‹ Les lacs de l'Afrique équatoriale; voyage d'exploration exécuté de 1883 à 1885Chapitre 103 sur 119 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Départ de Blantyre. — Navigation du Chiré. — Un drame à Chépétula. — Bienfaits de l'instruction.

— Le Leviathan et le Tricolour. — Chasse aux éléphants et aux hippopotames. — En plein.guerre. — Dangereuse situation d'un guide portugais. — Course nocturne. — L'année portugaise.

— Sur le Zambèze. — Quilimane. — Arrivée à Zanzibar.

Les premières pluies de la massika nous surprirent au moment de partir pour notre dernière étape. Depuis un mois l'atmosphère, chargée d'électricité, nous promettait une détente prochaine. Le 28 et le *20 les lourds cumulus qui couvraient le ciel chaque après-midi crevèrent en ondées bienfaisantes, quoique assez incommodes pour faire route. Attendre, c'était s'exposer à de pires mécomptes : aussi dépèchAmes-nous nos visites d'adieu dès le retour de M. Moir de Katunga et sur la promesse qu'il nous rapportait de ses arrangements avec Kasésé. le chef, pour le fret des pirogues.

En quittant, et probablement pour toujours, cette petite colonie, je ne puis me dispenser de lui envoyer, avec un soupir de regrets, l'expression de ma vive gratitude pour le bienveillant accueil que j'y ai reçu. Je voudrais pouvoir y joindre des souhaits encourageants pour l'avenir, mais je crains que Mines Fool, Moir et Scott ne retirent de leur dévouement pour leurs hôtes de passage qu'une reconnaissance platonique, c'est-à-dire sans effets.

Katunga est le point du Chiré correspondant à Matopé en aval et à une trentaine de kilomètres des rapides. Nous mîmes au moins deux bonnes journées pour y descendre, grâce à un brouillard intense et à une pluie diluvienne qui nous inonda sans relâche. Cette descente nous amenait à 100 mètres seulement au-dessus du niveau de la mer : depuis Mandata nous nous étions abaissés de 900 mètres.

La pirogue que nous avait annoncée M. Moir mesurait, nous avait-il assuré, 15 mètres de long. Elle avait bien cette longueur, mais, comme elle

DÉPART DE BLANTYRE. 567 n'avait que 50 centimètres de largeur, la moitié de notre bagage pouvait a peine y prendre place, et il fallut lui adjoindre un petit youyou. Ladite pirogue n'en restait pas moins une très belle pièce de bois; on y eût cherché en vain un nœud ou une fente, et la correction parfaite de ses formes eût fait envie à un constructeur européen. Avec une aussi grande longueur il devenait difficile de la bien maintenir en direction; mais en diminuant le tirant d'eau, qui en cette saison doit être à peine d'un demipied, on évitait de s'échouer vingt fois par jour.

On avait adapté à la pirogue une toiture en paille, et tout semblait disposé pour un prompt départ, quand Kasésé nous fit savoir que le prix déjà payé ne lui paraissait plus suffisant pour les risques que ses hommes allaient courir : de là, un retard de vingt-quatre heures, et les pourparlers, discussions, cadeaux d'usage.

Dans la saison pluvieuse, un steamer, le Lady Nya$$a, peut remonter jusqu'ici, et il fait alors un service régulier entre Mazaro et Kalunga pour le compte de VAfrican Lakes Company. A force d'échouages, la coque n'est plus qu'une écumoire, et le bateau gît en ce moment à quelques pas de la rivière, dans une forme improvisée où il attendra vraisemblablement son successeur, les réparations étant impossibles.

Enfin le 1" novembre nous voit à flot sur la rivière, vers onze heures, sous un soleil de feu, ce soleil lourd et étouffant de la côte dont les ravons amollissent les reins et brûlent les yeux, sans parler du zi-zi agaçant des moustiques, qui ne nous quitte plus. Kerr est dans la pirogue, et moi dans le youyou.

Je croyais n'avoir plus rien à apprendre en fait de navigation africaine, mais celle du Chiré est toute spéciale. La rivière mesure ici de 100 à 200 mètres de largeur; partout les bas-fonds affleurent, et à chaque instant on s'échoue. Kerr avait pris les devants ; soudain je vis la pirogue s'arrêter et en même temps tomber en travers, puis s'éviter cap pour cap el reprendre sa course l'arrière en tète. L'avant s'était échoué, et sous l'effort du courant l'embarcation avait fait un tour complet : sans se déconcerter, les piroguiers, en gens habitués, avaient fait volte-face, et leurs longues perches recommençaient à manœuvrer.

Ces pirouettes sont inévitables aux pirogues ; il n'est pas besoin d'échouage pour les occasionner, et souvent, sans cause apparente, on voit ces longues masses flottantes tourner sur elles-mêmes eomme prises de vertige.

Mon youyou ne tournait pas, mais la tâche n'en était pas moins rude. Après maints échouages inoflensifs je me trouvai soudain sur un banc de 500 à 400 mètres de longueur, où je dus me faire haler par trente cenli-

5»i8 L'AFRIQUE ÊQU ATORIALE.

mètres d'eau. Le pire est qu'un peureux vint à crier au crocodile, et d'un bond voilà tout mon inonde embarqué, refusant de se remettre à l'eau. Menaces, prières, tout fut inutile pendant deux heures, et sans l'appréhension de la faim, la plus grande peur du noir, je ne sais ce que je serais devenu. Bref, je rejoignis Kerr à la nuit, jurant de deseendre à la nage plutôt que de continuer un semblable travail.

