HOSTILITÉS SUR LE CHIRÉ
aussi imprévue qu'imméritée n'a liait-elle pas leur monter l'imagination contre tous « les visages pâles »? D'un autre côté, si les Portugais étaient vainqueurs, pouvait-on compter sur la modération de ces métis grisés par la victoire'.'
Il existe de Blantyrc à Ouilimane une route qui, par la terre ferme, mène à l'océan en vingt ou vingt-cinq étapes; les hostilités se trouvant concentrées sur la rivière, ce chemin devenait sûr, mais le manque de chaussures nous en rendait l'accès difficile. Il fut décidé que nous descendrions la rivière à nos risques et périls.
Mon caractère, je le confesse humhlement, s'accommode mal d'un compagnon de route au désert, surtout dans les jours d'épreuves, où les qualités cl les défauts se tendent à l'extrême. Mais Kcrr est de ces natures auxquelles on peut se lier en aveugle. Nos relations dataient d'hier; je connaissais déjà son flegme britannique, ressource précieuse entre toutes, appuyé d'un jugement droit et sûr : dans une circonstance critique je pouvais compter sur lui comme sur moi. Enfin il parlait couramment le portugais, et je lui laissai bien volontiers la direction du voyage.
Une seule petite discussion s'engagea sur la question des pavillons à arborer : Kcrr affirmait que le pavillon français, par sa ressemblance avec le pavillon portugais, pouvait nous attirer des coups de fusil des Messengeries : je ripostais que le pavillon anglais pouvait nous valoir des balles portugaises. Bref, il fut convenu rpie nous montrerions nos couleurs le moins possible jusqu'au moment de faire le coup de feu. Nous arborerions alors nos couleurs respectives, chose facile puisque nous devions avoir deux pirogues distinctes.
Restait à trouver les embarcations, et ce n'était pas le moins difficile dans celle affaire, les pagayeurs ordinaires se souciant peu d'aller se fourrer dans une semblable bagarre. M. Moi r s'y employa avec une grande obligeance et fit môme en personne le voyage de Katunga. 11 lui fallut, deux jours duranl, palabrer et discuter, mais nous le vîmes enfin revenir avec une réponse favorable.
Son absence nous avait paru d'une longueur démesurée, tant nous étions pressés de nous remettre en route; puis, comme j'en ai déjà fait la remarque pour Mpala, il règne sur Blantyrc je ne sais quelle atmosphère lugubre. Tous ces jardins remplis de fleurs semblent recouvrir des tombes que la mort a creusées ou creusera demain. 11 n'est pas jusqu'au confort dont nous jouissons qui n'occasionne un certain malaise : ces draps d'une blancheur immaculée jurent avec notre accoutrement; cette table luxueusement servie semble une moquerie amère de notre cuisine d'hier et de
demain. Kerr calmait son impatience el coupait court à ces impressions fàcheuses en s'onfonçant dans la brousse, à la poursuite «les buffles, el je profitai de son absence pour mettre mes notes au courant, et visiter les environs immédiats.
Une des choses les plus digues de remarque dans toutes les installations anglaises en Afrique, c'est la profonde indifférence des Européens |H>urles légumes d'Europe. Les légumes jouent un grand rôle dans le traitement de la lièvre, cl quand je pense aux ravages qu'elle cause ici el sur le Nyassa, je ne puis m'empôcher d'en rejeter la cause sur la consommation effroyable de conserves qui se fait partout.
Quant à la grande culture, il n'y en a jws trace, el, par le fait, Blanlyre n'a jamais dû être qu'un entrepôt. Le sol rocailleux de ses coteaux se prêterait mal à l'ensemencement du froment et du riz ; la main-d'œuvre ferait, de plus, complètement défaut, par suite de l'absence presque totale d'indigène dans les environs. On assure que le café vient à merveille el qu'il est de première qualité ; mais combien coûtera son transport à la côte? Puis, ce qui manquera toujours aux essais de colonisation dans l'Afrique tropicale, c'est le bétail, car il est trop certain qu'il ne peut vivre nulle pari et ne se reproduira jamais en quantité suffisante pour servir. On me citera le Coudé, l'Dhéhé où l'on voit de grands troupeaux, mais on ne se doute pas des soins dont ils sonl l'objet de la part des indigènes, et, même dans ces pays privilégiés, la reproduction n'est pas suffisante pour que le bétail serve jamais de viande de boucherie. Qui niera qu'il ait été un des éléments principaux el fondamentaux de la fortune de l'Amérique? Ces grands troupeaux, vivant en liberté, assuraient dès le début au colon une vie large, plantureuse, el ce n'est qu'à cette condition que l'Européen conserve toute son activité, son ardeur à innover et progresser, sa confiance dans l'avenir.
Somme toute, et comme corollaire à ce que j'ai déjà dit du Nyassa, je ne puis croire à un avenir commercial quelconque pour ces pays. Blanlyre esl le village d'Écossc où est né Livingslone, j'ai bien [M-ur que le Blanlyre d'Afrique ne marque le terme de toutes ses erreurs.
Pour compenser l'absence du bétail, la colonie a dans ses écuries un troupeau de pores domestiques qui se nourrissent seuls et donnent les plus belles espérances. Le pore habile toute l'Afrique à l'état sauvage, el l'on s'étonne, à bon droit, que les indigènes n'aient jamais tenté d'en tirer parti. Il m'a fallu venir jusqu'au Chiré pour en trouver dans les villages, ainsi que des oies et des canards, qui ne coûtent pas trop cher. Les chèvres aussi semblent en parfait état, malgré le léopard, qui leur fait une guerre acbar-
AVENIR DE BLANTYRE. 565
née. Toutes les précautions échouent devant la voracité de ce fauve. Il y a huit jours à peine, une écurie de douze tètes était massacrée dans la même nuit, et |iendant mon séjour chez M. Moir il perdit quatre chèvres d'un coup. Et toujours la mémo hlessure, presque invisible, ce petit coup de dent à la gorge qui laisse à peine couler une goutte de sang!
Le lion des environs, car il y a toujours un lion, commençait à sentir la chair humaine : il déroutait toutes les tentatives d'empoisonnement, esquivait les pièges les mieux dissimules, et n'en faisait pas moins chaque nuit sa tournée habituelle, jusque sous les murs de la station.