I. Saison pluvieuse
PLANS DE VOYAGE. 5 On se rappelle aussi la difficulté que ce dernier avail eue à se procurer des pirogues, la malveillance des indigènes de Malipa, qui ne contribua pas pu à abréger sa longue et dernière maladie. Pour m'affranehir de ces ennuis, je me déridai à emporter un jM'tit bateau. Je ne me dissimulais pas les difficultés de l'entreprise, mais les avantages que j'en retirerais pouvaient être inappréciables.
Après la circumnavigation du Bangouéolo, celle du Moéro s'imposait à mon programme. Livingslone faisait sortir la Louapoula de la partie nord 0*11 premier de ces lacs : il me serait donc aisé de passer de l'un à l'autre, appuyé par ma caravane qui, longeant la rive droite, m'aiderait à descendre les rapides et les cataractes. Dans celle partie de mon voyage je ne prêtais pas assez d'attention à la différence de 400 mètres d'altitude entre les deux nappes d'eau. 400 mètres, sur un si petit parcours, supposaient de grosses cataractes : mais Livingslone n'en avait jamais entendu parler.
Enfin, à partir du Moéro, mon itinéraire devenait incertain ; il m'était difficile de prévoir la nature des obstacles que j'aurais à surmonter, et la façon dont je supporterais ces premières épreuves. Je pouvais du moins rayonner dans toutes les direelions sans sortir des parages inexplorés, et prendre telle ou telle décision commandée ou indiquée par les circonstances.
En Afrique il faut toujours faire une large part à l'imprévu. Les difficultés avec lesquelles on lutte journellement diffèrent essentiellement de celles que l'on rencontre en pays civilisés. En Europe nous les attaquons de front avec des ressources déjà connues; en Afrique il y a presque toujours avantage à les tourner,... s'il vous reste assez de patience pour cela; car, en face de la nature, les bravades chevaleresques sont une pauvre ressource. A la force on oppose la force, mais comment lutter autrement que par la patience et la ruse avec cette malveillance sourde et persistante des indigènes, qui use les tempéraments les mieux trempés? Ils ne vous résisteront pas, ils fuiront en brûlant leurs villages, et, sous peine de mourir de faim, il faudra bien vous rapprocher d'eux, sauf à payer dix fois ce que l'on vous demandait dans le principe.
N'est-ce pas du reste un des charmes du voyage de courir ainsi à l'aventure, sans autre but précis que celui de visiter tel endroit que vous savez intéressant? A se sentir ainsi, seul, sans maître, le chef de la caravane prend conscience de sa force, de la responsabilité qu'il assume, et ses facultés s'accroissent en proportion de l'initiative qu'il est obligé de déployer.
6 L'AFRIQUE ÊQDATORIALB.
Celte considération est une de relies qui m'ont engagé à jKirlir seul, chose qu'on m'a reprochée bien souvent ; s'il en fallait une seconde pour excuser ma décision, qu'on feuillette l'un après l'autre les livres qui traitent de l'Afrique: on y verra les caractères s'aigrir au bout d'un mois au contact des misères perpétuelles du voyage, les meilleurs amis se détester cordialement. Franchement ces écrits ne m'encourageaient pas à prendre un compagnon de route.
« Prenez au moins un médecin », me disait-on. Je n'ai d'abord «Luis la médecine et dans les médecins qu'une confiance modérée; est-il besoin d'être homme de science pour administrer un gramme de quinine ou trente grammes de sulfate de soude? Les maladies d'Afrique sont violentes mais peu variées, le stock des médicaments que vous emportez ne l'est pas davantage, et pour savoir user de huit à dix remèdes principaux employés contre la lièvre et la dysenterie il n'est pas besoin d'être docteur.
Mon plan clairement exposé, je reviens à mes préparatifs; je ne veux pas faire ici rénumération complète des effets et des objets d'utilité pratique indispensables pour une pareille expédition ; nombre de voyageurs en ont déjà donné des listes faciles à consulter; du reste, comme chacun a sa façon de comprendre la manière de voyager, chacun devra les remanier pour les approprier à son goût, à la mission qu'il a à remplir, aussi bien qu'au pays qu'il va traverser.
