CHAPITRE V
Villages du Kulu. — Étapi»s nocturnes. — Attaques de dysenterie. — Arrivai' d'une petite raravani' envoyée par M. Ledoulx. — l ue l>andc dp Rougas-llougas. — Les premières collines dp ITsagara. — Les marais dp la Makala. — t'n borna dp marchands d'psclavps. — |)ans les montagnes. — Passage difficile des seclinns du canot. — Séjour à kirangaouana. — Je reviens à la santé.- — Rébellion proinptpmpnt calmée dp mps hommes. — Passage du l'.uaha sur mon liatpau. — Halle agréable a Niiikua.
Du 1 1 ;iu 14 janvier 1884 nous avons successivement campé aux villages de Kisaki, Urembo, fioméro, Kirangué, qui lous briguent l'honneur d'être la capitale du Kulu. En réalité le pouvoir supérieur n'est nullement centralisé, et chacun de ces villages a son autonomie propre.
Le plus considérable d'entre eux ne compte pas plus d'une cinquantaine de cases, échelonnées le long des rives de la Mgéta, dans les marais de laquelle je patauge plusieurs heures, sous les arbres. Des lianes de toutes dimensions s'enchevêtrent aux rameaux supérieurs, les unes droites comme des fusées, les autres gracieusement enroulées autour des arbres géants qui abritent les buissons de leur ombre; je remarque une espèce de platane.
Le sentier s'élève doucement à mesure que nous approchons de ITsagara. A 500 mètres au-dessus de la mer, une grande plaine découvre sur notre droite le protil des montagnes du Wigu, premiers contreforts de l'Usagara. Les fonds des petits ravins, aujourd'hui desséchés, nous servent parfois de chemin. Sous l'humus [>cu épais apparaît une mollasse noirâtre, s'effritant facilement et con tenant une grosse proportion de fer oxydulé, que traversent par endroits d'épais filons de quart/.. Partout le fer abonde, spécialement sous l'aspect de grenaille d'hématite brune, dont les grains ressemblent au plomb de chasse n° 4 ou 6: il n'est pas de jour d'ailleurs qu'on ne traverse dans le sentier quelque source ferrugineuse.
Pour être relativement près de la civilisation (si le Zanzibar est la civilisation), les Vuakutu n'ont pas fait grand progrès dans les diverses
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branches de l'industrie; j'ai souvent rencontré plus loin des peuplades plus avancées qu'eux dans le travail du fer, qui se réduit ici à la fabrication de fers de lance d'une simplicité primitive, et de boues plus simples encore. Ces dernières sont modelées de diverses façons, en forme de trèfles ou de demi-ci reonférences, mais toujours terminées en haut par une lige pointue qui s'engage dans la téte du manche. Jamais en Afrique la poignée ne s'emmanche dans la pelle, c'est la pelle qui s'emmanche dans la poignée, comme pour les haches, du reste, si légères qu'elles soient. Nos ancêtres de l'âge de fer étaient de plus habiles artisans que ces gens-là. La poterie est aussi dans l'enfance de l'art : toujours l'éternel vase rond, mi-sphérique, orné de grossiers dessins.
Les communications avec la côte sont d'ailleurs peu fréquentes, les Arabes ayant depuis quinze ans abandonné la roule du Kulu, où les vivres sont raies et chers, et où il y a absence complète de toute espèce de denrées commerciales. Les seules petites caravanes qu'on rencontre sont composées de Vuanguana de Zanzibar, qui viennent quelquefois se procurer, au prix de trois mois de fatigues et de courses, quelque malheureuse défense d'ivoire, qu'ils troquent contre leurs fusils.
J'en rencontrai trois dans le premier mois de mon voyage. Souvent en butte à la malveillance des indigènes, auxquels leur petit nombre ne peut imposer, ces Vuanguana aimaient à se mettre quelques jours sous la protection de mes fusils et à profiler de ma caravane pour gagner un village moins hostile; mais certains d'entre eux me créèrent tant d'ennuis que je pris pour règle de ne jamais plus accepter d'étrangers dans mon camp.
