LES BONDS DU K1NGANI
furent jetées en roule pendant la première marche, avant d'arriver au Kinganî. Les pagazis ont de tout temps porté sur la tète et sur les épaules, et bien Tort sera celui qui les fera changer d'habitude.
Le «) janvier nous campions à Msungu, toujours sur le bord du Kinganî. Quantité d'animaux de toute espèce nous apparurent pendant la marche, dans le pays le plus ravissant, le mieux arrosé qu'on puisse rêver. Plusieurs troupeaux de cobes, de bubales, de gazelles, un de gnous, un autre de girafes passèrent devant nous, mais, effrayés par le bruit de ma caravane, ils disparurent aussitôt dans les halliers.
La grande plaine se continue, affectant par endroits l'aspect d'un «le nos
Vue »tu Kingani.
vergers d'Kuropc; sur le sol rocailleux, l'herbe pousse line et courte, et à de longs intervalles la brousse disparaît pour faire place à de petits arbres largement espacés, qui, pour compléter l'illusion, ont le port et les dimensions de nos pommiers.
Vers la fin de la marche, après plusieurs balles tirées en pure perte sur les cobes et les bubales, je parvins à décrocher un gnou, animal que je n'ai plus rencontré dans l'intérieur, mais qui se trouve en abondance près de la côte. Blessé mortellement par une première balle en plein poitrail, mon gnou prit des allures méchantes, fondit sur moi au triple galop, s'arrêta soudain en se battant les flancs de sa longue queue et humant l'air par
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ses naseaux ensanglantés, puis bondit de nouveau on matil, habitude qui lui a probablement valu son surnom d'antilope-eheval, quoique sa crinière sur son cou de taureau no lui donne avec nos chevaux qu'une ressemblance bien imparfaite. Il ne me fallut pas moins de trois balles à vingtcinq mètres pour rabattre.
Les Zan/ibaritos donnent au gnou le nom de nyaii, le confondent souvent avec le buffle, et le redoutent à l'égal de ce dernier, bien qu'il no soit guère redoutable. Il fréquente comme la girafe les grandes plaines dénudées, où il peut voir venir do loin son ennemi. La girafe, avec son long cou et son u>il perçant, est presque inabordable en plaine; pour l'approcher il faut la patience ot la souplesse du noir, qui peut, sans se fatiguer, ramper pendant une heure. Je n'en ai, pour ma part, jamais tiré, tandis que mon chasseur Hassani Bogo.dont nous ferons bientôt la connaissance, (il maintes fois sur elles de beaux coups de fusil.
Maintenant que nous sommes dans le Kulujes villages deviennent nombreux, et nous eu dépassons deux ou trois à chaque marche. Bien ne vient indiquer que l'on eu approche; on se croit en plein puri, quand dos cris mêlés de rires bruyants sortant d'un buisson touffu annoncent leur voisinage.
Je campe toujours en dehors, pour conserver mes hommes à ma portée et faciliter le départ du lendemain, mais à une dislance raisonnable, pour que le petit commerce «le vivres puisse se faire aisément.
Les cultures aussi nous apparaissaient maintenant à intervalles plus rapprochés, mais elles sont de peu d'étendue. Le maïs, le sorgho et le manioc dominent; on ne trouve déjà plus de riz, ce dont je ne me plains guère: le riz, malgré ses propriétés nutritives, et quand on n'a que cola, devient fade et écœurant ; je lui préfère le sorgho, que je puis manger pendant dos mois sans m'en lasser. Je conserve néanmoins une petite provision de riz, qui me sera précieuse en cas de maladie.
Dans le Kiilu on se sent en pays relativement tranquille, à une distance raisonnable des brigands do la côte. C'est une des rares légions où j'aie vu des cultures de tabac, peu importantes il est vrai, mais aussi bien entretenues que colles d'Kuropc. Plus loin celle culture se fait dans les villages moines, ot se réduit alors à quatre ou cinq pie;!s, plantés à l'entrée des huttes, pour que la surveillance en soit plus aisée; presque toujours la plante n'est qu'une lige droite et dénudée, le sauvage ne pouvant résister à l'envie de cueillir la feuille aussitôt qu'elle est ouverte.
