay en vérité grande com- « passion d'eux , et fais et feray ce que je pourray « pour les assister , toutefois avec cet égard que « je ne donne nulle prise sur moi, ni sujet de a me soupçonner (1). »
(1) Ambassades de La Boderie , t. I , p. 162.
En agissant ainsi , il ne faisait, il est juste de le dire , que mettre en pratique la pensée de son gouvernement :
• Si vous pouvez, lui disait Yilleroy en repon- « dant à sa lettre du 1". juillet , continuer à dé- « partir aux Catholiques quelque office charitable , « digne de la compassion que nous devons avoir « de leur misérable condition , Sa Majesté aura a très agréable que vous n'en perdiez l'occasion, i> assurée que vous l'assaisonnerez si dextrement « et à propos , que , s'il ne produit le fruit duquel « ces pauvres gens ont besoin , du moins ne leur « sera-t-il dommageable, et ne sera mal interprété « et rcçeu de ceux auxquels vous l'adresserez (1 ) . »
Enfin, le 5 juillet, on publia et mit en vente les actes du Parlement, imprimés de la veille. C'était un véritable code : soixante-dix articles venaient s'ajouter à toutes les lois en vigueur, dont pas une n'était abrogée. Les Catholiques étaient frappés dans toutes les positions de leur vie : comme pères , comme enfants , comme époux, comme patrons , comme maîtres , comme domesticjues, comme héritiers, comme avocats et comme médecins.
« Et pourtant , tant s'en laut , écrivait La Bo- « derie à Yilleroy , tant s'en faut que cela leur fasse « perdre cœur , qu'il semble (ju'ils s'en animent
(i) Ambdssiidis de La Uodcric , l. I , p. 188.
« davantage , et , au lieu de se retirei: de ladite relift gion, ceux qui sont reconnus en estre , il s'en dé- (( claretous les jours qui ne le paraissoient point. « De faire office en faveur des Catholiques, comme « votre lettre semble me l'ordonner, j'ai grand « peur qu'il ne soit hors de temps ; toutefois je « ne lairrai pas , et en toute autre chose , de les « favoriser de tout ce qui me sera possible , d'au- « tant plus qu'ils sont sans défense et que jamais « du côté de l'Espagne ni de l' /Irchiduc , il ne « s'est fait aucun office en leur faveur, dont l'un ni « l'autre n'ont gagné trop bon nom , ni fort grand « crédit parmi eux. »
Il restait à expliquer ces nouvelles lois , plus barbares que chrétiennes, comme les qualifiait énergiqucment Yilleroy. Leur stricte exécution allait soulever mille difficultés. Comment, en effet, frapper d'une pénalité de deux cents livres tout maître qui aurait pour serviteur un Catholique ?
(( Il y avoit , nous dit La Boderie , une infinité (' de domestiques Catholiques chez les Protes- « tants et il en coûtoit à ceux-ci de s'en défaire , « pour reconnaître plus de fidélité en eux qu'en « ceux de leur religion. D'un autre côté , c'étoit « une extrême compassion de voir tant de pauvres a gens contraints de mourir de faim. Il y eut , « l'autre jour, ajoute-t-il, tel seigneur qui donna « congé à soixante. J'en sçais d'autres, de très-
« bonne qualité , qui sont résolus de tout souffrir « plutôt que (le congédier les leurs. C'est une dan- « gereuse arme que le désespoir, en mains de « personnes qui n'ont rien à perdre (l). »
Veut-on un nouvel exemple de l'intolérance protestante? L'Ambassadeur d'Espagne recevait , dans la chapelle de son hôtel, bon nombre de Catholiques qui venaient y entendre la messe. Les Ministres s'en expliquèrent avec lui et lui dirent formellement que :
« S'ils permettoient que leurs sujets Papistes « allassent idolâtrer chez lui , que toute cette ville « en scroit pleine; pourtant, que non-seulement il « ne trouvât pas étrange s'ils en avoienl envoyé « prendre qui en sortoient ; mais qu'il fit état qu'ils y « continueront, tous les jours ; et que, de même, ena voyeroient dire à l'Ambassadeur de France (:2). »
L'Ambassadeur d'Espagne endura le reproche d'idolâtrie, « ce que je ne sçais certes sij'aurois « pu faire , nous dit La Boderie , et il ajoute :
• Ils ne m'ont encore envoyé signifier rien de « semblable , et on ne voit moins courre les « pauvres Catholi(pies qui viennent céans. Yray « est que j'y apporte le plus de discrétion, et y fuis a autant l'ostentation comme les autres la recher- « client. »
(1) Ambassades tic La Bodcru'.