Nous étions au village de (Ihépélula, ou plutôt de Chékussa, son lils, à ce même débarcadère où Fenwick avait été massacré en défendant courageusement sa vie. Le village est sur la rive gauche de la rivière, à un endroit où la berge mesure ô à l> mètres de hauteur. Les huttes n'offrent rien de particulier à l'ieil, si ce n'est un immense sarcophage élevé à la mémoire de Chépétula; CC hangar, haut de lk2 à 15 mètres, couvert de chaume, est de plus entouré d'une large bande de cotonnade blanche qui en cache l'intérieur aux regards indiscrets. Derrière, dans l'est, la chaîne des collines de Hlanlyre s'éloigne à l'horizon. Sur la rixe droite, en contrebas, le marais, l'éternel marais, reprend tous ses droits.

Fenwick, employé de VAfrican Lakes Company, avait été chassé de Hlantyre après un échange de paroles un peu vives avec M. Moir. En passant au village de Chépétula, ce dernier le chargea d'un lot d'ivoire en le priant de le lui vendre à Ouiliniane. Fenwick eut le très grand tort d'accepter, et, deux mois plus laid, il revenait avec un canot plein des marchandises qui représentaient le mon la ni de la vente.

Kn apercevant ces divers objets, (Ihéjiéliila, qui élail probablement ivre, entra dans une grande fureur, déclarant qu'on l'avait volé et qu'il ne prendrait pas livraison du chargement, à moins que Fenwick ne consentit il y ajouter quelques-unes «le ses marchandises à lui.

De gros mots en gros mots la querelle huit par s'envenimer, et (Ihépétula, arrivé au paroxysme de la rage, déclara qu'il allait chercher son fusil et faire justice immédiate du voleur. Fenwick n'avait pas quille sou canot, où il attendait son adversaire de puni ferme. 11 se laissa même coucher en joue, mais là sa patience était à bout, et Chépétula, frappé en pleine poitrine, roula pour ne plus se relever

Se sachant perdu sans ressource aoandonné de tous ses serviteurs. Fenwick, aussitôt le coup fait, poussa droit au milieu «le la rivière, en répondant aux coups «h1 fusil qu'on lui adressait. Puis il jeta à l'eau toutes ses armes «M les objets précieux que la pirogue pouvait contenir, et, poussé par h; courant, il atterrit «lans le marais «le la rive gauche, seul, épuise, mourant «le faim «'I <l<> soif. Jusqu'à la nuit il tint cependant tète à ses adversaires, qui sYlaienI lancés en foule à sa poursuite; mais un moment de

UN DRAME A C IIÊPÉTULA. 569

faiblesse le perdit. Comme il s'agenouillait sur les bords d'un ruisseau pour élancher sa soif, une halle lui fracassa le crâne.

J'ai dit plus haut 1rs conséquences de ee massacre. J'ajouterai que le corps île Fenwick fui jeté dans la rivière et que sa tète resta longtemps plantée au bout d'une perche, dans le milieu du village. M. Foot, les négociations terminées, eut grand'peine à obtenir que ce trophée, arraché à celte exhibition honteuse, fût immergé à son tour.

Fenwick, au dire de toutes les personnes qui l'ont vu à Quilimane avant son funeste retour sur les bords du Chiré, était une tète chaude,

Surcupha^e rtete à hi mémoire • !*•: Illi4|iëttila.

mais un cœur généreux, doublé d'un sens honnête et droit* .l'aurais raconté lous ces détails sans y joindre de commentaires, si un incident ne m'avait plus lard rappelé son souvenir. Kn lisant un article du Times, à lui consacré cl absolument insultant, je trouvai accolé à son nom l'épithèle de murdeirr of Clu'jH'tiila. Je ne sais d'où venait le coup; mais, puisque j'en trouve l'occasion, je tiens à protester hautement contre relie insulte gratuite à un homme de cœur mort bravement. El, malgré moi, ce souvenir me rappelle les dangers que court la mémoire d'un honnête homme dans ces pays perdus, Ku Europe, l'opinion publique est là pour la protéger contre les calomnies et les rancunes; ici elle est à la merci du premier misérable venu.

570 L'AFRIQUE ÊQUATORIALE.

Chékussa, fils et successeur de Chépétula, est un jeune homme de dixhuit à vingt ans, au regard faux, à l'allure |>eu avenante. Il s'habille à l'européenne avec une jaquette et des souliers, mais il a supprimé la chemise, comme trop difficile à blanchir. Il a été élevé à la mission, et, s'il ne parle pas l'anglais, il récrit au moins assez correctement, si l'on en juge par l'usage qu'il en lit un jour.

J'ai dit plus haut que, pendant la guerre qui suivit le massacre de Fcnwiek, les Manyanja étaient parvenus à s'emparer d'un des employés de la compagnie, qui n'avait du la vie qu'au hasard. 11 travaillait à quelque distance de Hlantyre, et, M. Moir lui ayant écrit, la lettre et les deux messagers qui s'en étaient chargés tombèrent entre les mains des indigènes : l'un d'eux fut massacré, et l'antre incarcéré. Quant à la lettre, Chékussa la transforma si bien que l'employé à qui on la fil parvenir, deux jours plus tard, y lut un ordre de prompt retour à Blantyre, et c'est en se rendant à cette destination qu'il tomba entre les mains de Chépétula.

Je me garderai de disculer l'instruction publique et obligatoire envisagée au point de vue européen; mais, en Afrique, je puis affirmer que c'est la pire des armes à mettre aux mains des indigènes.

Dans la soirée, le chapeau et la théière de Kerr furent volés; il est inutile d'ajouter que nos réclamations restèrent sans effet. C'était, je crois, la première fois, dans mon voyage, que je voyais soustraire à un Européen un objet personnel, et je reconnaissais là le voisinage de la côte, l'influence de celte civilisation bienfaisante que nous avons la prétention d'introduire partout. Si triste (pie cela soit à dire, il faut l'avouer, là où l'Européen séjourne ou s'implante, il |>erd de suite son prestige, et les égards qu'on avait d'abord pour lui se changent en moqueries.