A Kisaki «m trouve deux sentiers pour gagner l'Ussango, (pie je comptais traverser avant d'arriver au Nyassa. Je me décidai pour celui qui, le plus au sud, longe la frontière nord du pays des Mahengé. J'aurais, me disaiton, beaucoup de peine pour la marche, mais j'aimais mieux souffrir dans la brousse que de risquer de payer de forts hungos dans les pays plus habités.
Je croyais également, en m'inclinant vers le sud, trouver les montagnes de l'Usagara moins élevées : je commettais là une erreur que je devais chèrement payer.
A Goméro je commençai à ressentir de premières atteintes graves de la dysenterie qui, quelques jours plus tard, devait m'éprouver si durement; pendant quatre jours ce ne fut qu'une diarrhée ordinaire, mais accompagnée de faiblesse et de lassitude comme je n'en avais pas encore ressenties.
Avant d'arriver à ce village, nous traversons deux ou trois camps de
VILLAGE ni! KIITT. 87 Maffitis ou Mazitous, bandits do la cote est, qui vivent misérablement sous des amas de branchages et de chaume. Ils sont en petit nombre ei obligés à une certaine prudence par crainte des Vuakulu, i]ui sont armes de fusils et vont loin dans le nord pour faire leurs razzias, chez les peuplades inoffensives de ITsagara.
Les habitante de Goméro, à notre arrivée, sont dans un étal d'éhriéfé complète, suite naturelle de nombreuses libations de pombé. Le chef, deux
Aux bord* tic lu Mgéta. (Vuir \i. X'o.)
heures durant, m'accable de questions saugrenues, veul que je lui rende un oracle favorable sur les moissons de celle année, el quand, à bout de patience, je conclus que, par la sécheresse qui vient de sévir, elles pourraient bien souffrir un peu, il entre en fureur et me menace de nous envoyer camper dehors, menace plus facile à proférer qu'à exécuter.
A la nuit, mes hommes, grâce au mèine pombé, sont à l'unisson de leurs hôtes, et une rixe éclate avec les gens du village. Je règle les différends en faisant amarrer à la palissade qui me sert d'enceinte deux indigènes et deux pagazis qui, le couteau à la main, jurent leurs grands dieux de manger tous les Vuakutu.
!<8 l/AFUIOUE ÊQUATORIALE.
Le I i janvier j'entre à Kirangué, autre village du Kulu. Mon indisposition a pris des proportions inquiétantes, et pendant toute la marche je me train*' péniblement derrière la caravane.
Zungomcro, où esl mort, il y a quatre ans, M. Johnston de l'expédition anglaise, se trouve quelque part dans les environs, mais a été abandonné par les habitants, que le manque d'eau a chassés. Quelques-uns de mes hommes, qui étaient de l'expédition de M. Johnston, font naturellement un rapprochement entre sa mort et ma maladie, et, comme consolation, j'entends le soir à la veillée, au milieu des rires et <!cs éclats de voix, un de mes hommes crier : •< Kn vérité, mes frères, ces parages sont mauvais pour les Vuasuugu; vous verrez que celui-là mourra comme l'autre ». I.a sentence esl naturellement accompagnée de commentaires fantaisistes, projets de retour à Zanzibar, distribution de mes étoffes, etc.
Les cinq premiers mois, mes hommes, convaincus de mon peu de connaissance du kisouahili, ne se gênaient pas pour parler de moi tout haut et a tout, propos : je me gardais bien de les arrêter, et je pus ainsi les étudier à loisir. La vérité esl (pie j'avais encore grand'peine à m'exprimer, mais je pouvais néanmoins suivre le fil de leur conversation. Plus loin, quand je parlai couramment leur langue, mes hommes abandonnèrent le kisouahili, et l'on n'entendait plus dans mon camp (pie h; kimjaxm ou L» kiyniiHln, deux dialectes très connus à Zanzibar, ou encore celui de la tribu dans laquelle nous nous trouvions.