(2) UmL
A quelques jours de là , deux pauvres Prêtres venaient d'être condamnés à être éeartelés, pour n'être pas sortis du Royaume aux époques fixées par les Édits ; La Boderie fut demander leur grâce au Roi.
Jacques le reçut assez aigrement et lui fit sentir : « Que s'il lui en eut parlé, comme Ambassadeur, .: il auroit pu rejeter cet office , pour être , ces « affaires , de qualité qu'il n'en désiroit rendre « compte à personne ; néanmoins que , reconnais- « sant'que La Boderie lui en avoit parlé comme à « son ami ( il vouloit l'honorer de ce nom ) , il ne « le pouvoit trouver mauvais ; que pour celui des « Prêtres contre lequel il n'y avoit d'autre charge « que la dicte contravention, il ordonneroit qu'il u ne mourût point ; mais que pour l'autre , d'au- « tant qu'il s' é toit trouvé saisi de beaucoup de « lettres venant de Rome et d'autres papiers qui « le rendoient criminel de lèze-Majesté, il ne le « pouvoit sauver. »
De fait , il fut écartelé et mourut fort constamment (1). Les papiers de cet infortuné contenaient une requête de tous les Catholiques récusants , demandant à ce qu'il leur fût loisible d'avoir chacun un prêtre pour l'exercice de leur religion ; un projet d'association par lequel les Catholiques se promettaient appui les uns aux autres, et une copie
(1) Ambassades de La Boderie, t. II.
d\mc lellre de Rome avertissant les Catholiques de prendre bien garde au serment qu on voulait exiger d'eux , d'autant qu'// s'y agissoil plus de la foi, que de l'obéissance du Prince. C'est cette dernière pièce qui le perdit.
Puisieux, au récit de ce supplice, répondit à La Boderie :
« Nous prévoyons que celte rigueur donnera un « jour occasion d'altérer quelque chose en son « État, et d'entreprendre peut-être contre sa périt sonne : le zèle de la religion étant un feu qui « ne se peut ni ne doit éteindre par la force. « D'abandonner toutefois entièrement la cause des « Catholiques, il seroit dur ; mais il la faut con- « duire et ménager aux occasions , dextrement , • ainsi que vous jugerez, sur les lieux, être à pro- 0 pos ; car autrement ce seroit aigrir davantage « son esprit contre les Catholiques, en les pensant « favoriser hors l'opportunité (1). »
De toutes ces citations, il ne nous sera pas difficile de conclure que la polilicpie de Henri IV fut toute favorable aux Catholi(iues d'Anglelerre. Et qu'on ne dise pas que cette intervention n'était qu'un fait isolé , commandé par des circonstances passagères : du jour où Henri IV ceignit sont front victorieux de la couronne des Rois très-chrétiens, il
(l) Ambassades ik La lioda-ic, I. II, p. 12^.