Il est cependant, dans le matériel d'une expédition, des objets qui ne peuvent guère varier, c'est sur eux que je veux attirer l'attention de ceux qui viendront après moi; puissé-je ainsi leur éviter une partie des malheurs et des souffrances qu'il m'a fallu endurer!
4'emporlais avec moi vingt-cinq mousquetons Gras, dont deux Kropa- Icheks donnés par le Ministère de la guerre; je devais compléter cet armement à Zanzibar. Le fusil Gras est une arme supérieure et bien connue: ce n'est donc |>as de lui que je veux parler, mais de mes fusils de chasse. Les armes de M. X... peuvent être excellentes pour la chasse du chevreuil ou du sanglier, mais il me permettra de lui dire qu'en Afrique elles sont absolument insuffisantes. Je lui signalerai aussi l'élonnement pénible que m'ont procuré ses cartouches à plomb, quand à Karéma, en en ouvrant quelques-unes, je me suis aperçu que le fi était marqué 0, et tire versa. J'ai, par suite de celle négligence, manqué plus de cinquante pintades dans les huit premiers mois; et quand il saura que je souffrais alors de la faim, il ne m'en voudra pas trop de lui signaler le fait un peu vertement. Je m'empresse d'ajouter qu'il m'a fourni un excellent ehphanl gun, qui me rendit
Equipement. 7
de grands services pour le buffle quand jVus triplé l;i charge de poudre dans la cartouche.
J'avais reculé, dans mon armement, devant le prix d'un express ri fie , erreur qui aurait pu m'èlre funeste sans mes fusils Gras. Ces derniers sont les seules armes de guerre maintenant existantes qui soient vraiment bonnes pour la chasse; la halle est la même que celle de l'express, et la vitesse initiale de ces deux fusils diffère peu. Il faudra seulement avoir la précaution de faire adapter au fusil Gras une ligne de mire de chasse et de prendre des halles à pointe d'acier.
Si l'on veut un express rifle, on devra s'adresser directement en Angleterre ou en Hollande; il ne s'en fabrique pas en France, et ceux qu'on trouve chez certains armuriers sont des armes de relui I.
Les instruments de physique qui me furent fournis par MM. Lorieux, Yion et Baudin se trouvaient en tous points excellents; on fera bien de prendre une rechange pour chaque espèce de thermomètre : il se glisse souvent dans les meilleurs instruments des bulles d'air, qu'on ne peut pas chasser avec les moyens dont on dispose.
Je remercie également M. Puech pour le soin qu'il a mis à m'installer mon appareil photographique, le premier de son espèce arrivé intact sur le Tanganika.
On trouve au Bazar «lu voyage, chez Walker, un petit lit en fer capitonné qui est une merveille de solidité et de confort. Je ne ferai pas le même éloge de ses tentes, qui sont trop faibles; je ne connais pas, du reste, de toile capable de résister à cinq mois de saison pluvieuse; quand vient le quatrième mois du voyage, la tente est condamnée à un raccommodage continuel.
Je pardonnerai difficilement à M. Z..., qui s'intitule cordonnier de la Société de Géographie, de m 'avnir laissé marcher pieds nus pendant trois mois, car ses chaussures, prétendues inusables, ne résistent pas à un mois de marche pendant la massikti. Il faut, pour la marche, des bottines lacées, légères, à doubles semelles, de petits souliers pour le camp, enfin des jambières avec tige en baleine, au lieu de guêtres, qu'on n'a jamais le temps de mettre.
On trouve chez M. Charbonnier, rue Saint-Honoré, diverses étoffes caoutchoutées qui valent les meilleurs rnackintoshs de Londres.
Enfin je recommande la cantine inventée par M. Grandidier, et fabriquée chez Duval, rue Mogador : si elle ne renferme pas de moules à gâteaux, pâtisseries et autres douceurs, elle contient, à leur place, avec un poids minime, tous les ustensiles nécessaires à la cuisine modeste du voyageur.