Le chanvre est au moins aussi apprécié que le tabac pour la pipe dos indigènes. La branche entière, verte ou sèche, fouilles, liges et graines,
RENCONTRE DM N RHINOCÉROS. 75 tout est broyé dans 1rs mains, puis versé dans les longs fourneaux coniques, qu'on achève « I « - remplir avec <lu charbon ardent. La famée, aspirée à pleins
I m » ii 1 1 produit sur ces létes Puibles un enivrement <|ui calme un peu les
souffrances de la faim dans les temps <|c disette.
Je n'ai vu que bien rarement le chanvre employé dans la confection des rordages; la culture eu est insuffisante pour un pareil emploi, puis il est bien plus simple de couper une liane dans la brousse <m d'arracher le liber de certaines espèces d'arbres.
La marche du t» fui marquée par un incident qui faillit me coûter cher.
h.'hlr de troupeaux sur le* liants du kiug;ini. (Voir [>. 71.)
Je me trouvais, suivant mon habitude, en tèle de la caravane, avec trois hommes seulement, le gros de mou monde suivant à cent pas environ. I.e sentier, après avoir traversé une petite clairière tapissée de galets arrondis,
s'enfonçait brusquement sous un tunnel de verdure, où certes deux hommes n'eussent pu passer de front.
Comme j'arrivais près de ce tunnel, un bruit de branches calées vint frapper mes oreilles : croyant à un vol de pintades, je laissai mes imîs hommes m' attendre en silence pendant que j'avançais en tapinois sur le sentier. J'allais m'engager sous la voûte, quand j'aperçus devant moi, à l'arrêt, la tèle basse, la corne menaçante, un énorme rhinocéros, que le bruit de nos |i;is avait mis en éveil.
U L'A F Kl QUE fiOUATORIALB.
Fuir n'était pas possible : lui envoyer une de mes mauvaises cartouches à plomb eût été peine perdue, L'animal au reste fondait sur moi comme une trombe, et je n'eus que le temps de faire un saut de côté. Quand, remis de ma surprise, je voulus l'ajuster, il était déjà à 55 mètres, toujours sur le sentier, défilant au grand trot et poursuivant mes trois bommes, qui fuyaient éperdus après avoir jeté leurs charges. Le gros de ma caravane débouchait à ce moment dans la clairière, poussant des cris d'effroi : en moins de trois secondes toutes mes charges étaient par terre et mes hommes en pleine déroute. Quelque peu incommodé par ce bruit insolite, h1 monstre s'arrêta enfui, sembla hésiter un instant, puis, se remettant au pas, inclina sur la gauche et disparut majestueusement dans le fourré.
J'appris ce jour-là pour ne plus jamais l'oublier que le rhinocéros avait nom faro en kisouahlli. Celui-ci était gris blanchâtre, à deux cornes; vu de trop près et dans des circonstances pareilles, ses dimensions m'ont certainement paru gigantesques, aussi n'en parlerai-je pas, de peur de les exagérer. On le rencontre fréquemment dans tous les parages à l'est îles grands lacs; je n'ai cependant jamais vu le rhinocéros à une corne, quoiqu'il soit très commun également.
Comme on le pense, l'animal défraya pendant deux jours les conversations du camp à la veillée. Un peu furieux de ma déconvenue, je fis retomber ma mauvaise humeur sur mon porteur «l'armes, qui, malgré la légèreté de sa charge, élail toujours à traîner derrière la caravane.
La marche fut rude ce jour-là. Il fallut avancer jusqu'à une heure avant de trouver un peu d'eau, et quelle eau! Je rencontrai le long du chemin quelques troncs de baobabs sans feuilles, enfin de longs espaces couverts de cette plaie d'Afrique qu'on appelle Y Acacia horrida, engeance maudite qui vous lacère jusqu'aux chairs et vous laisse sans ombre sous un ciel de feu.
En arrivant au camp, sous l'effet de la fatigue et du soleil, je fus pris de vomissements, qui m'allégèrent la tcle assez, rapidement; ensuite plusieurs lasses de thé achevèrent le soir de me remettre complètement sur pied.
Les journées des 7, 8 et 9 se passèrent en plein puri sans voir trace d'habitants, sinon quelques indigènes qui suivaient ma caravane dans l'espoir d'un peu de viande.