en continua les grandes traditions, et revendiqua partout le protectorat des Catholiques étrangers , glorieux privilège dont la France s'est toujours enorgueillie ; que l'on en juge par ces paroles qu'il adressait à son Ambassadeur en Hollande :
« J'auray bien aussi agréable que vous , sieur « Jeannin , fassiez en mon nom auxdits sieurs des « États , devant votre départ , une honnête recom- « mandation en faveur des Catholiques de leurs « provinces, afin qu'ils puissent subsister et rési- « der en icelles, sans être molestez et forcez en leur « conscience et avec quelque repos et consolation. « Je dois cela à la religion de laquelle je fais proa fession et à la charité qui doit accompagner un « Roi très-chrestien ^ tel que Dieu m'a constitué, »
« Davantage je crois fermement que les dits « Estats feront pour eux et leur République , de « n'affliger et désespérer les dits Catholiques ; car « nous avons éprouvé en nos jours quel pouvoir « a , dedans les âmes et courages des hommes , « la liberté de conscience et le soin de la religion : « tant s'en faut que la vexation et affliction les « en rendent plus nonchalants et plus abattus , « qu'elles font des effets tout contraires (1). »
(1) Lettres de llcnrij IV, t. VI.
Les négociations du président Jeannin (qui sortent malheureusement de notre sujet) témoignent de celte sympatljie persévérante de Henry IV en faveur des catholiques de Hollande et de l'unité de sa pensée poli-
Lorsque, plus tard, le Roi Jacques , se jetant dans des controverses théologiques, s'attaquera au Pape et au Cardinal Bellarmin , l'Ambassadeur de l'rance ne craindra pas, sans manquer aux égards dus à sa personne royale , de lui en faire sentir
lique. Voici, entre autres, l'extrait (Fune liaranpue du président Jeannin aux États de Hollande (1609) :
u Considérez ie grand nombre de catholiques de toutes qualités qui « sont parmi vous ; qu'ils ont travaillé avec vous, employé leurs moyens, u esté exposés aux mêmes dangers et toujours gardé une immuable fidélilé « à rEstat, tant que la guerre a duré ; mais il est vraisemblable qu'ils se « sont promis, la fin de la guerre estant heureuse, et vous rendus jouis- « saufs d'une entière liberté, qu'ils auroient quelque part en ce bonheur « comme ils ont esté participants des malaises, incommodités et périls de 0 la guerre. Or, on ne peut dire libies, ni heureux, ceux auxquels on « este le pouvoir de servir Dieu selon la religion en laquelle ils ont esté « instruits; il n'y a servitude plus intolérable et qui offense et aigrisse « davantage les esprits que ceste contrainte et cesle rigueur. »
Puis, leur représentant l'exemple de Henry IV, qui o. iravailloit, chaque « jour, ù ûtcr l'aigreur que les guerres passées avoient mise es esprits de « ses sujets et les accoutumer, peu à peu, à se souffrir, à s'aimer, et à (I ne plus désirer et rechercher , à cause de cette diversité de leur « créance, la ruine des uns et des autres »; il k's exhortait à plus de tolérance, et cela dans l'intértt de leurs propres coreligionnaires, (|ui, dans les lieux ou ils sont plus faibles, imploraient chaque jour le I)iL'nfait de celte liberté (\ne Henry IV venait demander aux Étals pour kius compatriotes catholiques.