8 L'AFRIQUE È<) t'ATORI ALK.
Mon bateau fui celle de mes commandes qui me donna le plus de soucis, et dans l'impossibilité où je me trouvais de quitter Paris, je dus m'en remettre complètement à MM. Forrest and Son, à Londres, qui s'étaient chargés de le construire; je me plais à reconnaître qu'ils ont de tous points justifié ma confiance.
Mon bateau était construit eu acier doux avec les formes d'une baleinière et mesurait 7 m. 50 de longueur sur ! m. 50 de largeur. Pour en faciliter le transport à dos d'homme, je l'avais fait couper en cinq sections, trois grosses au milieu, pesant chacune 80 kilogrammes, et deux petites de 50 kilogrammes chacune. Huit sections transversales au lieu de cinq eussent été très avantageuses au point de vue du transport, mais j'avais peur de trop compromettre ainsi la solidité de mon embarcation!
Enfin, j'avais demandé un seul mât sur l'avant, avec une voile latine : c'était peu élégant, mais commode à manœuvrer. Le bateau n'arriva à Zanzibar que deux jours avant mon départ, au moment où, désespérant de jamais le revoir, j'allais me mettre en roule sans lui. J'abandonnai, pour m'alléger, le niât, la vergue, les bancs et les boiseries, toutes choses qu'il me serait facile de refaire en route quand le moment viendrait de m'en servir.
Lorsqu'il aura tout son bagage prêt et emballé, le voyageur qui part pour la côte d'Afrique fera bien de s'en faire suivre, plutôt que de le confier à l'une ou l'autre des compagnies qui sillonnent l'océan Indien. A celte distance de la mère patrie, les contrats n'existent pour les armateurs qu'autant qu'ils servent leurs intérêts^ et telle caisse embarquée à Londres ou à Marseille met facilement sa jietile année pour arrivera destination, quand elle y arrive. J'étais heureusement prévenu el je pus agir en conséquence.
Le 9 juillet 188*2, à Marseille, sur le pont «lu Jemna, je serrais la main des parents et amis qui avaient tenu à m'apporter jusque-là leurs derniers souhaits.
Le 25 août, après une traversée assez maussade de quarante-cinq jours, nous jetions l'ancre dans le port de Zanzibar, par un de ces soleils blancs des tropiques, triste avanl-goùl du séjour que je venais y faire.
La première étape du nouveau débarqué l'amène à la douane, immense hangar construit sur la plage, où marchandises, ballots de toutes espèces, empilés les uns sur les autres, ne laissent aucun espace à la circulation de l'air. Une foule grouillante, qu'attire l'arrivée de la malle, va, vient, se bouscule dans cette atmosphère empestée, où l'odeur du coprah et du pétrole
! HARY
! - * t îD ... • :/».. >N3 t' L
ZANZIBAR. 11 le dispute à bien d'au 1res moins catholiques encore. L'Arabe affairé s'y coudoie avec ses noirs esclaves à moitié nus; Banians et Parais s'informent avec intérêt des nouvelles d'Europe et oublient votre bagage, qu'ils oui le droit et le devoir de visiter en leur qualité de douaniers. Les comptes sont, du reste, faciles à régler : toute marchandise, de quelque nature qu'elle soit, est frappée d'une taxe de 5 pour 100 sur le prix d'achat; ceux qui trouveront cette mesure un peu outrée peuvent s'attendre h en voir bien d'autres s'ils doivent séjourner dans la capitale de la Green Island de la mer des Indes.
En sortant do la douane, ou débouche sur le quai, qui mesure de 700 à 800 mètres de longueur, avec une largeur 1res variable. Les maisons s'y alignent dans un désordre parfait. La première qui attire l'attention est le palais du sultan, grande bâtisse carrée à trois étages, qu'on dirait construite en carton. Des candélabres de mauvais goût apparaissent à toutes les fenêtres; sous la véranda du rez-de-chaussée, quelques Persans mal vêtus montent la garde le sabre au poing; sous celle du premier étage, des Arabes, des Indiens se promènent gravement dans leurs riches costumes; d'autres entrent, sortent, donnent enfin une grande animation tant à la porte d'entrée qu'à la petite place sur laquelle elle s'ouvre.
