‹ Les lacs de l'Afrique équatoriale; voyage d'exploration exécuté de 1883 à 1885Chapitre 14 sur 119 · PARTIR DE CHASSE · texte numérisé non relu

PARTIR DE CHASSE

Nous nous trouvions là tout près du Kingani, et, quoique l'eau fût rare, nous découvrîmes quarante à cinquante tètes d'antilopes, cobes, bubales ou gazelles. Mon premier succès en Afrique devait être un coup de maladroit. Vers onze heures, dans un troupeau de bubales lancé à fond de train, je réussis à décrocher un mâle, sans que j'eusse vraiment conscience de celui que j'avais visé. La pauvre bêle resta « sèche », comme «lit le capitaine Duvul, en bêlant comme un mouton; la balle lui avait eouj>é la gorge.

Au coup de fusil, le troupeau, effrayé, ne sachant de quel côté faire tète, fondit sur nous et passa si près que mes hommes prirent la fuite.

Le bubale est certainement un des animaux les moins intelligents que je connaisse, le plus facile à joindre à la rarnpée. Il est de plus lourd et disgracieux au possible. On a donné le nom de nilgaul à une gracieuse antilope; on eût dù le réserver pour le bubale. Avec son long museau, ses cornes étranges, ses jambes de devant plus hautes que celles de derrière, odui-ci a toujours l'air pris de vin et semble sauter plutôt que galoper.

Suivant l'antique usage musulman, un de ceux avec lesquels mes hommes ne transigent jamais, on lui coupa la gorge, puis, comme on n'avait pas assez de inonde pour le transporter, on le couvrit de feuilles, de crainte des vautours, et nous reprîmes le chemin du camp. Mes hommes firent des brisées dans les buissons, pour éviter la peine de le chercher à l'escouade qui devait en rapporter la chair.

J'ai négligé, dans ce premier exploit cynégétique, de mentionner les coups de fusil manques dans la matinée. Le nombre en fut considérable. A dire vrai, je n'avais pas, au départ, une idée bien juste de la différence qu'il y a entre le tir à la cible et la chasse véritable, de l'énorme quantité de balles qu'il faut égarer avant de connaître ses armes et de savoir s'en servir.

Kamna sut tirer un parti merveilleux de ma proie et me servit le lendemain sous le nom «le bifteck, seul mot européen qu'il connût, une côtelette assez appétissante. Tout nouveau, le bubale me sembla délicieux, d'autant plus qu'en dehors de quelques mauvaises poules, c'était la première viande que depuis la côte je trouvais à me mettre sous la dent.

Plusieurs variétés de cucurbi lacées, généralement plus petites que les nôtres, croissent en abondance dans l'intérieur de l'Afrique : la chair en est sèche, fade et insipide, mais saine et rafraîchissante. Ce manque de saveur est commun aux fruits sauvages de l'intérieur; au reste ils sont très rares et peu variés. L'absence de vivres rafraîchissants, légumes et fruits, est une des grandes privations de l'explorateur, dans l'état de fièvre permanent où l'entretiennent les tracas et l'entraînement du voyage. Le soleil des tropiques est avec cela bien plus desséchant que celui d'Europe,

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et, si pou brûlants que soient ses rayons (car dans l'intérieur il est souvent voilé), on a toujours la gorge et l'estomac en feu; une peau qui demanderait deux ou trois jours pour sécher en Europe, à température égale, sera sèche ici en quelques heures.

Cette sécheresse de l'atmosphère est néanmoins une excellente condition de salubrité, une de celles qui, pour la santé, me font préférer le climat de l'intérieur africain à celui d'Europe; quant à la chaleur, elle est très supportable, même ici, à 200 mètres au-dessus de la mer, au pied des hauts plateaux. Dans l'après-midi, le thermomètre ne monte guère audessus de 55°, ce qui en suppose à peine .V2 à l'ombre, et dans la nuit il ne descend pas au-dessous de "2b0. Plus loin, sur le plateau, nous verrons le climat devenir bien plus extrême dans ses variations.

Si la tente est commode, je devrais dire indispensable pendant la massika, elle a par les grandes chaleurs des inconvénients qui me la liront abandonner à la fin des pluies. Suivant les conseils de personnes expérimentées, je l'avais doublée intérieurement «l'étoffe bleue sombre, recouverte en plus d'un cha|ieau pyramidal, et, malgré tout, j'y ai toujours eu trois ou quatre degrés de plus qu'à l'ombre d'un buisson. On peut, me dira-t-on, ouvrir les deux portes, faire des fenêtres; c'est quelque chose évidemment, mais, quand le vent et le soleil viennent dans la même direction, e'est impraticable. I ne hutte de branchages, quand on n'a pas de pluie à redouter, est bien préférable. Cl j'ai manqué rarement de branches.

Ma lente a de plus le fâcheux privilège de rassembler tous les serpents des environs, et près de la côte ils sont très nombreux. Il n'est pas de jour que mon boy, en remuant les caisses, n'en trouve quelqu'un dans leurs interstices. Un des plus communs est une petite vipère vert d'eau qu'on voit difficilement quand elle glisse dans l'herbe. A Bagamoyo elle fait de grands ravages dans la population. Les couleuvres, de dimensions diverses, sont assez communes. J'ai aussi rencontré deux espèces de serpents cracheurs, d'une longueur d'environ un mètre, mais toutes deux pourvues d'un venin qu'elles peuvent éjaculer dans les yeux de leur victime et jusqu'à une distance de huit ou dix pas. Leur tète est la même que celle de la vipère; en plus d'une paire solide de crochets, la mâchoire porte sur sa partie inférieure une grosse glande qui renferme un liquide empoisonné.

