CHAPITRE VII
Indigènes de l'Ubélié. — Les femmes vuabebé. — Marawano. — Bétail et cultures dans l'IJIiêhé. — Les soirées au camp. — Girafes et zèbres. — Arrivée à la capitale de l'Uhché. — Discussion du hongo avec les msayira*. — Passage d'une rivière dans les sections du canot. — Exigences de Mgogoro. — Maladies dans ma caravane. — Kerrouji.
Us populations de IThéhé sont vraiment une belle race, les hommes surtout sont très supérieurs à ceux de l'Usagara, si chétifs et si misérables : c'est plaisir pour l'uni de se reposer sur ces grands corps bien fails et robustes. La tète est régulière, la face carré»'; le nez est court, mais droit, les lèvres nullement épaisses, la bouche bien fendue.
Quoique assez gras, comme tous les peuples qui vivent de laitage, les Vuahéhé ne sont pas d'une corpulence disgracieuse; l'abdomen chez l'adulte n'est pas développé. Leurs cheveux crépus sont taillés de façons diverses, mais jrmi ou pas rasés; la taille enfin est de beaucoup supérieure à celle de mes Zanzibarites, qui passeraient cependant en France pour de beaux hommes.
Puis leur allure fière et hautaine n'est pas sans caractère et indique un niveau moral plus élevé, en faveur duquel je leur pardonne leurs vexations. Mais ils sont d'une ignorance de la simple pudeur qui est vraiment révoltante. Tous ont pour vêtement certain lambeau d'étoffe crasseux, mais IThéhé est le seul pays où je l'ai vu servir à tout autre chose qu'à se couvrir la taille. Quelques anneaux de cuivre à la cheville, des colliers de perles au cou complètent ce costume primitif.
Dans les environs du tombé, les Vuahéhé ne sont pas habituellement armés, chose bien extraordinaire en Afrique. Toujours à se quereller entre eux, quand ils n'ont pas de caravane pour exercer leur humeur batailleuse, ils ont jugé prudent d'atténuer, en se désarmant d'habitude, les conséquences des rixes qui éclatent à chaque instant; mais, une fois le cri de guerre poussé, en deux minutes tout le inonde est sous les armes.
1Ô0 I/AFHKJUE ÉOIATOIUALE.
La petite lance do jel de ITrori à fer barbelé est pour ainsi dire la seule arme offensive en usage dans lThéhé. Marawano possède eopendanl vingt fusils, précieusement serrés dans son tombé. Il ne les distribue que dans les grandes circonstances. Le bouclier est employé partout comme arme défensive. Il est de forme elliptique, en peau de bœuf, de buffle ou de zèbre, et traversé dans son arc par une lige de bois qui sert à le tenir en main aussi bien qu'à assurer sa résistance.
Si l'homme, dans l'Uhéhé, est doué d'avantages physiques, la femme en est absolument privée. La nature, si généreuse pour l'Européenne, a préparé au sauvage non une compagne, mais une esclave et une bêle de somme. Kilo est laide. Jusqu'à quinze ans pourtant la jeune il Ile* ne manque pas de quelques attraits; la gorge est belle, l'épaule ronde et pleine, la hanche bien dessinée; le petit sourire moqueur, pudibond, a une véritable grâce; à vingt ans il ne reste plus rien.
Il faut constater toutefois une supériorité de la femme sur l'homme dans l'Uhéhé, une seule: c'est un certain sen liment de pudeur. Le lambeau d'étoffe, d'écorec ou (h* cuir, qui sert à la défendre est quelquefois bien petit, mais elle ne le quille jamais.
Sun costume se compose d'une peau de bêle faisant ceinture et servant également de poche pour l'enfant juché dans le dos de sa mère. Deux courroies qui se nouent sur les reins supportent en partie le poids du bébé; de la ceinture tombent jusqu'à mi-cuisses une multitude de lanières découpées dans le cuir même.
La condition de la femme en Afrique est des plus misérables. Libre ou esclave, à la côle et aux grands lacs, son rôle ne varie pas, car tout ce qui touche aux nécessités de la vie est de son ressort ; c'est elle qui cultive les champs, qui récolle le grain; c'est elle encore qui le moud, qui fait la cuisine, qui cuit le pombé. L'homme se fait un point d'honneur de ne pas mettre la main à ces occupations indignes de lui et un devoir aussi do battre sa femme quand l'ugali n'est pas cuit à point. Mais ces choses-là se fout aussi ailleurs qu'en Afrique, sous d'autres formes et dans d'autres milieux.
Au camp, ce sont toujours les femmes qui s'oecu|>ont des transactions commerciales, lesquelles se bornent à vendre des vivres ou du tabac; si, par hasard, un homme arrive, une corbeille à la main, c'est que la femme n'a pas osé s'approcher de ma tente.