Le seul bénéfice que je retirai de mon séjour au village fut une belle et massive pirogue que Chékussa voulut bien me confier, avec un équipage de huit hommes, qui ne s'embarquèrent pas sans maugréer. Kerr, dans sa relation, lui a donné le nom de Tricolour. Celui de Kiboko, « hippopotame», donné autrefois par mes hommes à ma pirogue du Tanganika, eût mieux convenu; je conserve cependant ce dernier, en souvenir de mon bon ami. et aussi celui de Leriathan, dont il ajiaptisé son frôle esquif.

Le Tricolour elle Leviathan, pourtant si différents de forme, avaient la même facilité à tourner sur eux-mêmes. C'étaient là de très bonnes conditions pour naviguer de conserve, et le 2 novembre nous descendîmes côte à côte, saluant de nos pirouettes les deux berges marécageuses.

Dans la soirée, Kerr décrocha trois cobes à croissant sur la lisière d'un grand bois de palmiers près duquel nous avions campé. Tous trois furent

LK LE VI A THAS KT LE TRlCOLOVll. 573 cueillis dans le même troupeau, en moins de dix minutes. Du reste, Kcrr est d'une adresse rare et excelle à envoyer la balle, quick, comme il dit, en s 'arrêtant net en plein galop. Un de ses exercices favoris consiste à placer à dix pas de lui un boy qui lui lance une motte de terre, et, dans le parcours de sa légère courbe, la molle est toujours brisée,

La longueur de ses enjambées est souvent un objet de discussion. Kerr afïirme que les Noirs sont mauvais marcheurs, cl c'est son droit puisqu'il

Le LevKilhan et le Tricohur. (Voir p. 570.)

lait mieux qu'eux. Mais j'affirme, moi, qu'un homme qui fait quotidiennement 60 kilomètres huit jours de suite (et c'est lu cas de bien des Noirs) est un excellent marcheur.

Notre souper, ce jour-là, l'ut arrosé d'un délicieux vin de palme. Ce liquide serait une véritable ressource, mais il est indigeste el ne se conserve pas plus île vingt-quatre heures. I n huis de palmiers marque le commencement des éléphant murshes. Jusqu'ici les deux berges apparaissent de temps à autre, couronnées de quelques arbres, semées de rares villages. Dans les éléphant marshes, pendant vingt-quatre heures on ne rencontre plus trace d'habitation, plus d'autre végétation jusqu'à l'horizon qu'une couche d'herbes arborescentes, où les éléphants se plaisent en celte saison

de l'année; dans cet amas de verdure, fouillé de sentes innombrables, on ne voit pas à dix pas devant soi; mais les fourmilières sont nombreuses et permettent d'explorer les environs, Grâce à elles, il ne restera bientôt plus trace des belles bardes qui y sont en ce moment.

Dès le départ, le 5 novembre, une ile m'avait séparé de Kerr, qui avait enfilé le bras gauche «le la rivière pendant que je suivais celui de droite. De part et d'autre les coups de fusil se répondirent jusqu'à midi. Kerr eut la chance de joindre un beau troupeau d'éléphants; pour moi, je restai deux heures aux prises avec une bande d'hippopotames, qui me fil courir quelques dangers. Je venais d'en tuer un, qui, emporté par le courant, s'échoua sur un bas-fond, et j'étais à peine ancré sur lui pour essayer de lui couper la tète, que toute la bande nous entourait, rapprochée de quelques mètres, en poussant des grognements terribles. J'en avais déjà mis une dizaine hors de combat, que les autres, une cinquantaine, nous cernaient encore à portée de fusil.

Le soleil était de feu; les haches des Noirs avaient peine à entamer ce cuir élastique, si bien que je dus abandonner la partie, laissant aux crocodiles ces tropbées d'ivoire plus faciles à cueillir qu'à emporter. Comme nous franchissions l'enceinte que les assaillants formaient autour de nous, deux d'entre eux nous attaquèrent avec une telle rage que mon canon, au second coup, entra dans la gueule même du monstre, toute grande ouverte et prèle à planter ses deux dents sur le rebord de la pirogue. Jamais je n'ai vu les hippopotames dans une telle fureur. C'est la saison de l'allaitement; on voit alors beaucoup de petits cramponnés au dos de leurs mères, et il est nécessaire de prendre les plus grandes précautions.

Kerr ne me rejoignit qu'à la nuit, à un grand village situé à l'embouchure de la rivière Ruo, où mois nous étions donné rendez-vous. Il avait fait merveille sur les éléphants et avait étendu deux victimes, après une série de dangers et de péripéties de toutes sortes qu'il a racontés dans son ouvrage. La harde qu'il avait rencontrée ne comptait pas moins de cent tètes. Pas plus que moi, hélas! il ne devait jouir de son triomphe. L'un des animaux tués n'avait qu'une défense, la seconde ayant été brisée à la gencive. Enfin, conformément à cet usage stupide qui veut que la moitié de l'ivoire conquis revienne au chef le plus voisin, celui-ci déclara aussitôt que la moitié de trois était deux, et Kerr ne put garder qu'une seule défense. Quant à discuter et à faire valoir que les deux défenses étaient nécessaires pour monter un objet d'art (pi*1 Kerr convoitait depuis longtemps, ce fut peine perdue.

Le chef du village, un vieux Makololo abruti, passa toute sa soirée à

EN PLEINE GUERRE. 577 tirer des coups de fusil dans nos oreilles. Ivre de pombé, il courait autour des huiles en poussant des cris inarticulés, et l'on nous expliqua que c'était sa façon de pleurer la morl de ses femmes. On raconte do lui des faits d'une cruauté sans exemple : quand une de ses femmes le trompe, il la tue en lui broyant la léte dans un étau; avant-hier encore, d'un coup de fusil, il en tuait une autre, dont le seul crime était de l'avoir trouvé trop vieux et trop laid.

