RÉBELLION DE MES HOMMES. 9U
Le 1" février, en deux petites heures de chasse dans la matinée, je hlessai trois cobes à croissant ; j'en ramenai un seul, une petite femelle, qui, après une longue fuite dans les grandes herbes et bien que mourante, ne put être achevée qu'à la troisième balle. Le cobe à croissant est le seul animal qu'on trouve dans ces montagnes, mais il y est nombreux.
L'après-midi fut orageux à tous les points de vue. Mes hommes, fatigués par un rude travail, mais bien plus encore las de leur bonne conduite depuis quelques jours, éprouvaient le besoin de mettre ma patience à une nouvelle épreuve. Vers les trois heures ils se rangèrent en ligne devant ma tente avec des visages de mélodrame qui m'annonçaient quelque chose de grave. A peine en manquait-il cinq ou six à l'appel.
Je constatais avec plaisir que les meneurs avaient perdu leur jactance d'autrefois. lisse dissimulaient dans la foule, et, quand je les pris à partie, ils me répondirent qu'ils avaient chargé Nassib de me transmettre leur maneno; c'est ainsi qu'on appelle les réclamations, protestations et discussions.
« Maître, me dit Nassib à voix haute, les hommes prétendent qu'ils sont fatigués, et, comme lu viens de dire que nous parlions demain, ils se sont réunis pour te faire savoir qu'ils veulent rester un jour de plus ici, et que demain ils refuseront de partir. L'usage des caravanes veut qu'on s'arrête un jour tous les sept jours, et que, lorsqu'on est obligé par le puri de inarcher dix jours de suite, on se repose quarante-huit heures au lieu de vingt-quatre. Or voilà dix jours qu'ils ne se sont pas arrêtés, et ils se disent incapables de continuer demain. »
Un long murmure d'approbation salua la lin du discours de Nassib, dont je ne donne ici qu'un résumé. Je m'attendais à quelque éclat qui m'eut désigné les principaux fauteurs du mouvement, mais aucun ne se produisit. On remarquera que Nassib, dans sa harangue, ne se compromettait pas personnellement ; il ne faisait que me transmettre l'opinion de la caravane, se gardant bien de donner la sienne propre, de peur de jM'rdre ou son prestige aux yeux des hommes, ou ma continuée.
« Mes enfants, répondis-je (l'usage veut que je sois le |>ère de ces forcenés), je connais comme vous les usages des Arabes, et certes mon intention était de m'arrèter deux jours, n'eût été l'insuflisance des vivres constatée par vous-mêmes, à tel point qu'hier, au moment de camper, vous avez demandé à pousser plus avant, jusqu'au village prochain. Il n'est pas possible, d'ailleurs, d'établir une comparaison entre nos marches et celles des Arabes : vous savez comme moi que les Arabes ne campent que vers trois heures du soir, quand nous, au contraire, campons rarement après midi.
100 L'AFRIQUE ÉUUATORI ALE.
« Combien «le lois, du l'esté, ne vous ai-je pas «lit que je n'aimais pas ces protestations en masse et ees murmures plus digues de Wachenzis (naturels) que d'hommes de Zanzibar? Que de lois ne vous ai-je pas priés de me transmettre plus respectueusement vos réclamations par l'entremise «le Nassih? Seul contre vous Unis, je n'ai pas le pouvoir de vous contraindre, mais j'ai le droit de vous couper les vivres, et je saurai en user largement, "ous voulez vous reposer, reposez-vous tant «pu- vous voudrez, un mois, di ux mois, mais, sur ma tète, tout le temps que vous passerez ici, il ne soi 'ira pas nu seul upandé d étoffe de ce lot que vous voyei là «levant moi »
Celle l'ois, tous protestèrent, mais avec un t«-l ensemble, une telle spontanéité, que je dus perdre l'espoir de cueillir ma mauvais»' tète pour faire un exemple. « On peut nous enchaîner, s'écriaient-ils en faisant «!«• grands gestes, mais jamais nous ne partirons demain. Notre père, notre mère, Saïd lui-même seraient là, que nous refuserions. Nous retournerons plul<}| à Zanzibar dire au consul ce <|iii s'est passé. »
Ce «lisant, avec des gestes que je ne puis décrire, ils se retirèrent «*n masse à l'extrémité «lu villag»' pour tenir conseil loin «le in«'s yeux cl de mes oreilles, et donner libre cours à leur fureur. Il fut d'abord décide qu'on retournerait à Zanzibar et qu'on partirait le jour même; quelques-uns avaient déjà serré leurs nattes, bouclé leurs cartouchières : mais on se ravisa. A la nuit, la première efferves«j«*nre était calmée; cependant le «léparl en masse pour la cote fut fixé au lendemain malin.
