PLANS DE VOYAGE
que je soumets au lecteur : mon oncle, M. Théodore Giraud, qui m'a aidé à la mettre en ordre, et- M. Riou, l'artiste bien connu, qui Ta illustrée de son crayon magique.
Avant de poursuivre, je veux dire ici un mot de mes projets, que plusieurs feuilles mal renseignées se plurent alors à dénaturer; je liens à remettre chaque chose à sa plact» . • ■
Sans but nettement défini quand j'avais commencé à m'occuper du « noir continent », je m'étais successivement proposé de l'attaquer dans toutes les directions; le Niger, le Nil, le Zambèze et le Congo m'avaient tour à tour attiré. Chaque voyageur, prêchant pour son saint, aime à présenter le pays qu'il a vu sous son aspect le plus séduisant. Caillié et HungO Park m'avaient bien longtemps fait rêver de Tombouctou, Barth et Overweg du lac Tchad, Baker du Nil. L'Afrique du Nord néanmoins avait peu d'attraits pour moi. Si je recherche volontiers la difficulté, l'obstacle à surmonter, je n'aime pas à risquer l'impossible, et dans ces luttes perpétuelles avec les Maures, les Touaregs, les tribus du Soudan, l'Européen se trouve vraiment dans des conditions d'infériorité trop grandes. A moins d'être un Caillié, il faut commander une expédilion militaire, pour passer avec quelques chances de succès à travers ces populations fanatiques, et plusieurs raisons m'empêchaient de songer à une entreprise pareille.
Le Sahara, d'ailleurs, avec son soleil embrasé et ses horizons de sable, me tentait peu. L'Afrique tropicale m'attirait bien davantage; je n'en connaissais que la côte, et je m'en figurais volontiers l'intérieur couvert de ces immenses forêts vierges comme celles du Gabon, ou de ces gracieux bouquets de manguiers et de cocotiers qu'on voit à Bourbon et aux Comores. A ce moment, du reste, les regards se concentraient sur Zanzibar et sur la route de Tabora, illustrée par tant de voyageurs célèbres. Les récits de Livingstone, Stanley, Burton, Cameron, venaient coup sur coup d'éveiller l'attention du monde entier. Leurs livres, pleins de descriptions enthousiastes, donnaient aux grands lacs des proportions merveilleuses, montraient à chaque pas des mines d'or, de charbon et de cuivre, une source inaltérable de richesses pour l'Kurope. Je m'étais attendri avec Livingstone sur le sort de ces pauvres Africains! Qui ne deviendrait négrophile à la lecture émouvante de toutes ces scènes d'esclavage?
Aujourd'hui beaucoup de mes illusions se sont envolées. Qu'on ne croie pas cependant que je veuille loucher à la mémoire de Livingstone; on peut ne pas aimer l'homme, ne pas épouser ses opinions; l'Angleterre peut se plaindre de payer ses erreurs de beaux deniers comptants, mais la gloire de l'illustre voyageur, qui sut sacrifier son existence entière à une grande
\ L'AFRIQUE ÊQUATORULF.
idée, iloit être à tout jamais resj>ectée. Sa mort sublimé dans les marais du Bangouéolo me ramenait à chaque instant dans ces parafes : aussi l'exploration de ee lac devint-elle bientôt mon but définitif.
Le lac Bangouéolo se trouvant en plein centre du continent, à égale dislance des deux côtes, je pouvais pour l'atteindre partir soit de Zanzibar, soit de Saint-Paul de Loanda, les seuls points, à jm'u près, où l'on puisse équiper une grosse caravane pour l'intérieur. Ma croisière sur la côte ouest m'avait laissé une assez Jriste opinion des populations de ces contrées, abruties par l'eau-de-vie de traite et l'absinthe, et qu'on emmène difficilement loin des factoreries. Cette raison et plusieurs autres me décidèrent pour Zanzibar, dont la population est plus habituée à ces longs voyages. Stanley nous représente le Mguana comme l'idéal de la fidélité, du courage éprouvé ; Burlon, au contraire, comme le pire des vauriens; en prenant un terme moyen , je pouvais compter que mes hommes me suivraient quelque temps, quitte à m'abandonner plus lard ; c'est précisément ce qui m 'arriva.
Zanzibar, par sa situation à l'entrée de la route de I l nianernbé, se prèle admirablement à la formation d'une caravane; une grande partie de la population noire passe son existence à courir du Tanganika à Bagamoyo et réciproquement. Aussi nomades que les Arabes dont ils dépendent, les esclaves s'engagent volontiers sous les ordres de l'Européen, qu'ils commencent à connaître. Presque tous, venus des quatre coins de l'intérieur, rompus à la rude existence des caravanes, y retournent par la force de l'habitude, ne prenant le temps que de se reposer quelques jours à Zanzibar. Comme j'aurai souvent l'occasion de parler d'eux, de m 'étendre sur leurs qualités et surtout sur leurs défauts, je reviens à mon itinéraire.
La route la plus directe de la côte au Bangouéolo passe à la pointe nord du lac Nyassa. Livingslone parle souvent de celte roule, qui, de son temps, était assez fréquentée par les Arabes; il lui accorde divers avantages, qui me la firent préférer à la route empestée de Tabora. J'étais, de plus, désireux d'éloigner dès le début du voyage ma caravane des roules fréquentées, où les occasions de désertion sont journalières.
Par cette voie, six mois devaient me suffire pour atteindre le lac; six mois à marcher sous la pluie, en pleine massika1 : mais j'étais obligé d'en passer par là pour arriver au Bangouéolo dans la saison sèche; c'est le seul moment de l'année où il soit abordable, remarque faite par Livingslone, qui l'a du reste payée de sa vie.