Ce village, appelé Chiromo, marque sur le Chiré la frontière entre le territoire portugais et celui que convoitent les Anglais. D'après les dernières nouvelles il paraîtrait même que la rivière Ruo servirait de frontière aux deux territoires contestés. Il n'y a qu'un malheur à cela : c'est que son cours est parfaitement inconnu; aussi les Portugais la font-ils sortir de Hlanlyrc, et les Anglais des environs de Quilimane, de façon à s'attribuer chacun la presque totalité de la rive gauche.

Quoi qu'il en soit, au moment de notre passage, Chiromo n'était pas tranquille; la guerre du Chiré, qui avait lieu à ses portes, le menaçait d'autant plus sérieusement que les dernières nouvelles reçues faisaient préjuger la victoire définitive des Portugais. Depuis le Zambèze les villages messengeries avaient tous été détruits, et les détachements portugais n'étaient qu'à quelques heures de Chiromo.

Nous arrivions au moment critique de notre voyage; nous tînmes conseil sur la conduite à adopter. Quelques jours d'attente eussent été raisonnables, mais il fallait compter avec notre vif désir de revoir la côte, avec la saison pluvieuse qui s'affirmait par des orages épouvantables, et enfin avec celle plaie des moustiques qui me tenait pour ma part dans un dangereux état de fièvre. 11 fut donc décidé que nous aborderions sans plus tarder les lignes ennemies, quille à agir suivant les circonstances.

Au moment de partir, le 5 novembre, les hommes de mon canot refusèrent d'embarquer, tant leur esprit était frappé des nouvelles de la guerre. Sur les menaces du chef, ils finirent cependant par prendre leurs longues perches; mais je vis bien qu'ils profileraient de la moindre circonstance pour m 'échapper. C'étaient, on se le rappelle, des gens de Chékussa, qui n'avaient pas à me suivre le même intérêt que l'équipage du Leciathan, composé d'indigènes de Blantyre; en dehors d'eux, je n'avais que mes trois Vtianguana, et je n'envisageais pas sans effroi pour le Tricolour la perspective d'être manœuvré par ces pauvres diables.

Dès notre départ, le 6, nous nous trouvâmes sur le théâtre des hoslililés. A cet endroit, la rivière mesure de 200 à 500 mètres de largeur; son cours est plus encaissé et les bas-fonds se font rares. Les berges, hautes de 5

î>78 L'AFRIQUE ÉQUATORIALE.

ù i mètres, sont souvent bordées d'une rangée de beaux arbres, derricio lesquels se trouvent tantôt d'immenses prairies aux herbes géantes, tantôt la forél basse et clairsemée. Les villages sont hors de vue, mais des bandes éparses apparaissent dans toutes les directions, les unes cam|K;es en désordre et prêtes à lever le pied au moindre cri d'alarme, les autres en fuite, emportant et leur mobilier et leurs provisions. A chaque tournant, dos vedettes nous hèlent en une langue inconnue. Amis ou ennemis? qui jm'iiI le savoir? Mes gens font de plus en plus triste mine, et ce n'est qu'à force de menaces que je les empêche d'atterrir. 11 est de fait que l'air de désolation qui règne partout donne à cette descente une allure tragique bien faite pour impressionner vivement tous ces cerveaux légers. Seuls nus Vuanguana ont repris leur flegme habituel.

Vers dix heures cependant, il fallut prendre terre à un débarcadère encombré d'une foule à l'allure suspecte. Le village était à 500 mètres de là; nous nous y rendîmes en laissant les embarcations sous la garde de Fred, un interprète de Blaitlyre, que Kerr avait dans sa pirogue. Le chef, Bararika, un grand et bel homme, à l'allure posée, au visage intelligent, nous fit un gracieux accueil; mais il n'était pas besoin d'y regardera deux fois pour trouver à la foule cet air de surexcitation, ce regard sanglant de l'indigène en guerre, qui demande du sang.

« Les Portugais sont en face de nous, sur la rive gauche, dit le chef: depuis hier ils nous menacent ; mais je crois qu'ils abandonnent la partie, car ils mois ont crié qu'ils ne nous trouvaient pas assez gras, qu'ils reviendraient l'année prochaine. Je VOUS permets, ajouta le chef, d'entrer avec eux en pourparlers pour demander à franchir sûrement leurs lignes; mais usez de toutes les précautions, car, s'ils soupçonnent que vous êtes des Anglais, ils n'hésiteront pas à vous jouer un mauvais tour. »

Je dois ajouter ici eu toute justice (pie ce que j ai décoré jusqu'ici du nom d'armée portugais»! est un ramassis d'indigènes du haut Zambèze commandés par des métis. Le gouverneur de (Juilimane n'envoie pas ses soldats européens dans des endroits aussi malsains; pour ces guerres indigène-* il traite à prix d'or avec 1rs mulâtres de Sena ou de Télé, et ces derniers se chargent de toutes les opérations. Certains de ces métis sont de relations agréables, mais ce n'était pas absolument le cas «lu commandant en chef delà rive gauche, avec lequel Kerr alla parlementer sur les bords delà rivière.

Ileslé au village, je l'y attendis Une heure dans une anxiété cruelle, d'où j»' fus tiré par un long hurlement de guerre, présage de complications sinon de massacres. Je retrouvai Kerr presque à la porte; à ses côtés un

I N <il IDK PORTUGAIS. î»7l> mulâtre portugais servait de jouet à une foule en délire, armée d'ares et de fusils et poussant des cris de mort. Voici ce qui s'était passé :

Kerr avait »*u d'abord des difficultés pour passer la rivière et entrer en pourparlers avec- l'état-major portugais. Le commandant avait fini cependant par protester de ses bonnes intentions à notre égard, et, comme gage do ses paroles, lui avait même donné un de ses chefs pour nous sérvir de guide, assurant que, maintenant que la guerre était terminée.

l'n milandou ilans le vilUge île Bwika.

celui-ci pouvait sans danger nous suivre chez leurs ennemis. Les Messengeries eussent, je crois, accepté le premier venu, mais le choix du guide était fâcheux. Légèreté ou préméditation, je n'use me prononcer; ce qu'il y a de certain, c'est que ce malheureux n'avait pas traverse la rivière, et venait à peine d'entrevoir les gens de llararika, qu'il s'écria qu'on l'envoyait à la mort et que les Messengeries allaient l'exécuter sur l'heure.

