‹ Les lacs de l'Afrique équatoriale; voyage d'exploration exécuté de 1883 à 1885Chapitre 20 sur 119 · CHASSE AUX PINTADES. III · texte numérisé non relu

CHASSE AUX PINTADES. III

dernière chaîne île l'Usagara que j'eusse encore à franchir pour rae trouver (lan> IThéhé.

Lus indigènes « cuisent » ici (c'esl l'expression reçue) un peu de sel pour

A travers les Acacia horrida.

le vendre aux environs en gros pains arrondis, qui ont conservé la forme du vase dans lequel on l'a fait dessécher. Le sel est recueilli sur les hoixls de la rivière sous forme d'efflorescences salines el dissous dans de l'eau avec

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lu boue grisâtre qui l'accompagne, Ce liquide peu appétissant est ensuite passé à travers un lil d'herbes qui le purifie légèrement, «'I soumis enfin à une éhullilioii lente qui le cristallise et lui donne la forme de pains.

Partout en Afrique, dans les pays à sel, c'est le même procédé simple et économique produisant un pain noirâtre, dont l'impression sur la langue et le palais est celle d'un salde qui aurait trompé dans une solution salée. J'aurais mauvaise grâce, du reste, à en dire du mal : deux années de suite j'en ai lait nies délices.

La chaîne de montagnes qui se dresse devant nous mesure près de trois mille mètres: est-ce vraiment la dernière? je n'ose l'espérer. Depuis dix joui s le guide s'évertue à me persuader que nous devons incessamment entrer dans une immense plaine qui s'étend loin vers l'ouest. Les difficultés naturelles ne sont au reste qu'affaires de fatigue et de travail, mais j'ai bien peur d'en rencontrer d'un autre genre à l'approche de l'iln-hé. Les indigènes ne tarissent pas en malédictions sur la malveillance et la cruauté des Vuahéhé, et, à foire de l'entendre dire, mes hommes sont aujourd'hui persuadés qu'ils ue sortiront pas vivants de ce pays.

Il se trouve au village quelques spécimens de ces sauvages - ils hahileiil près d'ici et vivent en lionne intelligence avec les Yuasagura. Beaux gars, solidement plantés, à l'allure hautaine et dégagé»', ils sont d'ailleurs parfaitement nus et mettent leur pudeur à s'ahriler la tète avec des lambeaux d'une étoffe graisseuse et noire de crasse.

Deux d'entre eux <»nt les oreilles coupées et, sur mes questions, se mettent à me raconter leur histoire avec entrain et volubilité.

« Nous autres, dit l'un d'eux, nous Vuahéhé, notre métier c'est la guerre; chaque année, au moment des moissons, nous parlons pour ITrori, l'UsangO, l'Usagara, afin de ramasser des femmes et des enfants. I n jour, chez Méréré, nous venions de prendre un village; tous les hommes avaient été égorgés, les femmes faites prisonnières. Dans une case nous étions, mon frère et moi, occupés à amarrer une dernière esclave, quand il se lil un grand bruit: les habitants venaient de rentrer avec des renforts, et en un instant nous fûmes tous deux pris et faits prisonniers. »

(A la place de Méréré, pensai-je, je sais bien ce que j'aurais fait de loi, bandit!)

« Nous étions jeunes tous deux, poursuivit le conteur comme répondant à ma pensée, et Méréré, estimant que nous pourrions cultiver la terre, nous lit grâce de la tète, mais on nous coupa les oreilles. » Ce disant, il imitait le mouvement du couteau en portant un doigt à son oreille mutilée, et parlait d'un grand éclat de rire.

uigiiizea

LES VUAHKIIÉ. 115

« Vois-tu, Msungu, des Yuahéhé cultivant la terre de Méréré! Pendant quelques jours nous avons fait semblant de travailler; puis un beau matin nous filions dans la prairie pour ne plus jamais revenir. »

On a vu ce sauvage rire au souvenir de son suppliée; le fait est que la douleur physique n'a pas sur l'Africain la même prise que sur nous. Son système nerveux, moins développé ou autrement développé que le nôtre, ne reçoit pas la même impression des actions extérieures. La souffrance, du reste, comme tant d'autres choses, subit l'influence des milieux ; dans un pays où les ulcères de toute nature rongent la moitié de la population, on la cécité est commune, où la misère la plus affreuse se rencontre à chaque pas, la perle d'une oreille peut être considérée comme une privation presque insigniGante, et l'on ne saurait se tenir pour bien malheureux si l'on n'est affligé que de ce mal.

Le seul souvenir «le la douleur amène une ombre sur nos visages pAles; mais le souvenir n'existe jamais chez les Noirs qu'à l'état confus. La mémoire a-l-elle même sa case dans le cerveau de l'Africain? Son imagination légère effleure tout sans s'y arrêter.

On a dit bien souvent que l'Africain n'était pas rancunier. C'est effectivement le seul défaut qui lui manque; mais qu'on n'appelle pas qualité ce qui n'est en réalité que de l'oubli.

