‹ Les lacs de l'Afrique équatoriale; voyage d'exploration exécuté de 1883 à 1885Chapitre 21 sur 119 · UNE PÉNIBLE ASCENSION · texte numérisé non relu

UNE PÉNIBLE ASCENSION

Au haut (lu col, car nous franchissions la montagne à l'un oVs points les plus bas, se dressait à 2 "200 mètres un long boyau, sorte de cheminée étroite, où je ne savais comment mon bateau allait passer. A force de jouer des pieds et «les coudes, nous débouchâmes enfin sur une petite clairière semée de gros blocs arrondis, où le guide m'apprit que nous n'avions plus qu'à descendre.

Une vingtaine de mes hommes étaient déjà arrivés. Ktendus raides à côté de leurs charges, ils semblaient ne plus donner signe de vie; seul le grand Songoro, assis sur ses talons, s'efforçait avec une aiguille et une capsule d'allumer un peu de colon, qu'il avait tiré de sa chemise pour faire du feu.

« Allons, Songoro, lui dis-je, va-t'en donner un coup de main aux enfants qui meurent sous leurs charges. Allons-nous laisser le bateau ici quand la plaine commence?

— Ewnla, Bitana, j'y cours. Personne ne mourra et le bateau passera. »

Deux minutes plus lard j'entendais au-dessous de moi sa voix de taureau qui raillail les traînards et secouait les paresseux.

Songoro est déjà un de mes vaillants; ce jour-là particulièrement il m'a rendu un service signalé. Tout le monde mourait de faim ; il fallait pourtant enlever d'un coup celte rude corvée au risque de voir, jMMit-èlre pour une heure de retard et après des elïorts surhumains, mon malheureux bateau abandonné. Avec son ampleur d'allures et sa taille de colosse, Songoro excelle à entraîner mes hommes ; je le nommerais chef bien volontiers s'il n'était par trop mauvaise tète.

La brume, en se déchirant par intervalles, découvre à nos regards émerveillés, vers l'ouest, l'immense plaine de l'Uhéhé, inondée de soleil et «le lumière, spectacle charmant et étrange pour un spectateur perdu dans les nuages!

A 400 mètres à peine au-dessous de nous commence une immense prairie verte, coupée de ruisseaux et de rivières. A l'horizon, une ligne bleuâtre marque les hauteurs qu'il nous faudra franchir après une quinzaine de marches en pays plat. Sur la droite enfin s'étend une longue chaîne de collines rocheuses, élevée de 200 à 500 mètres au-dessus de la plaine et courant comme pour nous indiquer notre direction.

Partout, dans la plaine, sur les collines, sur les flancs de l'immense montagne que nous avons à descendre, se dressent solitaires d'énormes blocs de granit, derniers témoins de quelque puissante révolution géologique. Sur les pentes, des tables de gneiss de toute grandeur, arrêtées dans leur élan, plongent sur l'abîme, n'attendant qu'un choc ou un accident de la

température pour se précipiter au milieu de ce cliaos de roches «le toute espèce et d'arbres à moitié déracinés.

Pour se mettre sans doute à l'abri de ces blocs menaçants, les habitants se sont installés au milieu de la plaine. Leurs tembés tachent par endroits ce tapis de verdure, mais ils sont isolés et toujours misérables.

Cei tes la fatigue de la matinée nous' engageait à camper en cet endroit, mais la faim nous talonne, et, sans égard pour les frémissements de ma caravane, je donne l'ordre de descendre.

Vers trois heures nous campons devant un dernier tombé, longue masure, à moitié écroulée, qui servait d'abri à quelques vaches. Une foule bruyante, moqueuse sinon hostile, nous entoure; le mot de guerre circule comme toujours. Il est évident que je n'obtiendrai jamais d'emblée de ces sauvages les vivres qui me sont nécessaires. Aussi, après ma tasse de thé prise et des ordres sévères donnés à Nassib pour la garde du camp, je me mets en quête de buffles, qui paraissent être nombreux dans les environs. Huit solides gaillards m'accompagnent : c'est tout ce qu'il faut pour ma défense.

Jusqu'à la nuit je me traîne comme un mourant ; et, hélas! je reviens bredouille, exténué et démoralisé comme jamais depuis je ne le fus dans mon voyage.

Tout le camp est en émoi : « Cène sont pas des hommes que ces Yuahéhé, me dit Nassib, nous n'avons pas encore pu acheter une corbeille de farine: ils prétendent que nous venons faire la guerre, et quand je demande le chef pour lui faire un cadeau, il s'en présente vingt; en vérité, maître, nous allons mourir ici. •>

Je fis aussitôt apj>cler le propriétaire du tombé. « 11 parait, lui dis-je, que le village n'a pas de chef; tu aviseras à en trouver un demain; en attendant je te rends responsable de tout ce qui jm'uI m'arriver. Je n'ai pas l'habitude de faire desmanenosde nuit, et comme demain matin je veux encore tuer un bufllc, les manenos ne commenceront guère avant dix heures. Jusque-là tiens-toi sur les gardes. « (le disant je lui lis un beau radeau pour payer l'hospitalité que je prenais en plein air devant son tombé.