Nous longions la Mgéla, un des affluents sud du Kingani, 'dont je ne pouvais m'éearter sous peine de manquer d'eau. D'ici à la Rovouma, dans le sud, le pays est affligé d'une sécheresse qui l'a fait déserter par tous ses habitants depuis plusieurs années. Pendant quinze jours de marche ce
l> PHACOCHÈRE. 75
n'est plus qu'un désert, où l'on risque littéralement de mourir de faim el «le soif. Je voulais, dans le principe, couper droit sur le Nyassa, en traversant le pays de Mahengé, mais, par suite des renseignements que je reçus de tous cotés, il fallut me résoudre à faire un coude au nord dans la direction de Zungoméro.
La journée du 8 nous procura une ample provision de viande. Gobes et bubales se trouvaient à foison dans les environs immédiats du camp. Vers trois heures, après plusieurs halles manquées, je venais d'étendre un cohe mâle, quand un troupeau de phacochères, se levant «levant moi, m'offrit
Rencontre d'un rhinocéros.
l'occasion de tuer une superbe femelle. Pareille aubaine venait à point pour un malheureux obligé «le rolir sans graisse depuis quinze jours. Mais, eu dépeçant l'animal, on ne découvrit pas la moindre apparence de lard.
Les Zanzibari tes classent le phacochère comme le sanglier dans la catégorie des animaux impurs. Ce jour-la, aucun de mes hommes ne voulut aller le chercher, et force me fut d'envoyer quelques indigènes, auxquels je le cédai «lu reste entièrement, quand je vis mon cuisinier reculer d'horreur à l'idée d'y loucher.
Cette horreur de la genl porcine devait heureusement tomber en nous éloignant de Zanzibar, et maintes fois depuis, Kamna m'a servi du sanglier, mais toujours, hélas! aussi maigre que le premier.
Tout le inonde en Afrique, bètes et gens, souffre de la misère du sol; le
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buffle est 1»' seul animal qui procure quelquefois «le la graisse, et seulement pendant la saison pluvieuse.
Vers le soir, Hassan i Bogo (ce surnom qu'il reçu! par la suite veut dire « le buffle •>) rentra au camp avec une tètede robe sur les épaules. Chasseur enragé, bien qu'il ne sache guère envoyer une balle, Hassani me donne chaque jour des inquiétudes. Dès qu'il a déposé sa charge, sans prendre le temps de se reposer, il s'enfonce dans la brousse, et deux fois depuis Daies-Salam il a passé la nuit dehors, sur les arbres, nous obligeant à tirer toute la nuit des coups de fusil pour lui indiquer sa roule.
Je lui avais l'avanl-veille défendu d'une façon formelle de sortir du camp, mais quand il vint déposer son trophée devant la porte de ma lente, je n'eus pas le courage de lui faire des remontrances. Hassani Bogo m'a depuis rendu bien des services; son nom reviendra souvent dans ce récit: si à la (in «le mon voyage il m'a abandonné comme les autres, sous les menaces de mort des meneurs, je n'oublierai jamais les circonstances critiques dans lesquelles il m'a sauvé deux fois la vie. Kn désertant il est resté fidèle à son puri, à cette vie sauvage qu'il aimait tant, et à l'heure qu'il est il chasse encore l'éléphant quelque part au sud du Tanganika, s'il n'est déjà victime de sa témérité ordinaire.
Cette nuit-là, un orage épouvantable éclata brusquement vers minuit. Deux heures durant, le tonnerre et les éclairs se croisèrent dans le ciel avec des éclats et des déchirements infernaux. I ne pluie torrentielle vintmeltre le comble à ce déchaînement. Tout le camp fut bientôt raviné par des torrents qui balayaient les mimes abris de mes hommes, pendant qu'un terrible vent du sud tordait les arbres autour de nous.
Ma pauvre tente résista un moment à ces efforts multipliés, puis vers une heure s'abattit avec fracas, me laissant, avec le plus précieux de mon bagage, exposé à ce déluge. Vers deux heures enfin la tourmente commença à perdre de son intensité et mes hommes parvinrent à rétablir ma lente tant bien que mal, pour me donner un repos dont j'avais grand besoin.