A côté de cette insensibilité, de cet endurcissement à la douleur, le trait de caractère le plus frappant chez l'indigène, mais dans le domaine moral alors, c'est l'amour exagéré qu'il a de l'existence : sentiment très louable du reste et dont la cause est encore le |>eu de réflexion dont sa pauvre tète est capable. L'amour de la vie chez lui semble s'accroître des misères qu'il y endure : il s'y rattache, s'y cramponne avec toutes les forces que l'instinct donne à la brute. Souffrir tant qu'on voudra, mais mourir, jamais ! D'une nature essentiellement aventureuse, d'un caractère indépendant, d'une insouciance qui souvent ne manque pas de grandeur, il risque volontiers quelques écorehures pour satisfaire ses instincts sauvages; mais, dès que sa vie est en jeu, il devient à l'instant lâche et rampant. Je n'ai rencontré pour ma part que bien rarement des indigènes montrant un mépris véritable de la mort, encore ce trait n'était-il propre qu'à certains individus de la tribu.

Que mes jugements sur l'Africain de l'intérieur gênent quelques philanthropes en chambre, c'est possible; je ne puis cependant le peindre autrement que je l'ai vu. Il est incontestable toutefois que les misères de mon long voyage, de ma vie d'aventures et de privations, n'ont pas fait de moi un juge calme et tout à fait impartial.

11(> L'AFfiiQUK ÊQUATOKIALE.

Cependant..., parmi les rares voyageurs qui oui visité l'Afrique, je crois èlre un de ceux qui l'ont vue de l'œil le plus complaisant, avec la loi du néophyte, l'enthousiasme de la jeunesse et, ce qui ne gâte rien, dans des conditions de bonne sanlé exceptionnelles. Eh bien,... je n'y ai vu aucun de ces traits de mœurs merveilleux donl on fait des récits pompeux.

Je n'ai aucune antipathie contre l'Africain, il a même certains eûtes que j'admire et que je montrerai en temps el lieu, Poussé en pleine terre sauvage, sans guide, sans frein, éternellement en lutte pour l'existence, il est mauvais ; ne le serions-nous |»as dans les mêmes conditions? J'ai eu à lutter avec lui par la patience, par la ruse, par la force, et nous avons naturellement usé, et à tour de rôle, du droit du plus fui t. Il n'y a rien là que de très naturel, el les humanitaires du coin du l'eu, gens à idées larges, à estomac repu, ne peuvent, du fond de leur édredon, raisonner comme moi. Si ces messieurs, jugeant les Vfricains par les hébétés <|ui végètent enchaînes sur les côleSî en l'ont une race misérable que la faiblesse rend digne de pitié, je leur répondrai mie le Noir rie l'intérieur est le gaillard le plus intelligent el le plus retors de l'univers. Je n'ai d'ailleurs aucun parti pris contre la race de Cham cl, si j'y rencontre un ami, je l'accepte sans balancer.

Celle digression a pour seul but île prévenir certaines accusations |K>ssibles, et d'expliquer les mouvements de bile que m'ont occasionnés les approches de IThéhé.

Le 15, vers trois heures de l'après-midi, nous commencions l'ascension de la montagne eu suivant un sentier de chèvres. Le passage de la chaîne ne pouvait m faire en une seule mai* lie. A la nuit, nous campions, si cela pouvait s'appeler camper, sur le liane d'un ravin, dans un brouillard froid, pénétrant, un vrai temps de décembre.

Mes hommes, épuisés, commençaient à murmurer. A celte nuit passée sans lente, nuit sans sommeil comme la plupart des nuits d'Afrique, se rattache un incident qui peu à peu m'expliqua ces murmures et prit à mes yeux une importance que l'on comprendra.

Un des bonheurs du Zanzibaritc au camp, c'est, le soir, avant de s'endormir, de raconter de longues histoires, histoires de l'autre monde, histoires de brigands ou d'esprits, le tout avec une emphase, une verve, une surabondance de gestes dignes d'une épopée. Le sujet roule d'ordinaire sur les pays qu'ils ont traversés antérieurement, mais parfois aussi, quand la journée a été rude, sur les fatigues et les ennuis du jour même. J'ai souvent plaisir à suivre ces conversations décousues, mais, cette fois, ce plaisir se transforma en véritable angoisse ; on va en juger.

« Moi, fil Kaburnaji à haute el intelligible voix el comme si j'étais

ENTRETIENS PEU RASSURANTS. 117 mort, je suis fatigué, mes reins sont brisés, mes épaules se décollent; demain je demande au maître à ne plus porter le bateau. Lequel d'entre nous, mes frères, pourrait supporter un pareil ouvrage? Nous mourrons tous avant d'arriver au faite de celte montagne.