Le cou est mince, effilé, le corps d'une grosseur proportionnée à sa longueur. Je liens de témoins dignes «le foi que ce reptile poursuit de préférence les enfants en bas âge et sait choisir, pour lancer son venin dans les yeux, le moment précis où l'enfant se retourne, pour s'assurer de l'immi-

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nonce du danger. L'ophtalmie causée par le venin guérit quelquefois, mais occasionne toujours d'atroces douleurs.

En marche ce serpent lient le cou vertical, la tète à un pied du sol. Assoupi un jour sur mon lit, et lire de ma somnolence par un |>etit sifflement caractéristique, j'entrevis, en ouvrant les veux, une de ces tètes hideuses, tout près de mon visage et au niveau de mon oreiller. Mais l'animal traversait tranquillement ma tente et sortit du côté opposé à mon lit sans se douter du moment désagréable qu'il m'avait fait passer.

J'ai rencontré plus loin une troisième espèce de ces serpents cracheurs, mais de dimension plus considérable; j'en parlerai en temps et lieu.

D'une façon générale les serpents sont peu nombreux dans l'intérieur, excepté dans les enviions des lacs et tles grandes rivières. Je n'ai vu, pour ma part, qu'un seul cas de morsure dans tout mon voyage.

Il y a beaucoup de mouches tsélsés dans toute cette région, pas assez cependant pour incommoder les Européens; elles disparaissent du reste aussitôt les feux du camp allumés. Mon pauvre chien Terras souffre cruellement de leurs piqûres. Il s'affaiblit tous les jours depuis l)ar-es-Salam, et nul doute qu'il ne faille bientôt nous quitter; c'est le seul ami qui me reste et je ne pourrai jamais le remplacer.

Le \ janvier, je débouchai sur h' Kingani, auquel les indigènes donnent ici le nom de Hufu. (l'est encore une grande rivière, large de 35 à 40 mètres. Le courant, devenu rapide à la suite des premières pluies, roule une eau blanche, mêlée d'argile que la crue a détachée des berges. Les rives sont désertes, bien boisées, hautes de 2 à 3 mètres et, comme toujours, infestées de crocodiles dans les endroits bas et sur les coins des plages où ils peuvent dormir au soleil.

Le reniflement bruyant des hippopotames retentit en amont et en aval, accompagné du bruit qu'ils font en plongeant brusquement dans l'eau ou en prenant leurs ébats.

Le Kingani est navigable d'ici jusqu'à Bagamoyo en pirogue, mais la force du courant s'oppose au retour de ces embarcations; aussi les indigènes s'en servent-ils rarement pour descendre jusqu'à la cèle.

Je vis le fleuve serpenter dans le sud-ouest, puis disparaître dans les arbres à 1500 mètres de moi. Plus loin il remonte vers le nord, où il prend sa- source dans les montagnes, aux environs de Zungoméro.

De grosses collines se dressent devant moi sur la rive gauche, tandis que la plaine se continue sur la rive droite. Plus j'avance, plus le fourré devient épais, plus les difficultés s'accroissent pour le transport de mon bateau.

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Les marches, qui ne durent cependant pas plus «le quatre heures, demandent parfois six et huit heures de travail aux porteurs de mes sections, qui commencent à se plaindre. Il faut souvent déblayer la roule à coups de hache sur la moitié du parcours, et, tous mes hommes ayant leurs charges, je suis alors tenu à des arrêts qui n'en finissent plus.

Sur le kiugani il fallut absolument me résoudre à changer le système de transport. Jusque-là les grosses sections étaient portées horizontales, offrant par conséquent au travers du sentier la largeur du bateau luimême, soit 1 m. 50. Pour un sentier qui n'a bien souvent que 50 centimètres de largeur, quand il les a, on conçoit lu résistance offerte à la marche par les broussailles, sans parler de la peine qu'ont deux des porteurs sur quatre à marcher en dehors.

Chacune de ces sections pesant S0 kilos, il était difficile de les donner à deux hommes seulement, le maximum «lu poids de la charge ne dépassant guère 55 kilos dans les caravanes de Zanzibar. A moins d'abandonner le bateau, il fallut cependant faire accepter ce poids exorbitant à deux porteurs seulement, leur accordant, bien entendu, de se faire relayer Ridant la moitié de la marche par leurs camarades. Au lieu de rester horizontale avec deux porteurs , la section devint ainsi verticale, et n'offrait plus en largeur, au travers du sentier, que la profondeur du bateau ou 70 centimètres, ce qui atténuait d'une façon notable la résistance offerte par les broussailles.

Le premier essai souleva des récriminations sans nombre : c'était trop lourd, contraire aux conventions faites au départ; un moment je me trouvai sur le point de renoncer à une entreprise dont la difficulté me semblait insurmontable; puis, la flatterie et de petits cadeaux aidant, je parvins à leur faire accepter la chose. Quelques jours plus tard mon bateau suivait aisément ma caravane, et il en fut ainsi tout le long du voyage, excepté dans les montagnes, où les malheureux eurent de bien rudes pas à franchir.

Pour tout ce qui n'est pas charges d'étoffes, on est sûr, en règle générale, d'avoir des ennuis avec les pagazis. Ceux qui portent les caisses se {daignent que les angles leur coupent les épaules, celui qui porte ma table la trouve trop volumineuse, bien qu'elle ne pèse que 20 kilos, et il préférerait certainement 30 kilos d'étoffes. Ils sont habitués à porter telle ou telle charge, et ce n'est qu'en murmurant qu'ils acceptent les modifications nécessitées par les bagages d'un Kuropéen.

L'abbé Dehaize avait essayé de se servir de hottes qui, portées sur le dos, eussent évité à leur contenu des chutes souvent préjudiciables. Il en distribua trois cents au départ de Bagamoyo, mais toutes sans exception

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