Dans l'intérieur, comme à Zanzibar, la femme est une valeur, une propriété, une richesse si l'on en a beaucoup; dans tous les cas, une machine à faire la popote quotidienne et les enfants. Les sens du Noir, moins
LES FEMMES VUiNÉHE. 131 dévelo|>pés par l'imagination que ne le sonl le> itOlrcs, ignorent la volupté ci même l'amour, el réduisent l'un el l'autre aux fondions d'un organe.
Partoul dans l'Uhéhé la polygamie est la coutume. Bien souvenl la haute direction «lu village «-si donnée à celui «pii a le plus de femmes : c'est le plus riche. Marawanoà lui seul en possède une cinquantaine, lotîtes «le même condition. Il arrive dans certaines tribus que l'une d'elles, ou mieux douée.
Indigènes de NlWfok
ou mieux née, possède une certaine autorité sur les autres; mais ici point : • Iles sont tontes sur le même pied.
Ces il.imrs vinrent ;« plusieurs reprises me rendre de> visites inléreswVs, une fois la question du hongo réglée, ce qui arriva le I f 1 au malin. A force «le patience j'avais réussi à la faire aboutir ticiircuscmciil. malin, les msagiras reçurent les dix-huit pièces d'étoffe don! nous étions convenus et m'amenèrent un veau delà part de Mnrnwann.
Presque aussitôt ce dernier venait me voir, avec une suite nombreuse, ce qui esl contre tous lex usages «le IThché. un chef ne devanl jamais paraître «levant «les étrangers. Le désir qu'il avait «le voir un Msuiigu avant «.le mourir l'avait fait passer par-dessus toutes li s traditions.
\T,i L'APftIQCE KolATOIl A LE.
Je m'ai imitais à trouver en lui quelqu'un de ces ivrognes qui, en Afrique, doivent leur prestige à la quantité de pombé qu'ils absorbent chaque jour, mais il trompa toutes mes conjectures et m étonna véritablement par ce qu'il y avait d'intelligence dans ses questions et ses reparties.
Marawano est un homme de cinquante ans, un vieillard pour l'Afrique. Satisfait de mon cadeau, il se dit lils de Mkuanika. Hien dans ses vêtements ne le distingue de ses sujets, mais son maintien digne, sa démarche grave, son regard perçant indiquent assez l'habitude du commandement. Comme particularité il a six doigts à la main gauche. Le sixième, partant de la base du petit doigt, a des phalanges et un ongle.
Il commença par me proposer de l'ivoire, mais, voyant qu'il perdait son temps, il passa à un autre sujet. I/ivoire en question est enterré dans un endroit secret, connu seulement de lui et de ses msagiras, pour être à l'abri des voleurs.
Mes fusils attirèrent particulièrement son attention, et je fus frappé de la facilité avec laquelle il se mit au courant du mécanisme du kropatchek. L'indigène y regarde généralement à deux fois avant de toucher à ces fusils sans pierre; lui les maniait comme il eût fait de ses lances. Il voulait à toute force organiser avec moi une partie de chasse dans les environs, mais, malgré la cordialité de nos rapports, je ne me sentais pas assez en sécurité au milieu de son peuple pour quitter mon camp, trop mal défendu.
Toutes les fois qu'il sort de son lembé, Marawano est accompagné d'une bande de vauriens de quatorze à seize ans, qui lui servent de garde d'honneur. Toujours à se quereller, ces garnements en viennent souvent aux mains, et alors, entre eux, coups de bâton et coups de poing de pleuvoir avec un singulier entrain. Je fus témoin le soir du moyen énergique auquel il a recours pour discipliner ses soldats. L'un d'eux, dans l'exaltation d'un pugilat effréné, était venu se fourrer follement dans les jambes du chef. Reconnaissant son erreur, il prit la fuite à toutes jambes, pas assez vite cependant pour que l'un des msagiras n'eût le temps de lui décocher une lance. L'arme siffla à deux pouces de l'épaule du coupable.
Je lâchai naturellement de profiter des bonnes dispositions de Marawano pour partir le plus tôt possible, car sait-on jamais toutes les contradictions qu'une seule nuit peut faire éclore dans la tète d'un sauvage? A force d'instances, de flatteries, je réussis à obtenir que je partirais le lendemain 20; il fut, de plus, convenu entre nous qu'il cx|tcdierail deux de ses msagiras à Mkuanika pour le prévenir de mon arrivée. L'envoi de ces deux hommes donna naturellement lieu à une nouvelle demande d'étoffes, mais ils partirent réellement. Marawano me conféra enfin de pleins pouvoirs»
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pour punir ceux de ses gens qui feraient trop tic bruit dans mon camp, car depuis mon arrivée je ne vivais littéralement plus qu'au milieu de ces bandits, impudents, bruyants et voleurs; aussi mes hommes ne se tirentils pas prier pour s'armer à l'instant de bâtons, geste intelligible pour tous les indigènes.