En Afrique tout commence et finit par des palabres, qu'on appelle ici milandou, le synonyme de iiuineno des Yuanguana. Les anciens du village s'étaient déjà groupés au pied d'un grand arbre, faisant lace à la porte d'entrée; toute la foule forma bientôt devant eux un demi-cercle

d80 L'AFRIQUE ÉOU ATOHIALE.

concentrique, au milieu duquel nous vînmes nous asseoir sur des unîtes, en protégeant de notre mieux le guide portugais.

Kerr, avec son calme habituel, exposa la situation, essayant de foire comprendre que, la guerre étant terminée, c'était lâcheté de s'acharner silice malheureux, d'autant plus qu'il était seul contre cinq cents ennemis, pour la plupart armés de fusils.

« Pourquoi, répondait le chef, nous envoyer ici le plus acharné de nos ennemis, celui-là même qui hier, par-dessus la rivière, nous menaçait de revenir l'an prochain, quand nous serions plus gras? Sa présence au milieu de nous est une dernière insulte de nos ennemis, «l vous vous en faites complices en If défendant. »

Le pire est que le bandil qu'on nous envoyait répondait par des bravades aux insultes et aux coups. C'était, ma foi, un fier gaillard, haut de six pieds, le torse nu, coiffé seulement d'un petit bonnet rouge pointu. Assis tranquillement, le fusil entre les jambes, il assistait en indifférent à toute la scène, ne protestant que quand on faisait mine de toucher à son fusil.

« Bande de femmes peureuses! criait-il alors, craignez-vous donc un homme seul, et croyez-vous que je ne saurai pas mourir? Comme hier, je vous défie; vous savez que s'il tombe un seul cheveu de ma téle, votre ville damnée n'existera plus demain. »

Raisonner ce forcené était peine perdue, et, d'un autre côté, In colère de la foule s'exaltait de cette bravoure farouche. Le plus sûr était de rentrer nu village et de l'enfermer dans une hutte, où il nous serait plus facile de le défendre.

« Cet homme est avec nous, s'exclama Kerr en se levant, nous le défendrons envers et contre tous. »

Ce disant, nous le poussions vers le village, parant de notre mieux les coups de lance à son adresse, et essayant de calmer les assiégeants. I ne fois dans In hutte, dont nous gardions In porte, la scène recommença, et ces enragés, pendant deux heures, s'amusèrent à larder notre homme de coups de lance nu travers de la muraille. Grâce au chef, tout se calma enlin. Vers le soir on apprit de plus que le gros de l'armée portugaise venait de partir en redescendant la rivière, el nombre de réfugiés quittèrent le village pour rentrer chez eux.

Celte nuit, vers onze heures, craignant que l'équipage de mon canot ne désertât en emmenant mon embarcation, j'allai faire une ronde vers la rivière pour m'assurer que les Vuanguana commis à la défense des pirogues ne dormaient pas. Cette course nocturne dans la brousse reste dans mes souvenirs comme le dernier spectacle vraiment africain de mon voyage.

C01HSE NOCTURNE. 581

Le ciel étaiï d'un noir d'encre et le silence si profond que la grande voix du lion tonnail dans le lointain comme aux beaux jours des étapes forcées du Moéro.

Jusqu'à la rivière, le sentier, tortueux, coupé de flaques d'eau, était bordé de langées de feux à moitié éteints; tout autour, les fuyards messengeries s'étaient étendus après cette rude journée; à la lueur sinistre des brasiers, vierges de tout apprêt culinaire, veillaient seulement quelques mères en train d'allaiter leurs enfants, dont les vagissements troublaient seuls cette muette scène de fatigue et d'assoupissement. Des ombres noires passaient en silence d'un feu à l'autre. Le bruit de mes pas réveilla un dormeur, qui me coueba enjoué avant que les gens de ma suite eussent eu le temps de se faire connaître. Ils étaient là près de quinze cents, reposant sans abri, sans vêtements, comptant sur quelques poignées d'herbes poulies proléger de l'orage qui approchait.

Sur la berge, Saïdi. lui aussi, me coucha en joue, dans cette obscurité profonde. Pour plus de sûreté il avait même éteint son feu et il luttait comme il pouvait contre l'invasion des moustiques.

Voilà un des aspects de l'Afrique, non pas celle qu'on voit de loin, au travers des prestiges de l'imagination, mais l'Afrique réelle, misérable, au ventre creux, aux insomnies fiévreuses, aux angoisses et aux misères qui tuent les enfants à dix ans et les adultes à trente!

Et malgré tout, sur le seuil de celte terre ingrate, je pense aux jouissances profondes que j'y ai goûtées. Comment les expliquer? Est-ce la soif de vie indépendante, h' bonheur de jeter à tous les vents un trop-plein de jeunesse et de santé, une passion effrénée de liberté et d'aventures? Est-ce un dégoût précoce de notre vieux monde, la satiété de ses conventions, de ses plaisirs, de ses dc\oirs, l'écœurement de ce scepticisme qui l'envahit et l'ébranlé? Il y a de tout cela; mais il s'y mêle aussi le sentiment viril de la lutte pour l'existence. La nature humaine est pleine de contrastes, de détours insondables, d'aspirations inassouvies, les unes un peu brutales, les autres intellectuelles. Je dois à l'Afrique d'avoir une fois assouvi cette soif d'inconnu qui plus ou moins nous dévore tous, et, tout en jetant l'anathème à sa barbarie, je rends un dernier et presque reconnaissant hommage à la vie mâle et forte qu'elle vous impose.