La santé de mon pauvre chien Terras ne vaut guère mieux que la mienne; le voilà complètement aveugle, et je suis obligé de le faire porter souvent pendant la moitié de la journée.
De Kirangué à Mgunda il nous fallut faire deux jours de tirikesa. On appelle ainsi des marches où le manque d'eau oblige à de longues étapes, laites de nuit afin d'exiler la chaleur. Nous partîmes le premier jour à trois heures de l'après-midi, pour camper xers neuf heures en pleine forci. I n violent orage s'abattit sur nous au coucher du soleil. Impression étrange que celle de la marche sous ces grands bois au milieu de l'ouragan déchaîné! Je suis, selon ma coutume, en tète de ma caravane, et l'obscurité esl si intense que j'ai grand'peine à distinguer mon guide, qui me précède à deux pas. Par instants, la foudre éclate avec furie, éclairant la forêt de reflets fantastiques, pendant que la pluie nous fouette le visage. Il semble (pièce soit un avant-goùt de l'enfer!
Les premiers rayons du soleil nous trouvent en roule le lendemain. Vers onze heures, harassés, exténués, nous prenons un peu de repos près d'une
ATTAOIKS DE DYSENTERIE. 89 mare si bourbeuse par suile du déluge d'bier, que mes hommes, peu tl if"— ficiles cependant, trouvent nécessaire d'en Gllrer l'eau à travers leurs chemises.
Sous un ciel blanc, pâle, par un temps saturé d'orages, il faut nous remettre en marche. Cette lois mes forces me trahissent ; resté loin derrière mes hommes sous la garde de cinq ou six d'entre eux, je tombe lourdement, au deuxième kilomètre. L'eau n'est pas bien loin heureusement ; mes hommes m'enveloppent dans un «le leurs chuka, me chargent sur leurs épaules, et à la nuit je puis enfin reposer sous ma tente.
Le 17, toujours porté, j'arrivai vers neuf heures à Mgunda, où je me dévidai à m'arrèter. Allais-je mourir à un mois de la cote?
Quelle affection effrayante que la dysenterie! je dont»' qu'il en soit une au monde plus violente, plus rapide dans ses effets sur l'organisme humain. Six ans auparavant j'avais, sur la côte ouest, essuyé une première fois ses atteintes, et la façon de la traiter me revint en mémoire. Je la tiens aussi de mon ami Brazza et je la donne comme excellente. On doit tout d'abord s'imposer une diète rigoureuse, se soutenir avec quelques assiettées d'eau de riz, dans lesquelles on délaye une dose de bismuth. On sait si la diète est dure dans de semblables conditions! Puis il faut se purger solidement au matin avec du sulfate de soude, et ne boire tout le jour que de l'eau pure mélangée de blancs d\eufs battus, dans la proportion de deux blancs d'œufs pour un litre d'eau. Ce liquide peut s'avaler sans trop de répugnance.
Une surprise bien agréable vint apporter un peu de baume à mes souffrances. Le lendemain de mon arrivée à Mgunda, une petite caravane de Zanzibarites entrait dans le village, au milieu des coups de fusil et du tintamarre d'usage. Kilo m'était envoyée par M. Lcdnulx, auquel j'avais demandé divers |>elils objets au départ; comme ou le voit, il avait fait diligence pour me ré|K)ndre le plus tôt possible.
« Ah ! maître, me dit Sougoro, le chef, quel métier que de voyager avec huit fusils dans ce pays! Hier encore nous avons été attaqués par les Maflilis et obligés de fuir dans la brousse, où nous avons dormi en compagnie d'un lion : aussi, pour revenir, nous allons piquer droit vers le nord par une roule « morte» depuis longtemps; à Mpuapua nous nous mettrons ensuite à la remorque d'une caravane descendante, plutôt que de repasser seuls chez ces bandits de Vuakutu. »
Entre autres surprises, Sougoro m'apportait un courrier d'Kurope et un petit sac de sel, qui m 'arriva bien à point. J'essayai d'écrire le jour même une sorte de récit de mon voyage, mais je n'eus la force que de griffonner
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quatre mauvaises petites pages au consul, dont deux consacrées à faire
1 éloge de ma santé; Dieu sait si je mentais!