« Défie-toi des Vuahéhé, me dit Marawano dans le cours de la conversalion ; va prudemment, sinon ce soir ce sera la guerre dans tous les grands villages. »
Je sus gré à ce petit souverain d'un conseil qui témoignait peut-être plus de son amitié pour moi que de sa confiance dans ses sujets et de son pouvoir sur eux.
Dans tout l'Uhéhé, l'indigène ne vit que de farine et de laitage; la viande compte à |M*ine dans la nourriture, bien que le bétail soit relativement nombreux. Si par hasard on abat un lueuf, il est toujours mangé dans la brousse, assez loin du village : les femmes se passent de part dans ce festin. On voit de temps à autre, çà et là, un petit troupeau de chèvres ou quelques rares moulons.
Bœufs et vaches sont jMîtits, à peine hauts comme des veaux de huit mois. Ils ont toujours sur le dos la bosse traditionnelle, mais la couleur de la robe varie à l'infini. La vache peut à peine donner deux bols de lait par jour, ce qui tient à la mauvaise qualité de l'herbage dans la brousse.
Le lait ne se boit pas, on le mange à l'état caillé, je dirai presque à l'état de fromage; chaque famille possède deux ou trois grandes calebasses, souvent de soixante centimètres de diamètre, où la récolte du jour se mêle à celle des jours précédents. Dans un pays où, malgré la fraîcheur, le lait aigrit en vingt-quatre heures, on peut juger du goût et de l'odeur du mélange épais qui surnage.
Le lait et la viande n'ont ni odeur ni saveur à l'état frais, et nécessitent une certaine altération pour satisfaire ces palais grossiers. Il n'y a pas jusqu'à mes Zanzibarites qui ne m'accusent de banianisme quand je demande du lait chaud : ceux-là du moins ne mangent la viande que faisandée, jamais pourrie.
Les indigènes pourraient faire du maïs et du sorgho un fourrage excellent pour leur bétail ; mais, bien que leurs récoltes soient convenablement tenues, ils sont trop paresseux pour en augmenter l'importance. Puis, sous ces latitudes, l'intensité des pluies de la massika est telle qu'on doit protéger la plante en la semant sur une levée de terre, entre deux sillons d'un demipied de profondeur.
Le maïs atteint ainsi jusqu'à 2 m. 50 de hauteur. On le sème partout un
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mois ou deux avant le sorgho, différence qui n'est point basée sur l'époque plus on inoins convenable des semailles, mais bien calculée sur le temps qu'on mettra à manger la récolte. Ces deux plantes ont besoin à peu près du même temps pour arriver à maturité, et quand on cueille le sorgho, la récolle de maïs est déjà digérée. Le sorgho consommé, il ne reste malheureusement plus rien à manger jusqu'à la massika suivante, car deux récoltes dans la même année sous ces climats sont chose impossible.
Le 20 février je campai à Msombé, petit teinbé insignifiant.
Le 21 j'étais à Msogiri. Le 25 enfin, après une longue marche sans eau, j'installai ma tente dans un petit bois clairsemé, où, |>our ménager uns hommes fatigués, je crus pouvoir néglige!- de construire un borna; mais, vers deux heures, les buflles arrivèrent en bandes à fond de train, comme ils vont toujours, jusqu'à la lisière du camp. Mes hommes, surpris, disparurent dans les arbres, pendant que les brutes, aussi effrayées qu'eux, changeaient de direction.
Lancé à leur poursuite, j'en rejoignis trois, dont un huflliun, que j'étendis d'une seule balle; en le voyant tomber, la mère « chargea la fumée » de mon fusil, comme disent les Noirs, mais elle s'arrêta soudain devant les chemises blanches des Zanzibariles et s'enfuit, blessée par une autre balle qui lui laboura les flancs.
Comme je revenais, une détonation de mon biy yun nous attira dans un fourré inextricable, où nous trouvâmes Hassan i, tranquillement en train d'égorger une belle femelle pleine. Que le buffle se fut ouvert un chemin dans celte broussaille, rien de plus naturel; avec sa tète puissamment armée, il passe partout; mais je n'ai jamais pu m'expliquer comment llassani avait pu pénétrer dans cet enchevêtrement de rameaux, de ronces et d'épines. A cinq pas il avait frappé l'animal en plein poitrail; c'est bien, je crois, la seule fois qu'un buffle adulte ne nous ait coûté qu'une seule cartouche. Il est vrai que je ne connais pas d'animal qui ne tombe foudroyé par la plus petite balle en plein poitrail. Le buffle qui vous regarde a presque toujours malheureusement celte partie de son individu protégée par son énorme tète basse, aussi résistante à la balle que le roc lui-même.
Qu'elles sont belles et gaies, ces soirées d'Afrique en pleine brousse, loin des indigènes, et quand les vivres sont en abondance! Tous ceux qui aiment les grandes scènes de la nature et qui ont joui de l'enivrante liberté de la vie sauvage savent ce que je veux «lire. L'Europe leur semble bien pie à ces heures-là.
Dans l'après-midi, nos hommes se sont répandus aux environs. Au eou-