Mes chefs regardaient tout cela d'un air indifférent, en gens habitués à ces sortes «le spectacles; ils ne vinrent pas me parler, «le peur «le perdre leur popularité, mais ne se mêlèrent pas non plus aux mutins. Deux ou trois ftiis Nassih essaya «le faire de la conciliation, mais en vain. Si je cédais, j'étais sûr «l'avoir tous les jours des rébellions de celte sorte.
La journée du 2 fut relativement plus calme. Personne n'était parti poui Zanzibar; quelques escouades seulement étaient allées acheter des vivres aux villages voisins.
Le soir enlin Nassib m'apporta des paroles de paix et de conciliation.
« Les enfants sont reposés, me dit-il, et demain nous reprendrons la marche en avant.
— Il est bien entendu qu'ils oui perdu un jour sur leur pocho?
— C'est comme lu voudras, maître! »
Me voilà de nouveau à flot pour quelque temps ! Combien cela durera-l-il? Sait-on jamais à quoi s'en tenir avec ces télés légères, qui se font un prétexte de tout pour satisfaire leur besoin «le tumulte?
RÉBELLION DE MES flOMIIES. 101 Les 5, 4 et ô février, nous passons près uV divers villages aussi insignifiants que haut perchés. A peine puis-je compter 1(1 kilomètres par marche, tant nous perdons de temps dans ces ravins à monter et descendre sous une pluie ipii rend les sentiers difficiles.
Les vivres sont toujours rares et chers, mais les troupeaux de chèvres
(irviiicr »lrs Vuasagara dans un buisson.
deviennent plus nombreux, el je trouve quelquefois un bol de lait frais pour m aider à manger mon Ugali.
Pour les soustraire aux Vuahéhé, leurs ennemis jurés, les Yuasagara cachent leurs provisions dans des buissons épineux qui poussent drus et serrés dans les ravins autour des villages. Ces greniers ont l'éternelle forme cylimlro-eoniquc de la bulle, des dimensions minuscules, et sont toujours supportés par de longs pilotis, qui les protègent contre les rats et les serpents. En cas d'attaque, les pilotis sont aussitôt coupés, et le grenier
103 L'AFRIQUE KQUATOKIALE.
disparaît dans le buisson, qui est tellement dense qu'on se demande comment les sauvages peuvent y pénétrer.
Plusieurs espèces d'euphorbes s'élèvent dans le sentier; le plus commun a le tronc de l'euphorbe candélabre, mais les branches, toujours verticales, ont le coude arrondi à leur base et forment dans leur ensemble une touffe volumineuse. De petites orchidées poussent dans les rameaux des arbres. Le baobab enfin apparaît de temps à autre; je ne pensais pas le rencontrer à i 500 mètres d'altitude.
Toutes res essences des pays chauds donnent souvent à la route un aspect tropical, contrastant singulièrement avec le temps pris et sombre, qui rappelle l'automne d'Kurope. Tout humide qu'il est, cet air vif des montagnes me fait le plus grand bien ; à part ma maigreur, le seul reste de ma dysenterie est un appétit dévorant, que l'ugali excite encore au lieu de l'assouvir.