Songoro reçut de plus des instructions sévères pour ne rien dire de ma maladie, et nous quitta avec ses gens après vingt-quatre heures de repos. J'ai su depuis qu'il avait regagné Zanzibar sans encombres.
Le village de Mgunda n'est plu dans le Kulu ; il est situé sur la frontière de ITsagara, au pied des montagnes, et doit sa notoriété à l'asile qu'il donne à tous les Hougas-Kougas des environs, qui vivent de leurs pillages chez les populations paisibles des montagnes. Il s'y trouvait, lors de mon passage1, une bande qui s'apprêtait à une grande razzia dans le nordouest.
Ces bandits me donnèrent, le 10 au soir, le spectacle de leurs danses de guerre, sous les costumes les plus grotesques. L'un d'eux portait sur la tète une garniture complète de becs de toucan, qui produisaient en s'entre-choquant le bruit le plus singulier. Les autres avaient comme coiffures des crinières de girafes, d'antilopes, de zèbres, des touffes de plumes de coq arrangées de diverses façons. I n lambeau d'étoffe rouge noué au cou complétait leur costume. Comme armes ils avaient un arc, des flèches à pointe de bois et un bouclier en peau de bœuf.
La fantasia ne dura pas moins d'une heure. Comme elle finissait, le chef me fil savoir qu'il avait l'habitude de réclamer un hongo aux caravanes qui passaient chez lui, et je compris tout de suite que cette petite fête n'avait d'autre but que de m'intimider.
« Sommes-nous dans l'UgOgO pour payer un hongo? fis-je répondre au chel. Je veux bien te donner en cadeau le dixième de ce que tu me demandes, pour payer ton hospitalité, mais pas de hongo! »
Après maintes palabres nous finîmes par nous entendre pour 7 à 8 mètres de belle étoffe.
Le résultat le pins net de la rencontre de ces Rougas-Hougas fut la désertion de deux de mes hommes. L'un d'eux, excellent garçon, qui avait disparu pendant la nuit, me fit dire le lendemain qu'il regrettait de me quitter, parce que je n'étais pas un mauvais maître, mais qu'il n'avait pu résister à l'envie d'aller faire une razzia avec ses vieux frères de ITnianembé. Il me laissait du reste son fusil.
Le '20, nous campons dans une forêt de bambous, au pied des contreforts de ITsagara.
Ma dysenterie eût peut-être demandé de prolonger mon séjour à Mgunda, mais le changement d'air compte au premier rang de mes règles d'hygiène, et le 20, quoique plus faible que jamais, je reprenais la marche.
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t'NE BANDE DE BOUC AS-ROUGAS. 01
Il me semble toujours prudent de s'éloigner le plus vite possible des parages où l'on a contracté sa maladie, quelles que puissent être les causes qui l'ont fait contracter, mauvaise qualité de l'eau, fraîcheur et humidité de la nuit, etc.; l'avantage qui résulte du déplacement compense, et au delà, la fatigue qu'il occasionne, et le repos, tant recommandé dans certaines affections, est toujours en Afrique, même au camp, une erreur grave. Mais quel supplice infernal que ces marches dans les longues herbes mouillées, où l'on est forcé de s'arrêter à tous les kilomètres!
Songoro apporte un courrier d'Europe et un petit sac de set. (Voir p. 89. J
L'état de faiblesse et de fatigue où j'étais me rendant un peu confus le souvenir des jours qui suivent, je copie textuellement mon journal de voyage avec le décousu de ses impressions.