• Cette grâce , ajoulait-il, vous pouvez raccorder sans aucun pcrit; car si les catholiques ont esté constants et fuUlcs durant les dangers de la guerre^ cncoi'c qu'ils fussent privez de l'exercice de leur religion ^ que ne doit-on attendre de leur zclc et de leur dévotion à conserver la liberté de leur pays , quand ils en jouiront et auront part à l'autorite et aux honneurs que ccstc union vous a acquis en commun. fNégoeiatiovs du prîtidfut Jcanniti. J
tous les inconvénients : a Je voudrais , écrivait- « il à Yilleroy , que le Roi de la Grande-Bretagne « eût épargné la peine qu'il a prise de composer « des livres contre le Pape. Il faut officieusement « qu'il fasse état qu'il ne demeurera sans réponse, « laquelle sera composée par divers pédants ac- « coutumes et stylés au métier , et peut-être plus « licencieusement qu'il ne doit désirer. Mais il est « difficile d'arrêter les mouvements de nos Princes, « et je souhaite que, si ceci scandalise le monde, « il n'engendre des effets plus dommageables. Il « en adviendra ainsi si , à Rome , les conseils du « Roi notre maître ne sont suivis et reçus pour le « prix qu'ils méritent (1). »
« Nous ferons ce que nous pourrons du côté de (c Rome , répondait Yilleroy , pour modérer toutes « choses et empêcher que les docteurs de cette « cour ne mettent la main à la plume, en colère. « Toutefois il sera difficile qu'il n'échappe quel- « que chose qui dénote du ressentiment. En tout « cas , nous prendrons garde , si quelques-uns en « ce Royaume écrivent , qu'ils le fassent avec le « respect qui doit être rendu audict Roi (2) . »
La Boderie ne cessait , on le voit , d'inviter son gouvernement à s'interposer officieusement entre le Pape et Jacques, à adoucir « toutes ces aigreurs
(1) Ambassades de La Boderie , t. IV, p. 347.
(2) Ibid., p. 340.
théologiques » dont la plus triste conséquence était un redoublement de persécutions contre les Catholiques. 11 rendit ainsi d'immenses services à ses coreligionnaires d'Angleterre , et il pouvait dire , avec quelque orgueil , à M. de Puisioux : a C'est bien la vérité , que les Catholiques sont ^ moins persécutés quils nont esté , depuis que je n suis par deçà; et encore m'asseure-t-on qu'il « a été fait commandement à ceux qu'on envoie « tous les ans par les i)rovinces , j)our les recher- (t ches, de s'y porter plus modérément que jamais. (T J'en ai parlé maintelbis au comte deSalisl)ury,et « lui ai dit combien un peu plus de tolérance ac- « querroit de tranquillité, pour le présent et pour « l'avenir, à leur Kstat. Je ne voudrois pas dire que « ce fût cela qui a causé ce changement ; mais « aussi ne crois-je pas qu'il y ait nuy (1). »
Les querelles religieuses ne furent pas les seules difficultés de cette première ambassade de La Boderie ; durant tout le temps de sa mission , il eut à se défendre contre les réclamations , sans cesse répétées, du Roi et des Ministres d'Angleterre, au sujet de la solde des troupes fournies par Elisabeth, à Henri lY. Suivant les maximes traditionnelles du gouvernement anglais , on en était venu à faire d'une question d'argent une (lueslioii d'honneur ;
(I) AmbAs^sndcs de La Uodcviv, l. IV, p. 271.
mais Henri IV contestait la légitimité de cette créance , comme nous aurons occasion de le dire , en parlant de la seconde ambassade de La Boderie.
La Boderie eut encore une grosse difficulté , sur les bras, au sujet de nos pécheurs Normands : « Je suis aux mains avec eux , écrivait-il à Pui- « sieux , pour beaucoup de nos pauvres pêcheurs « qu'ils ont pris sur nos côtes. Us maintiennent « que ça été comme ils venoient de pécher sur les a leurs, et en les poursuivant. Je maintiens le « contraire, et même, que quand bien cela seroit, « ils ne les peuvent poursuivre jusque sur les « nôtres , pour le danger qu'il y auroit que les « navires qu'ils équipent , pour cette chasse , ne « fissent métier d'y venir travailler les pêcheurs « ordinaires, quand ceux dont ils prendroient le i( prétexte leur manqueroit. J'ai fait ordonner que « tous lesdits pêcheurs seront délivrés , en bail- « lant caution , attendant que ceux qui les ont « pris ayent fait leurs preuves sur la bonne ou « mauvaise prise (1). »
Cette affaire prit de grandes proportions. Le gouvernement anglais résolut dorénavant de défendre , aux sujets de tous les Princes voisins , la pêcherie du hareng et du maquereau , le long des côtes d'Angleterre , sans une permission. C'était
(1) Ambassades j l. IV.
la ruine des pêcheurs de Dieppe , d'autant que cette prohil)ition devait être appliquée sur le champ : — et comme l'écrivait Puisieux : « 11 sem- 0 bloit qu'ils eussent exprès attendu jusqu'ici , K afin qu'on n'ait le loisir d'y obvier et remédier. » Sur les plaintes de la Normandie, Henri IV en écrivit de sa main à La Boderie , lui enjoignant de menacer le gouvernement anglais , s'il passait outre, d'user de représailles (1).
