FACHEUX ACCUEIL
Je laissai ici mes hommes en train de dépecer l'animal, car j'avais hâte île revenir an camp. Nous voici maintenant dans la patrie des buffles, et. si j'y manque, Hassani en tuera un presque tous les jours. J'aurai souvent occasion de parler de cet animal qui, sept mois durant, a composé le fond sérieux de notre nourriture. Au camp, la situation s'élait légèrement améliorée; quelques habitants, séduits par les étoffes, avaient vendu un peu de farine. Aussitôt rentré, je fis appeler le chef.
À mes protestations de paix et d'amitié, celui-ci répondit par l'éternel refrain d'Afrique :
« Tu dis, Msungu, que lu ne viens pas faire la guerre?, mais je n'en crois pas un mol. Depuis quand une caravane tomhe-l-elle dans IThéhé sans prévenir? Ne sais-tu donc pas qu'il est d'usage, avant d'y mettre le pied, de dépêcher quelques hommes à Mkuanika, notre grand chef, pour lui demander l'autorisation d'entrer dans ses fitats? LThéhé s'élend dans l'ouest bien plus loin que lu ne le peux voir; pas de puri, tout est peuplé, et si lu continues sans prévenir, à chaque nouveau village ce sera une déclaration de guerre.
— Pour être des étrangers, mon ami, répondis-je, nous ne sommes pas des imbéciles, et lu sais bien que je ne vais pas, dans ce pays de bandits, dépêcher à ton Mkuanika trois hommes (nie je ne reverrais probablement jamais. Je vais continuer à rn 'avancer tranquillement ; au village prochain on sait déjà que nous n'avons pas fail la guerre ici, et on nous recevra comme tu nous as reçus. »
Toujours celle éternelle fatigue de répondre à des absurdités, à des linasscries, qui n'ont d'autre but que de vous soutirer de l'étoffe, des perles, des fusils! Dans l'après-midi toutefois l'autorisation de vendre des vivres fui donnée officiellement, mais les dernières paroles du chef avaient été celles-ci : « Dans l'Uhéhé on doit le hongo à tous les lembés qu'on rencontre. Tu prétends ne le devoir qu'à Mkuanika : ce sera comme tu voudras, mais, moi,je te refuse un guide pour demain. <>
Je m'endormis sur ces paroles consolantes.
Le départ du 16 est resté un de mes plus mauvais souvenirs.
A dix heures, une foule hostile nous barrait la roule, nous interdisant de faire un pas de plus sous peine de guerre immédiate. Je complais ce jour-là atteindre le village du chef Marawand, qui est l'un des plus importants de l'Uhéhé, et qui garde la frontière. Force fut de camper à une demi-heure de là, sur une petite emmenée d'où j'apercevais le grand lembé, ce qui m'évitait au moins la corvée d'un kirangozi pour y arriver. Les sauvages qui me barraient la roule étaient les propres hommes de Marawano.
131 L'AFRIQUE ÊQUATORIALE.
« D'où te vient cette audace d'entrer chez nous sans prévenir? s'écrie un des chefs. Vas-tu arriver chez Marawano sans lui envoyer un cadeau de bienvenue et lui faire part de tes intentions? Dépêche à l'instant trois hommes pour l'aller saluer, ou avant la nuit tu auras la guerre avec tout l'Uhéhé. »
De la position que j'occupais la surveillance était aisée sur tous les environs; je finis par accéder à cet ordre et dépêchai trois de mes hommes, dont Tuakali mon interprète, chargé d'un cadeau que je jugeais suffisant pour Marawano. En attendant, un mot est nécessaire sur le pays que nous traversons, car, «le même que les Yuahéhé sont une tri lui nouvelle, leur contrée diffère essentiellement de celle où j'ai voyagé jusqu'à présent.
J'ai déjà dit que nous nous trouvions dans une immense plaine pouvant avoir de 1600 à 1800 mètres d'altitude; à proprement parler, et maintenant que nous sommes de plain-pied, le mot de plateau conviendrait mieux à ce pays vallonné et accidenté par endroits de collines rocheuses, pouvant mesurer de 200 à -400 mètres d'élévation. Au nombre de ces dernières est la jM'tite chaîne dont j'ai parlé et que nous devions suivre pendant quelques jours. Sur ses flancs, comme partout dans les endroits bas, s'échelonnent de gros blocs granitiques qui déterminent le caractère géologique de la contrée.
Un autre caractère plus général encore est le déboisement presque complet du pays. Peu d'arbres, les rares spécimens qu'on rencontre sont malingres, rabougris; à peine de temps à autre voit-on quelques buissons bas et touffus; tout le reste de l'Uhéhé est couvert de gras pâturages, et la partie que nous traversons est la plus sèche, par conséquent la plus peuplée.
Plus loin, dans le nord comme dans le sud, s'étendent d'immenses forêts où vivent l'éléphant , le zèbre et la girafe. Ici, a partir des collines rocheuses dont j'ai parlé, ce sont «les prairies sans fin arrosées par une multitude de ruisseaux, qui en se réunissant forment d'immenses marécages remplis de matétés, longs roseaux à travers lesquels la marche est bien difficile.
Le chef me disait hier que dans tout l'Uhéhé on ne trouvait pas de puri, et il avait raison, du moment que le mot de puri implique l'idée d'une solitude complète; il ne s'ensuit pas pour cela que l'Uhéhé soit très peuplé; on rencontre en réalité deux ou trois tembés toutes les six heures de marche, et je vais expliquer ici une fois ce mot de tembé employé déjà souvent au cours de mon récit.