Le 21, nous gravissons péniblement le mont Mahruki, à 200 mèlres d'altitude, au milieu de brumes intenses et de grands bois qui secouent sur nous leurs rameaux ruisselants de pluie et de brouillard; la pente est si escarpée qu'il me faut tailler le sol pour placer mon lit horizontalement. Le brouillard ne cesse pas avec le jour, el c'est à grand'peirie que l'on trouve du bois sec pour entretenir un peu de feu sous ma tente.
Il n'y a que huit jours que le même mal me dévore et je suis déjà comme un squelette; je n'ose plus me servir de mon petit miroir, tant mon visage
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m'épouvante. Il y a beaucoup de champignons dans ces endroits humides : la fausse oronge pullule; les indigènes mangent surtout un grand bolet grisâtre très commun.
Le 22, nous continuons à marcher sur «les collines bien boisées, et nous campons dans un village abandonné, où nous jouissons enfin d'un polit rayon de soleil.
Les matinées du 2."> et du 21 se passent à patauger dans l'immense marais de la Makata, où j'ai peine à trouver un emplacement un jmmi sec pour camper, (les deux marebes, avec de l'eau jusqu'aux genoux, me mettent à boni de forces. Pour comble de malheur, le calomel, que je suis obligé d'employer pour ménager mon sulfate de soude, me donne des coliques atroces.
Beaucoup de gibier en vue; troupeaux de girafes, de zèbres et de bubales : manqué à oit mètres un de ces derniers qui a regardé défiler toute ma caravane sans bouger de place. Le soir, Hassani parvient à décrocher une girafe; il n'arrive au camp que vers onze heures. Lions, hyènes font toute la nuit un vacarme épouvantable, et il n'y a pas un arbre en vue pour construire une palissade. Je n'ai plus du reste assez le sentiment de l'existence pour m'occuper de la défense de ma caravane.
Le 2ô, vers dix heures. Le marais se termine au pied des petites collines par la Makata elle-même, rivière de 20 mètres de largeur, qui court au sud-ouest. Une heure plus lard, nous arrivons à un petit village entouré d'un borna, propriété d'un Arabe de la côte qui fait ici le commerce d'esclave^.
Ce borna diffère peu comme aspect des villages environnants; les huttes, au nombre de vingt-cinq ou trente, sont cependant plus entassées, les rues plus sales, l ue ou deux chaînes d'esclaves circulent à l'intérieur ou viennent s'asseoir devant moi, me regardant du regard hébété, idiot, habituel à tous ces malheureux.
L'Arabe a quitté la place depuis quelques jours pour aller vendre à la côte une partie de sa noire marchandise; je crois fort, du reste, que ce prétendu Arabe n'est qu'un homme de la Mrima, attendu qu'aucun des chefs à qui il confie la garde île son camp n'est Zauzibarite.
Mes hommes m'expliquent à son sujet que les négriers qui font la traite dans ces parages possèdent en général deux bornas de celte sorte : l'un, comme celui-ci, à une certaine distance de la côte, autour duquel ils rayonnent pour faire leurs provisions de « bois d'ébène »; le second, retiré à la côte même, et placé de façon qu'on puisse entrer facilement en relations avec les boutres du canal et surveiller les bateaux de guerre; celui-ci ne
M A HAIS DE LA MAE AT A 'Jô
sert «|ti<* d'entrepôt temporaire, et, étanl généralement inhabité, échappe uni soupçons de l'autorité anglais**.
Passage des ravins sous lu pluie.
C'est dans ce dernier endroit que se t'ont toutes les négociations entre M négrier lui-même et les propriétaires des boulres, qui vont vendre ensuite les esclaves à Zanzibar ou dans les Comores. Aussitôt que, par ses rensei-
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gnomcnls, l'Arabe est sûr de l'éloignement momentané du bateau de guerre, il fait venir ses chaînes humaines à marches forcées et les embarque sans plus tarder sur les boutres, tout prêts à les recevoir.