Pour arriver à Maroro, le 6, nous rentrons en plaine dans une immense forêt d'euphorbes, de plantes grasses de toutes espèces, au suc blanc empoisonné. On est obligé, pour faire passer le bateau, d'ouvrir le sentier à la hache et au sabre, et telle est la quantité de ces euphorbes et l'abondance de leur suc, que le sentier est littéralement blanc de lait après le passage de ma caravane.
Maroro, bien qu'il soit encore dans l'Usagara, possède un ou deux lembés, longues huttes à toit plat, que nous retrouverons dans l'L'héhé. L'arc et les (lèches de l'Lsagara ont ici complètement disparu pour faire place à la petite lance de jet de l'i bébé. Un bouclier elliptique, en peau d'antilope, est aussi en usage, mais en temps de guerre seulement; la lance est la seule arme portée en main d'une façon courant»'. On ne voit plus de fusils; les caravanes ne passant pas dans ces parages, les naturels ne pourraient pas refaire leurs provisions de poudre.
Ce sont de braves gens en somme que ces Vuasagara, mais bien ennuyeux avec leur manie de fuir à propos de tout et de rien : cela me fait perdre chaque jour deux ou trois heures à nouer les relations.
Le 7, au moment où je m'y attendais le moins, nous débouchâmes sur le Ruaha, large rivière qui court au sud et nous barre complètement la route. Le sentier, redevenu à peu près horizontal, en serpentant au pied de la haute montagne, nous a fait trouver ce jour-là des endroits charmants, de petits bois maigres remplis d'acacias, d'arbustes épineux, de plantes grasses, dont l'aspect me transporte dans les bois de pins delà Méditerranée.
Le sol est couvert de sentes de buffles et de girafes, et à chaque clairière nous rencontrons des troupeaux de gazelles, de springbocks, sur lesquels
PASSAGE fil! RUA II A. 10r.
je fais un feu roulant; un seul spi'inplmck ccpeiulnnt tombe à terre, el je n'ai pas le temps de courir après les blessés; s'il est un animal difficile à étendra raide d'une balle, ce sont ces |>etiles antilopes qui, le corps traversé, l'estomac en lambeaux, quelquefois même avec une jambe brisée, trouvent dans leurs ressorts d'acier la force de faire quatre ou cinq cents mètres en fuyant, juste ce qu'il faut pour les mettre à l'abri du chasseur.
Le Ruaba a été traversé, je crois, plus haut autrefois par Burlon. Je ne me rappelle pas ce qu'en a dit l'illustre voyageur, mais d'après les renseignements des indigènes je ne m'attendais pas à rencontrer une rivière de l»0 mètres de largeur, de S mètres de profondeur, avec un courant rapide accru par les pluies, l/eau est rouge, boueuse, toute pleine d'un limon argileux, que le courant arrache aux deux berges ravinées, hautes de 3 à 1 mètres. Depuis deux jours le niveau s'est, paraît-il, élevé de 2 mètres el doit croître encore. Chercher un gué dans de semblables conditions eût été peine perdue; aussi me décida t-je à monter mon bateau, tout heureux d'ailleurs de celte occasion de m'assurer si la gymnastique à laquelle il s'était livré depuis quinze jours ne l'avait pas trop endommagé. Quant aux pirogues des indigènes, je n'y pouvais pas compter. Je n'en apercevais qu'une très petite dans les environs.
Vers Irois heures mes hommes se mettent au travail, stimulés par une
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faim dévorante et par l*i iri|>ossi hililé do se procurer dos vivres sur la rive où nous sommes. Les sériions, débarrassées de leurs amarrages, sont alignées, el chacun s'escrime du marteau, du ciseau et «le la lime pour réparer les déformations produites par des chocs nombreux.