La Boderie vit, à cette occasion , le Roi Jacques ; il lui représenta les plaintes des pécheurs de Die])pe, la possession immémoriale qu'ils avaient du droit de pèche , et encore que treize grands vaisseaux fussent préposés pour cette chasse , il obtint que rien ne l'ut établi , pour l'année courante, au préjudice des anciennes franchises (:2).
Il nous reste à voir comment il se tira des questions de préséance que l'Espagne soulevait, au moindre prétexte. 11 raconte lui-même, au Président Jeannin, ces petites intrigues de cour dont il sortit avec les honneurs de la guerre. Nous le laisserons parler :
« Il nous ontfaict, cesjours-cy, une galanterie « dont le Roy nostre maistre s'est fort offensé , « et non sans cause, d'avoir reçeu FAmbassadeur
(1) Voir à TAppcndice la lettre de Uenri IV.
(2) Ambiissailcs , t. IV.
« d'Espagne à voir un ballet qu'a faict la Reine. Le « Roy me voulut payer de dire que ce n'estoit point « luy qui l'y appeloit, qu'il s'y estoit convié lui- « même et en avoit prié la Reine ; et , au lieu de « cela , me voulut convier à un festin. Je lui fis « réponse gu'il estoit le maître chez lui ^ ou le de- « vroit estre , et refusay le dict festin , dont il fut « courroucé. Depuis , sur l'occasion du mariage « de M. d'Addington, celui qui lui sauva la vie a en Ecosse, cette affaire s'est rabillée, de sorte « que je crois que Sa Majesté en devra demeurer « satisfaite. J'ay esté convié au festin public qui « s'est faict pour ladite nopce , de la part dudit « Roy ; avec déclaration que si l'Ambassadeur i d'Espagne s'estoit trouvé en l'autre, c' avoit été « par sa recherche et importunité , contre la vo- « lonté de Sa Majesté , et sans qu'il l'en eust prié ; « et que, parle traitement qu'il me feroit, chas- « cun connaîtroit la différence qu'il faisoit de luy « à moy. Sur cette déclaration et asseurance, « j'acceptay de m'y trouver, et de faict, j'ay esté a traité de toute autre sorte. Il y eut bal, devant et « après souper, oii je fus toujours auprès du « Roy, perpétuellement, ou escoutant ou parlant « à luy , et avec démonstration d'une grande « privante ; et la vérité est qu'en l'autre, il ne dit « jamais une parole à l'autre Ambassadeur. Au « partir de là , je soupay au festin public de la
« iiopce , là où le dict anil)assadcur iio mangea 0 qu'en une chambre pauvre , avec un olîicier de 0 la maison ; et , durant le souper , le Roy me « voulut encore favoriser de m' envoyer dire par « le vicomte de l'Isle, Grand-Chambellan de la a Reine, qu'il estoit marry que la coustume « d'Angleterre ne lui avoit pu permettre de se « trouver à la dicte table , pour y boire avec moy '( et me l'aire bonne chère ; mais qu'il ne lais- (( soit de faire le premier, et me prioit de l'au- « tre. A tout cela ma femme fust conviée aussi , « de sa part ; et , le soir , il nous mena voir un « autre ballet que dansèrent douze des princi- « paux seigneurs de cette cour, où il nous fit '.I encore , à ma femme et à moy , toutes les cource toisies qu'il lui fust possible; et jusques à ma « fille : il se la fit approcher et la baisa deux ou « trois fois , ce qui ne luy est pas chose ordi- « naire , et voulut (pi'elle dansast avec le petit < duc d'York , son fils. Je les ay trouvés si liar gards , quand je suis arrivé ici , si mal cona tents de mon prédécesseur , et si remplis de « la vanité que la recherche ((u'avoient làicte « d'eux, tous les princes de la chrestienté, h « l'avènement du dict roy à cette couronne, leur « avait faict naître, que j'ay eu beaucoup de peine « à les remettre. Toutefois je les vois , ce me a semble, en meilleur estât ; et la démonstxalLon
« que nous avons faicte depuis un an de ne nous « soucier guères d'eux , et de pouvoir faire nos a affaires sans eux, n'y a pas nuy (1).