Les journées des 26, "27 et 28 se passent sur de fraîches collines, dont l'air vif fait oublier l'atmosphère empestée des marais de la Makala. Au souffle vivifiant des brises du nord, mon estomac commence à se remettre un peu. Les forces enfin me reviennent avec la même rapidité qu'elles ont mise à me quitter.
Ce n'est pas sans peine néanmoins que j'arrive à suivre ma caravane sur ces pentes déjà raides, qui chaque jour nous font monter deux ou trois fois à 1 000 ou I 200 mètres pour redescendre; à 000 un peu plus loin.
Au camp j'ai au moins de l'eau pure à boire. Sous l'effet des premières pluies, de petits torrents roulent avec fracas dans le fond des ravins, formant beaucoup de petites cascades du plus gracieux effet.
Nous voilà dans la vraie montagne, (lela ressemble aux Alpes. Devant nous le mont Para Uranga s'élève menaçant, au grand désespoir des porteurs de mon bateau. Le tonnerre gronde tout l'après-midi avec des éclats et des déchirements terribles. Les éclairs se croisent dans toutes les directions; j'en compte quelquefois jusqu'à cinquante par minute. Partout ailleurs que sous ma pauvre tente ce serait un beau et grand spectacle.
Les habitants, peu nombreux, me semblent d'humeur plus douce que ceux que j'ai déjà rencontrés. Peut-être est-ce la santé qui, en me revenant, me donne celte illusion? Pour la première fois je vois les femmes s'approcher sans déliante de ma table, s'asseoir sur leurs talons en déposant leurs Corbeilles de haricots ou de farine, jacasser, rire et se moquer de moi [vendant des heures entières. Il n'y a pas jusqu'au kirangozi qui, le malin, ne semble avoir rabattu de ses prétentions insolentes. J'aperçois enfin avec plaisir quelques chèvres malingres, mais il m'esl impossible de les faire traire.
L'ascension du Para Uranga, le 29, fut une rude corvée, qui d'un coup nous éleva à 1 100 mètres au-dessus de la mer. Mes hommes, suant, râlant, s'aidanl des broussailles et des racines qui leur tombaient sous la main, mirent quatre heures à atteindre le faite. Le bateau n'arriva qu'à la nuit, et encore fus-je obligé d'envoyer souvent à son secours pour renforcer les porteurs.
La brume, en se déchirant un instant, nous découvre dans l'est, à travers une large crevasse, un panorama de toute grandeur : au loin, les monts Uguru, d'où sort le Kingani ; à nos pieds, les grands marais de la Ma-
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kala, si pleins de tristes souvenirs; enfin, dans le sud-ouest, une mer houleuse de petits sommets coniques ou ballonnés, entremêlés de groupes de nuages qui semblent hésiter en planant avant de s'abattre. Sur les flancs de la crevasse s'étagenl de petites cascades d'une blancheur de neige et s'ouvrent des ravins dont les eaux vont se perdre en bouillonnant dans le torrent qui gronde à nos pieds.
Ce sont les Alpes à s'y méprendre : il n'y manque pour compléter l'illusion qu'une chaumière au loin, un bêlement de troupeau ou un tintement de clochette.
Le lorrain sur lequel je campe me rappelle un peu le Grand-Son de nos Alpes dauphinoises (moins les rhododendrons); c'est le même sol nu, hérissé de roches compactes, c'est la même température glaciale, c'est aussi la même brume, à travers laquelle des touristes obstinés vont étudier les levers du soleil.
La marche du 50 nous élève de 500 mètres encore, jusqu'à un col étroit d'où nous redescendons à 1 200 mètres et presque à pic, dans une plaine marécageuse.
Sur une longueur de deux kilomètres, le sentier, qui ajuste la largeur du pied, se cramponne à une falaise verticale de 500 mètres de hauteur. Dans l'état de faiblesse où je suis encore, le vertige me prend, et à deux reprises je suis obligé de me mettre à plat ventre pour ne pas être entraîné. Mes Zanzibariles, aussi adroits dans les montagnes que robustes dans la plaine, sont insensibles à cette impression et s'avancent sûrement jusqu'à une longue roche plate, glissante, inclinée de GO à 70 degrés, qui barre complètement le sentier.