Je sens d'ailleurs dans mon ami Kerr une analogie complète de sentiments, les mêmes regrets vagues à la veille de quitter cet enfer de fous; mais nous ne pouvons pas échanger nos impressions; mes pauvres connaissances en anglais, n'allant pas au delà des nécessités de la conversalion courante, m'interdisent toute discussion abstraite; aussi nos repas

583 1/AFHlgi K KOI ATUItlAlE.

<ont-ils généralement silencieux, el si parfois la conversation s'anime, ce n'est que pour mieux nous faire sentir notre impuissance.

Pour en revenir à Barnrika cl à son peuple, nous eûmes le 7 Novembre au malin la permission fie poursuivre notre voyage.

(iomme on devait le supposer, l'équipage de mon canot s'élail enfui pendant la nuit; au surplus, je commençais à être las des inanenos, et je préférais continuer la descente de la rivière avec mes propres moyens. Mes trois Vuanguana, à eux seuls, avaient à peine la force de remuer la masse énorme du Tricolour, mais le eoiiranl s'accentuait et j'en étais quitte pour faire route jour et nuit.

Vers midi nous atteignons tant bien que mal un camp portugais situé sur la rive droite et commandé par le senlior tiovea, instrument principal des dernières opérations. Le camp, palissadé et retranché, est appuyé à la rivière sur une berge haute de 5 à 0 mètres. Il mesure près de 1500 mèlrcs de tour et ne contient pas moins de 2000 hommes. Peu de cases et d'abris, mais partout un ordre parfait qui m'étonne. L'uniforme même ne laisse rien à désirer, car il se réduit à un simple mouchoir rouge noué sur ces bustes nus el bronzés.

Senhor Govea est un grand el gros homme, à l'allure franche el même martiale. Il esl habillé à l'européenne; sous sa paillotle il possède un lil parfaitement installé, qui eût fait noire bonheur dans le cours de nos pérégrinations. 11 arbore à coté du pavillon portugais celui de Manica, un petit royaume qu'il s'esl taillé à dix jours de Télé, et où il vil absolument libre et indépendant. Ses deux mille hommes sonl tous esclaves, mais son autorité semble paternelle et de bon aloi. Sur celle face bonhomme, des yeux intelligents laissent percer une profondeur de vues au moins étrange chez ces mélis. Nous fûmes frappés de quelques-unes de ses remarques :

«< Le gouvernement portugais, dit-il, ne comprend rien à ces guerres indigènes, el, de fait, que peuvent des soldats européens dans ces pays? Fussent-ils cent mille, je les mets au défi d'arriver même jusqu'ici. Au contraire, il a toul a gagner en nous employant; nulle pari les Messengerics n'ont tenu pied; nous n'avons eu qu'à brûler des villages abandonnés.

« Les Anglais sont fous, ajouta-t-il plus loin, avec leur suppression de la traite; le Noir est fait pour l'esclavage comme l'Kuropéen pour la liberté. Ces deux mille hommes que vous voyez là, bien nourris, bien portants, heureux, émancipez-les et vous n'aurez bientôt que des pillards el «les mendiants. Non, non. répéta-l-il. jamais de liberté pour le Noir!... »

Senhor Govea, enfin, nous traita princièrement, et le déjeuner qu'il nous lil faire avec ses conserves acheva de nous raccommoder avec cette

L'ARMÊK PORTUGAISE. 58.> armée portugaise, qui nous effrayait si loi I la veille. Il lit plus : il nous donna deux hommes d'escorte, parer que la rivière n'était pas sûre, et nous défendit d'octroyer aucune rétribution à ses soldais. Nous le quittâmes «loue, avec le regret de ne pouvoir récompenser comme il le méritait le courage du malheureux qui la veille avait si bravement exposé ses jours pour nous.

A deux heures de l'après-midi nous reprenions noire course échevelée.

llollillc portugaise. {Voir [t. .SM.',

nous heurtant à deux ou trois camps portugais, où nos guides nous lurent d'un grand secours.

A la nuit, exténués, il fallut se réfugier dans une malheureuse case de pécheurs, au milieu des roseaux. Nuit abominable, où la pluie et les moustiques ne nous laissèrent pas une minute de repos! Impossible de s'asseoir et de fumer, sous ce déluge d'eau, sous cette avalanche d 'in sectes qui pénétraient partout, jusque dans la gorge et dans le nez. Impossible aussi de marcher à travers ces hautes herbes cl dans ces flaques d'eau. Le purgatoire a rerlainemenl de ces nuits-là ! Kt qu'elles sont dures les journées qui suivent, accroupis devant la paillollc de la pirogue, les reins brisés par la fa ligue, la tète en feu, dans celle atmosphère humide et brûlante!

M! L'AFRIQUE ÊQUATORIALE.

Dans la journée du 8 nous sommes dépassés à une allure vertigineuse par la flollillc .portugaise chargée d'appuyer sur la rivière les opérations des deux rives. Entre ces berges écartées de 400 à 500 mètres, hautes de 3, sans un arbre, toutes ces pirogues lancées à fond de train et massées en désordre forment un curieux cortège à trois grosses chaloupes, contenant chacune un officier et trente pagayeurs. Puis viennent tics pirogues de moindres dimensions, enfin une quarantaine de canots minuscules, ne portant pas plus d'un ou deux hommes. Tout cela roule comme un torrent, se bouscule, se chavire; les pagaies font voler de partout des embruns, au milieu de cris, de vociférations infernales. Les hippopotames ont fui devant celte invasion. Et ce n'est plus que rarement que nous voyons la masse énorme de leurs têtes émerger à la surface.

L'armée se transporte, dit-on, sur le haut Zambèze, où il y a encore des rebelles à punir. Cette seule pensée suffit à entraîner une masse d'hommes, qui volent au pillage comme un amoureux au rendez- vous. Ni solde ni nourriture pour les stimuler ou les soutenir; chacun vit comme il peut, vole le plus qu'il peut : c'est là la guerre africaine.