— Ces Vuasungu sont fous, ajoute Bilali à voix plus haute encore; «levant le consul nous avons fait chaouri pour porter des charges ordinaires, mais pas ces gros morceaux de fer qui tueraient un éléphant! Qu'est-ce que c'est que cet Uhéhé? Qui a jamais traversé un pays pareil? Jamais nous n'eu sortirons, mes frères.

— Laissons ce Msungu avec son bateau, s'écria Wadi-Munié, mon plus beau parleur, et retournons à Zanzibar; n'avons-nous pas le Ruaha? Les Blancs prétendent que toutes les rivières vont à la mer, nous n'avons qu'à le suivre; une fois à la côte, nous regagnerons Zanzibar en longeant la plage.

— Que veux-tu manger en route? ajouta un autre; on dit que tout le pays des Mahengué est mort (désert).

— Mieux vaut, mes frères, manger des racines, que de continuer le métier que nous faisons. N'avons-nous pas des fusils, du reste? La rivière est pleine d'hippopotames, nous en mangerons comme les Wachenzis. Allons, tout le monde est prêt, demain au petit jour nous redescendrons la montagne, au village nous nommerons nos chefs et nous reprendrons incontinent la roule du Ruaha.

— Ewala, ewala (ainsi soil-il) », répondit le camp en chœur.

On juge de mes perplexités au milieu de ce charivari. Ce n'était pas la première fois que j'assistais à de pareilles scènes, mais jamais je ne leur avais vu prendre un caractère aussi inquiétant. A minuit, le maneno était à un tel diapason que je fis appeler Nassib, qui m'arriva aussitôt en se frottant les yeux.

« Que veulent dire tous ces manenos dans le camp? lui demandai-je.

— Ile quoi veux-tu parler, maître? me fit-il d'un air surpris. Je dormais profondément et n'ai rien entendu.

— Écoute, alors, et explique-moi. »

Toujours suivant leur projet, les braillards arrivaient h ce moment à Zanzibar et expliquaient au consul que le Msungu était mort sur les bords du Ruaha; ils demandaient l'argent qui leur était dû, etc.

« J'entends les hommes qui causent, reprit Nassib au bout d'un instant; ils ne peuvent pas dormir dans un pareil camp et ils passent leur temps à causer,... anaonguça, anaonguea », me répétait Nassib en souriant pour me rassurer.

118 L'AFRIQUE ÉQUATORIA LE.

La traduction (lu verbe kuonguea m'a bien mis à la torture pendan. deux mois; j'ai appris à la fin que, s'il voulait dire «causer », il traduisait également les verbes « se pousser, s'exciter » : ces trois mots expriment si bien la même idée qu'on en a fait un seul en langue kisouahili.

« Enfin, dis-je à Nassib, tu m'assures qu'il n'y a rien de fondé dans tous ces bruits de désertion'.'

— Sur ma tète, maille, il n'y a rien de sérieux dans tout cela; je prends la responsabilité de tout ce qui se produira demain au départ, et tu verras que les hommes partiront comme tous les jours. »

Effectivement, le lendemain, tout se passa comme à l'ordinaire, mais sans entrain. Comment affronter de gaieté de cœur cette muraille effrayante dont la cime s*1 perdait dans la brume? Si la tôle légère du Noir et son insouciance naturelle le poussent à des fautes et même à des crimes, dont il ne sait pas la gravité, il faut reconnaître que, souvent, ces défauts sont chez lui une ressource précieuse. Mettez le premier Européen venu en face de difficultés sans cesse renaissantes, que le souvenir des mauvais jours passés et les appréhensions d'un avenir inconnu rendent pires encore, son caractère se déprimera, son énergie s'affaissera sous le poids des fatigues, des épreuves de tous genres et d'une incertitude constante. Le Noir oublie le passé, il est tout au moment présent; quant à l'avenir, il n'y pense jamais; à peine, par exemple, songe-t-il à prendre troi> jours de vivres, même quand il se sent menacé par huit jours de puri. Je suis d'ailleurs indulgent pour ce travers du Noir, étant de ceux que trop penser effraye et qui trouvent parfois les ennuis du jour suffisants pour les forces humaines.

La montée, effayante «le raideur, dura six heures consécutives, sans autres interruptions que les petits arrêts obligés pour prendre haleine, et toujours dans une demi-obscurité, car une brume intense nous enveloppait. A peine apercevais-je par intervalles quelques masses noires, qui se traînaient péniblement au-dessus de ma tète, d'énormes blocs de granit arrondis que le sentier contournait, enfin de petits arbres rabougris, dont les racines bien plus que les branches facilitaient notre ascension.

Mes hommes râlaient sous leurs charges; du haut en bas de la longue file indienne, ce n'étaient que jurements, cris et malédictions.

« Milmamma, mamma, gémissent-ils l'un après l'autre en passant devant moi, ton fils va mourir! »

Je ne pouvais guère les stimuler. La poitrine oppressée, je ruisselais de sueur froide, ma respiration siftlail dans ma gorge, el il ne me restait que juste assez de force pour ne pas tomber.

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