La nuit suivante fut heureusement plus calme et j'en profitai pour développer les photographies que j'avais tirées depuis la côte. Ma lente hermétiquement close, malgré la lune, me fournit une chambre noire suffisante, et l'eau blanche et très argileuse de la Mgéla ne dénatura pas trop mes bains. 4e n'ai pas fait, du reste, on peut le croire, «le la photographie artistique. J'ai pu prendre, dans les premiers mois du voyage, quelques clichés passables, mais plus loin je dus renoncer complètement à ce genre «l'exercice. En Afri<ju«' la photographie «'st toujours un travail très fatigant avec
PHOTOGRAPHIE. 79 l'installation précaire d'un camp; c'est aussi nno occasion de s'attirer la malveillance des indigènes, naturellement disposés à y voir de la magie.
L'appareil photographique est de tous les bagages celui qui demande le plus de soins, d'attention, de surveillance continuelle. Le gélatino-bromure ne doit pas être trop sensible, parce qu'on n'est jamais bien certain de trouver une chambre noire suffisamment obscure pour développer des plaques instantanées. Ces dernières doivent être hermétiquement fermées dans des boites en zinc soudées, sous peine d'être altérées par l'humidité. On aura également la précaution de faire vernir l'appareil, qui [tendant la massika ne tarderait pas à se voiler, et à prendre un jeu nuisible au bon fonctionnement delà chambre.
Le 10 nous rentrions dans des pays habités, après quatre jours de complète solitude, le long de la Mgéta. Vers le \ ti nous rencontrions un premier village msogéra, et à midi nous venions camper dans celui de Hongo, résidence actuelle du chef du Kutu.
Tous les alentours des villages sont défrichés sur un rayon le près de 5 kilomètres; c'est le moment des semailles, et partout l'animation est grande. Profilant des premières pluies qui ont détrempé le sol, les femmes piochent avec ardeur sous les rayons brûlants du soleil, prenant à peine le temps de nous regarder. On sème encore du riz en assez grande quantité, mais la récolte de l'année dernière est épuisée depuis longtemps, et mes hommes auront bien de la peine à s'en procurer à ce village, le plus populeux cependant que j'aie encore rencontré et l'un des plus curieux.
H se présente à nous sous l'immense buisson épineux dont j'ai déjà parlé [dus haut, mais celte fois de proportions gigantesques. Les trois sentiers qui traversent ce fouillis pour conduire au village proprement dit ne mesurent pas moins de 500 mètres de longueur, et sont tellement étroits qu'il faut laisser les sections de mon bateau en dehors.
Sous ce long couloir sombre, qu'on «lirait taillé bien plutôt par des singes que par des hommes, nous rencontrons successivement trois portes, encastrées chacune dans une forte palissade circulaire établie pour la défense et solidement plantée.
Les maraudeurs du sultan de Zanzibar font sagement de ne jamais venir dans ces parages; ils perdraient inutilement des mois à assiéger celte muraille de verdure.
La porte, encore plus étroile que le couloir, se compose de deux ou trois grosses poutres épaisses, grossièrement taillées, laissant entre elles des interstices suffisants pour darder une lance ou glisser le canon d'un mousquet. Enfin ces poutres, pour donner accès dans l'intérieur, pivotent
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autour d'un axe horizontal silué à 2 m. 50 au-dessus du sol. Pendant la nuit et en cas d'attaque une fourche solide les maintient en place de l'intérieur même.
En franchissant la dernière de ees portes, nous débouchons dans le village, dont l'aspect nous rappelle ceux de la cote; mais ici des arbres gigantesques aux rameaux larges et épais nous assurent un campement précieux à l'abri du soleil. L'enceinte peut mesurer i00 mètres de «liamètre. Les cases, cvlindro-eoniqucs, sont largement espacées, les rues propres et bien tenues.