Celte nuit ne valut guère mieux que la précédent!', mais il y avait un peu de lune, et, après deux heures de repos, à minuit, nous reprimes la descente, toujours chassés par les moustiques. Plus de repos possible; c'est avec une rage folle que nous continuions à avancer vers le terme de nos souffrances, maudissant les détours multipliés, la paresse du courant, la monotonie de ces deux murailles de roseaux qui limitaient notre horizon à 200 mètres de chaque bord.

Le 9, le soleil en se levant découvrit sur notre gauche la montagne de Morambala, immense champignon granitique de 800 mètres de hauteur jeté dans ce marais comme pour marquer le confluent du Chiré et du Zambèze; nous en suivîmes la base en faisant mille circuits; la rivière s'élargit par degrés jusqu'à un delta d'une longueur infinie que des milliers de ruisseaux traversent en tous sens. C'est le Zambèze, plus grandiose peulèlre, mais, à coup sur, aussi fastidieux que le Chiré.

Telle est sa largeur, que la rive droite se perd à deux milles de nous dans une ligne basse de verdure qu'on prendrait pour des palétuviers. Le lit du fleuve n'est plus distinct, et l'on se croirait bien plutôt sur une vaste lagune de sable, coupée de canaux, semée d'îlots; le toul d'un blanc éclatant, sous un soleil lorride; pas un oiseau au ciel, pas une pirogue pour nous indiquer la route, et les échouages recommencent, plus dangereux que jamais, enfermés que nous sommes à chaque pas dans des culsde-sac sans issue.

SIR LE ZAMBÈZE. 585 Notre dernier camp fut une langue de sable basse et avancée comme un promontoire dans ces sables mouvants. Quelle tristesse amère dans ce dernier souper! quelle solitude partout! et dans le ciel quelle intense mélancolie!

Toute la matinée du 10, la descente recommença, plus acharnée que jamais, le long de la rive gauche, où la berge venait de s'élever de 5 à •4 mètres. Kncore des marais, toujours des marais à perte de vue; de temps à autre seulement, des bouquets d'arbres épais, et même deux ou trois factoreries européennes au milieu de huttes indigènes. Puis la rive droite se rapproche peu à peu, et cette fois nous roulions enfin sur un fleuve majestueux, large de 800 à 1000 mètres, entre des berges désertes, mais bien arrêtées. Le courant avait augmenté en proportion, et dans la saison pluvieuse, au moment dos crues, qui atteignent jusqu'à 6 mètres et demi de hauteur, ce doit être un spectacle grandiose, que toute cette masse d'eau se précipitant vers l'océan à six nœuds de vitesse.

Kerr avait pris les devants, et brusquement sa pirogue m'apparut dans un enfoncement de la berge. Mazaro! me cria un de ses Noirs. Effectivement! et si cette capitale ne répond guère à l'idée que nous nous en étions faite, elle est du moins le terme de notre descente du Zambèze.

Mazaro n'est en réalité qu'un dépôt, et, sans le ravaler, j'en ai vu sur le Nvassa et le Tanganika de mieux installés. Deux bulles sur pilotis, un magasin couvert de briques, c'est là tout le village. Son importance, au surplus, est secondaire et lient à ce seul fait que Mazaro se trouve sur la roule de Quilimane. Cette dernière ville, en effet, ne se trouve pas à l'embouchure du Zambèze, mais bien à celle de la rivière Cua-Cua.

Le seul habitant européen de Mazaro était un employé de VAfrican Lakes Company, qui nous lit le plus gracieux accueil et donna tout de suite des ordres pour nous préparer des chaloupes sur la Cua-Cua. Kerr, pressé par le départ du paquebot du Cap, partit le premier. Je ne me mis en roule que vingt-quatre heures plus tard.

De celte dernière partie de mon voyage, qui dura quatre jours, je ne parlerai que de souvenir, car mon journal se termine ici; l'anémie commençait à m'éprouver durement, puis ce retour à la côte fut une véritable course de vitesse, qui ne me laissa de repos ni jour ni nuit.

La Cua-Cua, à sa source, m'apparut large de trois mètres; mais dès le soir du premier jour c'était une grande rivière, bien encaissée et, chose curieuse, déjà sensible à la marée. La marée à quatre jours de la eôle! Ce fait, bien mieux que toute explication, donne une idée du bas niveau de ces contrées. Comme toutes les marées des rivières de Cochinchine, celle-ci est

58 i L'AFRIQUE Êol'ATORlALK.

capricieuse, part et revient sans cause apparente, mais toujours avec une rapidité effrayante; aussi est-elle une ressource précieuse pour la navigation, qui consiste simplement à se laisser aller au courant et à se reposer quand il remonte.

Kn approchant de l'océan, les rives s'écarlent et se couvrent sur les bords d'une épaisse couche de limon argileux; de petits crocodiles, longs tout au plus d'un mètre cinquante, s'y vautrent à plaisir; quelques rares hippopotames, des vols de canards et de sarcelles, sont les seuls animaux qu'on y rencontre. Nous voilà loin delà faune grouillante du Miré! Monlel-on sur la berge, l'œil ne perçoit plus, jusqu'à l'horizon du ciel, qu'une immense prairie desséchée, une sorte de pampa sevrée de hèles sauvages. J'aperçus quelques villages et aussi des factoreries isolée?., où j'allais frapper aux heures de repos, tiénéralement l'accueil était hon, mais je me heurtai une fois à une figure de convicl qui me lit regretter mon revolver laissé dans le canot. Le dernier jour je lis une rencontre curieuse. A la nuit je m'entendis appeler d'un village par quatre Européens en costume de marche. Ils partaient pour le haut Zambèze chasser l'éléphant et se trouvaient ici en détresse avec un matériel impossible à transporter. Ces huit jours d'ennuis et de souffrances avaient déjà si bien aigri les caractères que je ne jurerais pas qu'après mon départ la bonne harmonie soit revenue entre les voyageurs. Ils se montrèrent d'ailleurs charmants pour moi.