Ce passage demande plus d'une heure aux cinq sections de mon bateau ; je les vois l'une après l'autre suspendues aux amarres que mes chefs sont allés attacher successivement aux troncs d'arbres; mes hommes, étendus sur la roche, les font glisser avec précaution, au risque d'être entraînés dans les précipices si la corde vient à se rompre. J'assiste d'en bas à ce travail de géants, où la moindre imprudence peut ruiner d'un seul coup l'espoir que je mets dans ce frôle esquif; mais tout se termine heureusement.
Je ne regrette pas de n'avoir point emmené d'Anes avec moi, il m'eût certainement fallu les abandonner depuis deux jours.
A la descente, de petits sommets paraissent surgir de cette plaine, qui d'en haut nous semblait parfaitement unie; ils sont couverts par endroits de plaques d'un vert plus tendre que celui des forêts voisines. Ce sont des champs de sorgho et de mais. Quand nous arrivons de plain-pied, nous apercevons enfin sur ces mamelons dispersés des groupes de quatre ou
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cinq cases exposées en plein vent, sans palissade ni défense d'aucune sorlc. D'autres petits villages semblables apparaissent dans la montagne même, mais toujours à quelque endroit élevé, découvert, d'où l'on peut facilement voir un ennemi quelconque. C'est là que les montagnards craintifs de ITsagara vivent de leur récolte annuelle et de petits troupeaux de chèvres et de moulons, qu'ils chassent dans des sentiers perdus de la montagne, connus d'eux seuls.
Aujourd'hui, pour eux, l'ennemi c'est moi. On a vu descendre ma caravane; des cris d'effroi ont signalé son arrivée aux villages lointains : les sons du tambour vont d'une colline à l'autre, et je vois partout les indigènes effarés se perdre dans la brousse, emportant le plus précieux de leur pauvre matériel. Force m'est de camper en dehors du village et d'attendre, pour acheter des vivres, que le kirangozi ait rassuré la population.
Continuellement en butte aux incursions de leurs voisins, les Vuasagara sont toujours en éveil, prêts à s'enfuir au premier signal; leurs villages ne sont à proprement parler que des camps improvisés, faciles à lever en cas d'attaque.
La tribu qu'ils ont le plus à redouter est celle des Yuahéhé, qui, à chaque instant, surtout dans la saison des récoltes, font des razzias à main armée, et s'attaquent surtout aux femmes et aux enfants, qui n'ont pas, comme les hommes, la ressource de la fuite.
J'ai partout trouvé dans les montagnes les populations aussi craintives, aussi déliantes, et par cela même désagréables pour le voyageur, qui doit perdre son temps à les amadouer.
Heureux de leur indépendance, de cet air pur «les montagnes qu'ils respirent à pleins poumons, ces sauvages vivent dispersés, ne recherchant le voisinage de leurs semblables qu'autant que la nécessité les y pousse. Il> connaissent tomme nous l'adage : « L'union fait la force » ; mais ils ont un tel besoin de liberté, c'est-à-dire d'indépendance absolue, qu'ils aiment mieux souffrir que de l'aliéner.
La marche du 31 apporta quelque répit à nos fatigues, en nous ramenant dans un pays de collines moins abruptes que les montagnes de la veille. Nous trouvâmes, pour camper, le village de Kirangaouana, un peu plus important et mieux fourni de vivres que les précédents, qui étaient à peine suffisants pour nous nourrir. Je me décidai à un séjour en cet emlrjil, afin de faire prendra à mes gens un repos bien mérité par les fatigues des jours précédents.
Malgré la pluie et le brouillard, ma dysenlerie céda enfin au traitement, et je sentis mes forces revenir.