Hassani rentre au clair de lune, avec une tète d'anlilojx- à pieds noirs sur les épaules. Il a laissé naturellement l'animal dans la brousse; mais les hyènes n'y toucheront pas, m'assure-t-il, parce qu'il a lait des médecines (flaira) pour les conjurer. Le l'ait est que le lendemain, quand on m'apporta la viande, il n'y manquait... (pie l'estomac et une cuisse.
l,o S, vers dix heures, mon bateau était monté, tous les écrous étaient eu place et les jointures soigneusement calfatées avec une étoffe huilée. Le lancement s'opéra dans le plus religieux silence; malgré moi je ne pouvais me défendre d'une certaine crainte sur la réussite de l'opération, car je n'avais pas encore vu mon bateau d'une seule pièce.
Quant à mes hommes, ils ne s'étaient pas imaginé un seul instant qu'une pareille machine en fer put llotter; aussi fut-ce un cri général d'éloniiement quand on le vil surnager avec légèreté el se mouvoir, tout comme les daim de Zanzibar :
^< En vérité, mes frères, il flotte! » Kl tous de se précipiter, de saisir les avirons; il ne fallut rien moins que l'apparition d'un crocodile au milieu des tapageurs pour rétablir l'ordre nécessaire alin de mener rondement la traversé»'.
Sur la rive opposée, une bande d'indigènes, la bouche béante, les yeux glands ouverts, se demandaient s'ils rêvaient. A la nuit, le Ruaha était franchi, les sections étaient démoulées et relicelées à nouveau.
Je campai au village de Niukua, situé à doux kilomètres on aval sur la rive droite de la rivière. Les indigènes m'assurent que le Ruaha passe chez Méréré, ce que je ne puis croire, attendu que je ne l'ai pas coupé deux fois. Comme, d'un autre côté, il ne se déverse pas dans le Nya*»sa, il est à supposer que c'est un affluent de la Itovouma. Plusieurs de ses affluents ont des eaux saiimàtrcs, el le sel est assez commun dans les environs.
Niukua compte au nombre des bons souvenirs de mon voyage. Figurezvous un immense verger, lapissé de gazon tendre, frais, couvert ça el là do petits arbustes verts, de bouquets épineux; à l*est, la rivière avec l'éternel ronflement de l'hippopotame, le cri des oies sauvages, des bécassines; au nord el à l'ouesl, 1rs sommets brumeux de l'iîsagara.
Huit ou dix cases sont là, dispersées gracieusement, perdues dans cette immense solitude, sur un emplacement de deux à trois cents mètres. Le foir, chèvres et moulons, au nombre «le cent cinquante au moins, se
NIUKUA. 107 pressent en niasses vers leurs élables; tout eela hèle et se bouscule, conduit par des enfants an ventre rebondi et uns comme des vers.
A ce spectacle d'une nature primitive, grandiose et sauvage, se mêlent le souvenir des grands bols de lait frais, l'impression d'un estomac parfaitement remis et des forces qui me reviennent.
Vous est-il arrivé, lecteur de rêver d'une chaumière et d'un cœur? Venez à Niukua : mais amenez avec vous la propriétaire du cœur, je ne vois personne dans ces noires mégères aux longues mamelles, qui puisse y suppléer.
Cédant aux sollicitations des indigènes, j'organisai une grande battue pour le lendemain; mais la chasse a besoin, en Afrique comme ailleurs, d'être menée sans tant de monde. A midi, exténué, j'arrivai cependant à tuer un zèbre. Kn revenant nous rencontrâmes une bande de six coudons que je manquai bêtement. C'est la seule fois que j'ai vu cette gracieuse antilope : jusqu'aux grands lacs, toutefois, on rencontre souvent sa piste; au delà elle est complètement inconnue.
Hassani tua un rhinocéros à deux cornes. J'en fis cadeau au chef du village et je gardai le zèbre pour mes hommes et mes hôtes. Voulant reconnaître ma générosité, le chef me lit cadeau d'une chèvre, «l'une belle jarre de lait, et, en me quittant, me déclara qu'il était mon ami pour la vie. A plusieurs reprises il m'exprima son étonnement de voir que je ne volais rien chez lui , comme c'est l'usage des caravanes arabes quand elles passent dans ces pauvres villages.
Que n'ai-je rencontré beaucoup d'autres Niukua échelonnés le long de ma route!