On voit dans toute sa correspondance combien il se déplaisait à cette cour d'Angleterre et, au contraire de bien des Ambassadeurs, demandait sans cesse son rappel.
C'est sous l'obsession de cette même idée qu'au mois d'octobre 1608 , il écrivait à M. de Yilleroy : « Sous le bon plaisir de Sa Majesté et le vostre , « je désire ne plus me consumer de corps et de « biens en pays estrange ; ains me tirer de cette « Egypte où je n'ay trouvé jusqu'ici que barbarie, « et pouvoir aller jouir des douceurs de notre « France (2),
Revenant à la charge , au mois de mars de l'année suivante , il disait encore : « Il y a trente « ans que je ne fais que courir sans avoir dece meure deux ans de suite dans mon pays : « il est temps de faire retraite. Je vous sup- « plie de rechef me donner moyen que j'aille « taster des vins nouveaux avec vous. » Et , dans une lettre du 9 avril : « C'est la vérité que l'air « de France me semblera bien doux , si une fois
(1) Les négociations du président Jeannin , édit, d'Amsterdam , t. IV, p. ikh.
(2) Ambassades de La Dodcrie, t. IV, p. 26.
« j'en i)iiis jouir, et ({iie (liflicileineiil uic prendra- « l-il ronvie de le quitter (1). »
On lui envoya enfin ses lettres de rappel, le 9 juin 1609; mais il n'avait pu quitter encore Londres , à la date du 14 juillet ; car il écrivait à Puisieux : a Je trousseray bagap;e pour partir, sur « la fin du présent mois ou au commenrement « de l'autre; et je puis vous assurer que, quand « je me verray à Calais, j'en loueray Dieu pour « plus d'une cause (2). »
Malgré sa franchise avec le roi Jacques , il s'en était fait aimer plus qu'aucun autre Ambassadeur avant lui ; quand il fut pour partir, le Roi lui envoya , avec le présent ordinaire , un bassin et un vase d'or enrichis de pierreries , où étaient gravés ces mots : a Jacques , roi de la Grande-Bretagne , a à Antoine de La Boderie. » Et de sa main : « Le .( Roi d'Angleterre a envoyé à l'Ambassadeur de « France un présent semblable à celui qu'il a voit « accoutumé de faire aux autres Ambassadeurs ; « mais Jacques Stuart envoie à Antoine de La Bo- « derie, son bon ami, cet autre présent, pour a marque de son alfection {?>). » Le Prince de
(1) Ambassades fie La ftortcnc , l. IV, p. 293.
(2) Ibid. , p. 406.
(3) Mémoire ilcUohcil Aiiuuild.
Galles y ajouta un diamant de grand prix (4).
(1) Si nous en croyons l'un de ses biographes , les grands seigneurs de la Cour d'Angleterre lui donnèrent cent cinquante haquenées, des plus belles qui fussent dans le royaume. A son arrivée en France, il les donna aux princeset aux grands de la Cour, et ne s'en réserva qu'une seule. Un jour qu'il la montait pour suivre la chasse du roi Henri IV , Sa Majesté la lui demanda, lui disant en riant : « Qu'il n'estoit pas juste qu'il fusl le seul de ses amis qui n'eust pas part ù ses libéralités. »