A gauche de ce palais, qui, vieux de vingt-cinq ans, commence à menacer ruine, s'en construit un second, derrière la douane que nous venons de quitter; les proportions en sont plus grandioses, trop grandioses même, attendu qu'il s'écroule toutes les fois qu'on veut toucher au troisième étage. Viennent ensuite la prison, une batterie de douze canons sans artilleurs qui tire sur la mer, enfin le consulat allemand et le consulat anglais.
Dans la direction du nord, juxtaposé au premier palais, s'étendent d'abord le harem, puis quelques maisons particulières, au nombre dosquelles l'hôtel Chabot, le seul de son genre. De ce dernier, rien à dire; on y trouve facilement, comme partout hors d'Europe, une mauvaise table, du vin de contrebande à k2 roupies la bouteille, et un lit de camp avec une moustiquaire déchirée.
À tout prendre et à juger de la ville par le quai, la première impression n'est pas mauvaise. Mais on n'a pas plus tôt enlilé l'une des rues latérales qui y aboutissent, que le coup d'œil se transforme. Un sait combien peu les Arabes ont le sentiment de la ligne droite; si leurs constructions en font foi dans les moindres détails, l'alignement des rues en est une preuve encore plus concluante. Telle rue qui, à un moment donné, mesure deux ' mètres de largeur, passe facilement, un peu plus loin, à la moitié, ou moins encore, tourne à droite, revient sur elle-même; si l'on pousse
H L'AFRIQUE ÊOUATORIALE.
«1 roit devant soi pendant une demi-heure, on a bien «les chances «le revenir à son point de départ.
N'oublions pas que toutes ees maisons ont deux ou trois étapes, et l'on pourra juger de la quantité d'air et de jour qui circule dans les rues. Je ne dis rien des montées et des descentes qui, dans un pays plat comme la main, ont l'air d'être faites expies, ni des entrepôts de toutes sortes qui par endroits vous obligent à faire de longs détours.
Si cependant, à forée de prendre des relèvements, de consulter le soleil, on arrive à traverser de part en part ces fouillis de maisons borgnes, on débouche, à la fin, dans le quartier nègre, à Nambo. Ici l'air circule davantage; ce n'est pas que la rue se soit élargie, mais les huttes en torchis ne mesurent pas plus de '2 m. .r>0 de hauteur et on se rapproche par le fait de l'atmosphère respirable.
Quelques pas encore, toujours dans l'est, et nous nous trouvons en pleine campagne, dans de petits sentiers bien battus, graeieusement ombragés par des manguiers séculaires, des bananiers, cocotiers, orangers, citronniers, goyaviers, jacquiers et autres espères. Tous ces feuillages aux teintes variées s'en tre-rroi sent dans un désordre plein de grâce naturelle et sauvage, donnant à tout l'intérieur de l'île cet aspect enchanteur qu'on ne retrouve qu'aux Antilles.
C'est avec peine qu'on s'arrache à ce spectacle : il faut bien cependant traverser de nouveau la ville arabe pour gagner notre hôtel. Vers la tombée de la nuit l'animation est à son comble; je doute qu'il existe au monde beaucoup de rues aussi mouvementées que celles de Zanzibar. Construite sur une petite presqu'île qui n'a pas plus de 1 500 mètres carrés, la ville proprement dite renferme près de Ô0 000 habitants de population fixe, sans parler de la population flottante, dont le sultan n'a jamais cherché à faire le recensement. Tout ce peuple, à certaines heures, se presse en foule dans les deux ou trois artères principales, sur des jdaces où une section d'infanterie ne pourrait pivoter et dans des marchés empestés par l'odeur de poissons pourris. Le transport à dos d'homme ne contribue pas peu à ajouter à ce mouvement qui est le caractère dominant de la ville : ce ne sont partout que jxujazh (porteurs), suant, chantant pour se donner du cœur, l'échiné courbée sous un bâton auquel pend un ballot d'étoffe, une défense d'ivoire, un sac d'arachides. Ici, un gamin avec une corbeille de mangues sur la tète; là, une procession de porteuses d'eau, aux épaules nues, le> seins emprisonnés dans des pagnes aux couleurs éclatantes et s'avançant majestueusement, leurs mlungui sur la tète, avec un déhanchement qui ne manque pas de grâce;