Une foule grouillante, sale, demi-nue, se presse sur mes pas, el j'ai toutes les peines du monde à m 'ouvrir un chemin : pas un bonjour, pas un salam, pas une marque de sympathie : on me dévisage en se moquant, e'est le salut africain. De vieilles matrones aux traits flétris me lancent des paroles incohérentes el je ris de bon. cœur à la réprimande •l'une mère de famille qui, ne trouvant plus d'argument pour faire taire son moutard, lui dit :
« Tais-loi, ou je vais le donner à manger au Msungu. »
Le chef arrive bientôt, Manqué d'une suite de bandits débraillés, à moitié ivres, et précédé d'une grande gourde de pombé et d'une plus petite pleine de miel, portées toutes deux par des enfants en bas âge. En déposant à mes pieds ces cadeaux princiers, il s'excuse naturellement de la misère où il se trouve, regrette de ne pouvoir me donner ni chèvre ni mouton, et linil par me demander un cadeau d'étoffes d'une valeur dix fois supérieure à celle de ses gourdes. C'est un assez bon diable d'ailleurs pour un milieu pareil. Comme je lui adresse quelques questions au sujet de bûchers dont j'avais en chemin rencontré des cendres mêlées à des ossements humains, il m'expliqua certains usages du Kulu, moins cruels, prétend-il, que ceux de rUzaramo; en voici la variante :
\ la mort d'un habitant de village, le mganda désigne, il est vrai, quelqu'un pour monter sur le bûcher, mais, avant de succomber, la victime peut échapper au supplice en subissant l'épreuve du feu, qui, pour le patient, consiste à plonger sa main dans un brasier ardent ; s'il reste sans crier jusqu'à calcinai ion complète du membre, il est reconnu innocent, sinon on l'exécute sur l'heure.
« El, lui dis-je, le mganda peut désigner n'importe qui dans le village? Moi, par exemple, s'il vient à mourir quelqu'un dans la nuit?
— Oh, toi, non ! Le mganda désignerait de préférence un de les hommes.
— El lu crois que je donnerais un de mes hommes pour le faire brûler v ivant ?
Une porte du village de llon^o.
Par un heureux hasard le pomhé du chef se trouvait excellent. Que de temps il m'a fallu pour m'habiluer à 06 liquide nauséabond, qui bien souvent depuis m'a servi exclusivement de nourriture dans ITcmba et chez les
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Vuaoussi! Ici les indigènes brassent leur bière avec un mélange île sorgho cl de maïs préalablement broyé cl séché. Ils ont un procédé; de fermentation dans des vases d'argile qui esl des plus rudimcnlaires et ne rappelle «pu- vaguement la fabrication de la bière en Europe. Le liquide est néanmoins légèrement alcoolique, mais toujours mélangé de mont, en proportion telle qu'il serait difficile de dire si le pombé se boit ou se mange.
La préparation du pombé, qui ne dure pas moins de trois jours, est spécialement réservée aux femmes. Kl les mêlent à ce breuvage je ne sais quelles plantes aromatiques des plus agréables au goût ; enfin elles avaient pris ici la précaution de passer le tout dans un tamis, ce qui me permit d'en avaler un verre ou deux.
Le miel, ou ce que j'appelle ainsi, était un sirop de sucre noirâtre, épais, peu appétissant, que je soupçonne fort d'avoir contribué à me donner la dysenterie un peu plus loin. On obtient ce miel eu broyant des morceaux de canne à sucre dans un mortier en bois, le même qui sert à moudre le grain et à extraire l'huile dos graines d'arachides. Le liquide obtenu ainsi est soumis à une ébullilion légère, qui le purifie un peu en le rendant liquoreux. La canne à sucre n'est nulle part jusqu'aux grands lacs l'objet d'une culture spéciale, néanmoins on en trouve souvent quelques plans dispersés aux environs «les villages. Les indigènes en sont très friands; mais, trop paresseux pour récoller plus que le grain nécessaire à leur subsistance, ils ne se donnent pas la peine de cultiver les plantes d'utilité secondaire. Je n'ai jamais pu, à mon grand regret, retrouver de ce sirop de sucre, qui, malgré ses effets nuisibles, m'était d'un grand secours pour manger mon ugali.
L'wjnli, espèce de farine, va devenir ma seule nourriture habituelle ; voici l'unique recette qui permette de l'avaler sans inconvénient :
\a>, campement terminé, Kamna installe son feu à peu de dislance de remplacement de ma lente, et dispose au-dessus deux casseroles pleines d'eau, l'une pour le thé, l'autre pour l'ugali ; il plante ensuite devant le feu de petites brochettes en bois, supportant] soil une mauvaise poule, soil un morceau d'antilope, soit un poisson, suivant les ressources de l'endroit.
Dès que l'ébullition commence, le thé esl servi sur ma table. Pendant ce temps Kamna décharge la casserole à ugali de son trop-plein, y jette brusquement quatre ou cinq poignées de farine et s'arme d'une longue cuiller en bois.