Pour en finir avec la Cua-Oua, je lis mes adieux aux légions de moustiques qui depuis un mois ne m'avaient pas quitté d'une heure. Les oreilles m'en bourdonnent encore, et j'avoue que plus d'une fois j'ai cru en mourir avant d'atteindre le port.

Aussi fut-ce un beau jour que celui de l'arrivée à Ouilirnane! quelques regrets qu'il laisse derrière lui, l'Européen ne peut manquer d'être doucement ému de ce retour à la civilisation après deux années d'absence, (le fut d'abord un grand bois de cocotiers qui arracha des hourras à mes Zanzibarites; puis une longue ligne de toits de briques rouges, ombragés de flamboyants en fleur; au mouillage, quelques grosses chaloupes et un aviso portugais. Bientôt nous distinguons l'église, les pavillons des divers consulats, et enfin... les « visages pâles » sur le quai. J'avais une envie folle de saluer un canot de guerre qui nous croisait, sans même prendre garde à nous.

Hélas, pourquoi n 'étions-nous que quatre à cette fête? Que n'auraisje pas donné pour me trouver en ce moment entouré des cent dix malheureux qui avaient partagé mes fatigues et qu'un acte de trahison m'avait aliénés à tout jamais!

Ql ILIMA.N E. hH"

Il était près tl'unc liourc de l'après-midi quand j'arrivai chez M. Rossicr, chef do la seule maison française de Quilimnnc. Prévenu par Kerr, il se disposait à m 'envoyer ses canots, mais ma brusque arrivée les rendait inutiles. On était à table, et je laisse à penser au lecteur si le dîner fut fété joyeusement et si l'on causa longtemps de nuire vieilli; France.

L'obligeance de M. lîossier à mon égard m'a créé vis-à-vis «le lui une dette de reconnaissance qui ne s'éteindra qu'avec ma vie; mon état de santé ne m'a pas permis dans la suite de l'acquit ter comme je l'aurais voulu : puisse ce dernier et reconnaissant hommage lui affirmer une fois de plus le souvenir profond que je conserve de ses bontés!

Qiiilitiiane.

Kerr partit le surlendemain. C'était une de ces natures ouvertes, entreprenantes cl généreuses que l'on a partout plaisir à rencontrer, un de ces Anglais enfin comme il y en a certainement beaucoup en Angleterre, mais comme on n'en rencontre pas assez autour du globe, pour la gloire de la Grande-Bretagne1. Je l'accompagnai au paquebot et ne me séparai qu'a la dernière minute de ce charmant compagnon.

Vingt jours plus lard je rentrais à Zanzibar, après deux ans d'absence. Comme nous laissions tomber l'ancre, un canot aux couleurs françaises se détacha du quai, et l'on juge de mon bonheur quand j'y retrouvai tous

\. A l'heure où ces lignes s'imprimen), on connaît depuis un an la mort île mon inullieureui ami Kerr. A peine de retour de son voyage, il organisai! une seronde expédition, dans |<< dut de rejoindre Kmin-Pacha et d'e\|dnier les enviions tic YYadclay : un accès de fièvre pernicieuse l'arrêta a son départ même deZinxibar et l'obligea à regagner l'Europe, on il mourul à Hyèrc*, le '27 avril 1888.

A la douleur profonde que m'a causée relie n<>incllc, au\ regrets sans nombre qu'il a laissés, s'ajoute pour moi le chagrin de n'envoyer à snn sonrenir que le paurre hommage de celte |>elile note.

mes amis du dépari, notre cher consul, M. Ledoulx, le capitaine Cambier, M. Kourryct M. Fiat, chanceliers du consulat, en un mot, tous ceux qui avaient pris une si large part au succès de ma mission.

Le retour de ma caravane leur avait fait souvent désespérer de me revoir, et ce fut de leur bouche que j'appris la folle équipée de mes hommes à la mission dcTabora, dernière folie qui leur avait valu la prison, où le plus grand nombre attendaient le résultat d'informations postérieures et décisives.

Le temps avait apaisé ma juste colère, cl je me sentais maintenant porté pour eux à l'indulgence; mais pouvais-je compromettre l'avenir de ceux qui viendraient après moi, leur vie même, que l'impunité des coupables n'eût pas manqué d'exposer? Kamna et Habaïdi seuls furent relâchés. Faut-il ajouter que je n'en eus pas même un remerciement?

De mon dernier séjour à Zanzibar il ne. me reste qu'un souvenir bien précis, c'est celui des bontés de Mme Ledoulx ; une confusion inexprimable plane sur tout le reste, tant l'anémie continuait son œuvre. Le repos succédant brusquement à une vie entraînante, l'atmosphère embrasée de la côte remplaçant les grandes brises de l'intérieur, ne manquent jamais d'amener chez le voyageur une prostration absolue et trop souvent dangereuse.

La Providence, une dernière fois, me vint en aide par l'arrivée inespérée d'un bateau de guerre. Le commandant de la Jonchère voulut bien me recevoir à bord de la Caravane, qui rentrait en France, ayant dans son élat-major deux de mes bons camarades de promotion : heureux et dernier contraste d'une vie errante qui me faisait trouver la patrie au seuil de la barbarie !

Lam Deo!

Me voici en Islande; (aligné des tropiques, je respire avec plaisir un air liais et pur; je pense aussi à mon livre qui s'imprime en ce moment, et je regrette parfois de ne pouvoir en corriger les épreuves; un de mes amis, M. H. Jacoltet a bien voulu, heureusement, se charger de ce soin et je suis sur qu'il s'en acquitte mieux que moi-même je n'aurais pu le faire. Je liens à ce que l'on sache l'ohligalion que je lui ai, cl, sans attendre mon retour, à lui adresser d'ici tous mes remerciements.

Keikiawick, 27 juillet 1889.

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