Au point du jour, le 15, je me mettais de nouveau en chasse avec huit ou dix hommes : le borna de mon camp avait été consolidé pendant la nuit et j'étais sûr de trouver des buffles tout près de nous. Plusieurs indigènes se mirent à ma remorque, dans l'espoir d'une part de viande. Ces cerveaux brûlés semblaient s'être un peu calmés pondant la nuit, et le peu de cas que je faisais do leurs démonstrations bruyantes les intimidait.

Cil A II G Ë l»AR \}y BUFFLE. IS1

A 1 kilomètre à peine du village nous découvrions les pistes fraîches de la nuil; à peine avions-nous commencé à mettre le nez en terre, que soudain je vis tous les indigènes s'arrêter l'oreille nu vent, puis prendre la faite à toutes .jambes.

« Les buffles, maître, me dit Hassani après avoir écoulé un instant. Ils viennent droit sur nous. »

En cCel, un beau troupeau d'une centaine de bêtes défilait bientôt au

Le IuiIHi* roulait pirsqui' ;i nu s pifdn.

triple galop, la corne basse, remuant les arbustes et foulant les buissons avec le fracas d'une charge de cavalerie. Je fus pour ma part tellement saisi de ee spectacle nouveau pour moi, que je ne j»ensais pas à mettre en joue. Bien m'en prit, car la chasse était perdue peut-être.

Vouloir joindre des buffles en grand troupeau, quand ils reviennent de boire et qu'ils sont lancés à fond de train, serait une folie, car ils font généralement b\ Sel 10 kilomètres à celle allure; mais il faut suivre leur pisle : on a grande chance de rencontrer des retardataires. C'est ce qui nous arriva. Quelques 100 mètres plus loin, j'avisai en pleine brousse, à 50 mètres à peine, un beau couple qui passait tranquillement à notre vent. I n d'eux, frappé en pleine épaule, secoua sa large encolure, lança une ruade, mais resta debout, pendant que le second prenait la fuite.

Je vois encore le monstre; rien ne peut rendre ce qu'il y a de sauvagerie farouche et de menaces dans celle tète basse, aux cornes épaisses el acérées.

122 L'AFRIQUE ÊQUATORIALE.

dans ces petits yeux enfonces s<nis des paupières charnues et dans ces naseaux fumants qui soufflent du sang, car il est bien rare qu'une balle dans l'épaule ne détermine pas une hémorragie, en brisant le cœur ou les poumons.

Le buffle cependant, toujours debout et blessé à mort, essuyait notre feu à 25 mètres sans sourciller. 11 avait déjà rcyu six balles dans l'épaule droite, et, le jugeant hors de combat, je le tournais pour attaquer l'autre; mais, pendant ce mouvement de conversion, la brute, bien qu'immobile, me suivait de sa tète basse et de son regard sanglant. Je résolus de l'achever à 15 mètres, ne supposant pas qu'elle eût encore la force de me charger; mais je n'avais pas relevé ma carabine qu'elle arrivait sur moi au triple galot, le inulle à terre, avec la furie du désespoir. Au même instant un coup de feu partit à mes côtés, et la bête roulait presque à mes pieds, cette fois pour ne plus se relever. Hassani, qui ne me quittait pas, venait de l'étendre raide à bout portant.

J'ai pensé depuis bien souvent à celte balle et au hasard inespéré qui l'avait rendue mortelle. A cette époque je trouvais tout naturel, non pas le calme et le sang-froid de Hassani, qui venait de me sauver au moins deux ou trois côtes, mais qu'une balle de fusil (Iras, envoyée à bout portant au défaut de l'épaule, dût donner une mort foudroyante. Aujourd'hui que je connais le buffle, sa vitalité effrayante, protégé qu'il est par une peau solide et des os sur lesquels s'aplatissent toutes les balles de plomb, je mets au fait que, dans les conditions où je me trouvais, la blessure n'est pas mortelle une fois sur sept.

De ce jour Hassani devînt mon enfant «le prédilection. Ce garçon est froid comme du marbre, et avec cela d'une audace que je ne puis expliquer que par sa confiance dans son agilité.

Le monstre une fois à terre, le jarret fut coupé par précaution, et les indigènes, qui, maintenant que la bète était terrassée, ralliaient de tous les buissons, purent donner libre cours à leurs lâches instincts. Quel bonheur de plonger sa lame dans le ventre de la victime, d'y retourner le fer, de fouiller l'estomac!

En moins d'un quart d'heure Wadi-Coinbo arrivait avec vingt-cinq fusils. Nous étions convenus avec le camp de signaux réciproques, pour parer à toute éventualité, et il venait chercher la viande. Vingt-cinq fusils n'étaient pas de trop pour maintenir tous ces sauvages, que la seule vue de la viande avait remis en ébullition. Ils arrivaient des quatre coins de la plaine, attirés par les coups de feu et guidés par leurs vilains petits chiens galeux, qui sentent la chair fraîche à plusieurs kilomètres.

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