La cuiller plonge et replonge dans la casserole, tourne en tous sens, torlure cette pâte résistante, et fouille dans les moindres recoins pour l'empêcher de se brûler au contact des bords. Kamna souffle en maintenant de la
L'UGALI. 83 main gauche la casserole sur le feu, lehullilion devant être soutenue. La casserole retirée du feu, la cuiller y replonge pour en transporter le contenu dans une assiette. Kainna accorde à ce dernier travail un soin tout particulier; il a son amour-propre de cuisinier, et ne se permettrait jamais de me servir ma bouillie sans l'avoir au préalable arrangée en forme de boule, amoureusement arrondie par les mains propres de cet enfant de la nature; flanqué d'un morceau de viande grillée, l'ugali est enfin pomjM'usemcnt disposé sur ma table par mon boy.
Ici je m'arrête, le souvenir seul de ce ragoût fait défaillir ma plume.... Sachez seulement qu'à sa vue se resserre même le gosier blindé du sauvage, qui, malgré la faim, doit en faciliter l'absorption à l'aide soit d'une espèce de sauce, soit d'un morceau de viande ou de poisson, soit d'un peu de miel. C'est ce qu'ils appellent le kitoéo.
Pour le noir aucun de ces aliments ne peut à lui seul servir de nourriture, il n'est qu'un complément obligé de l'ugali. La farine seule possède pour lui toutes les propriétés nutritives; il s'en gorge, s'en gave, et d'ailleurs, eût-il de la viande à volonté, jamais son estomac ne sera satisfait et il criera toujours la faim.
L'ugali se fait avec toute espèce de farine et on fait farine de tout dans l'intérieur, même du manioc et de la poussière résultant du frottement de deux pierres grossièrement taillées qui servent à moudre le grain préalablement broyé dans le mortier.
Le manioc est considéré généralement chez les indigènes comme un aliment sans valeur, réservé pour les jours de disette. Pour le réduire en farine on doit auparavant faire sécher plusieurs jours les tubercules au soleil. Quelques voyageurs ont rencontré en Afrique une espèce de manioc vénéneuse à l'état frais, exigeant certaines préparations avant d'être mangée : je n'ai jamais ouï dire que cette espèce existai à l'est des grands tacs.
Kamna, qui sait que l'estomac des Européens a besoin, pour se soutenir, d'une nourriture variée, achète pêle-mêle toute la farine qu'il trouve, et la jette dans le même sac. Je ne lui ai jamais fait de remontrances à cet égard et je serais bien en peine de dire ce qu'il y a de plus mauvais du mélange de ces ingrédients ou de chacun pris à part.
Le maïs vert, cueilli avant que le grain ait acquis sa pleine maturité, mangé cru ou légèrement grillé, est peut-être le mets le plus délicat de ce pays-là. Une autre façon de le préparer consiste à moudre le grain après l'avoir grillé légèrement. Celte farine d'un jaune tendre fait un potage délicieux, que je connaissais depuis mon enfance, mais dont j'ignorais la confection.
8i L'A F IU MUE ÉOUAT0RI.UK.
Tous ces détails minutieux; dont la connaissance m'eût évité bien des peines, je les consigne ici pour l'instruction des explorateurs à venir.
A la nuit je lis parvenir au chef un beau cadeau d'étoffe pour reconnaître son hospitalité. -j/usage veut <jue les présents se fassent toujours dans l'ombre, à l'abri des regards indiscrets; le chef peut ainsi soustraire à la cupidité de sou entourage la presque totalité des cadeaux.
J'avais joini aux étoffes riches quelques mètres de colonnade pour payer le kiraugozi dont j'avais grand Iwsoin le lendemain. Le guide fut promis naturellement, mais n'arriva pas avant sept heures et demie, alors que j'avais déjà perdu une des heures les plus favorables à la marche. Oh! les guides! qui dispensera jamais le voyageur de cette corvée journalière? Kt c'est tous les jours la même histoire, les mêmes tourments, car il est bien rare qu'un guide consente à m 'accompagner deux jours de suite.
Quel charme inconnu et si puissant possède donc ce continent sauvage pour que, malgré tout, son souvenir persiste à me sourire encore, à travers les vexations sans nombre dont j'ai eu tant à souffrir?