‹ Les lacs de l'Afrique équatoriale; voyage d'exploration exécuté de 1883 à 1885Chapitre 27 sur 119 · SOIRÉES AT CAMP · texte numérisé non relu

SOIRÉES AT CAMP

cher «lu soleil (oui le momie rentre, 1rs uns portant un tronc d'arhre mort, il autres tin quartier de venaison saignante. Ifassani vient déposer devant ma cuisine les morceaux choisis, qui me reviennent de droit : le coMir, le foie, la langue, et un jm'u de graisse, chose rare.

Aussitôt la nuit venue, vingt-cinq feux s'allument à la fois auteur de ma

Vingt-cinq feux s'allument ii la fuis autour de ma tente,

tente. La casserole en cuivre a ugali bout au milieu de «fer I tes d'étincelles. Au loyer, des hùcheltes de Itois soutiennent les déhris de la chasse en train de rôtir.

Accroupis ou étendus nonchalamment, mes Noirs, par groupes de trois ou quatre, le regard héalement plongé dans les flammes, qui leur donnent «les visages sinistres, commencent leurs longues histoires. Bahaïdi, mon charpentier, tout en causant, taille à grand 'peine, avec son mauvais couteau de fer, une semelle de chaussure, qu'il fera sécher demain si le temps le lui permet; un autre, s'aidant de ses doigts de pied, tord des filaments dYrorre pour faire une corde. Les chefs lancent à haute voix des facéties t\\ù soulèvent des wlals de rire. On s'interpelle dans toutes les directions. J'ai peine

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à reconnaître les malheureux qui, ce malin même, au coup de midi, tombaient exténués sur les charges qu'ils venaient de déposer.

C'est le moment que Nassib choisit pour faire la recommandation quotidienne :

« Vuanguana, mes frères, dit-il quand le silence est établi, nous voici dans lThéhé, le pays du hongo et des Ilougas-Rougas. Les Waehenzis sont mauvais; aussi que demain dans la marche les traînards et les Goïtjoi se délient, ou il leur arrivera malheur. Nous devons marcher tous ensemble si nous ne voulons pas être attaqués. Dans le village soyez prudents, réservés; dans les champs de maïs, gardez-vous de voler un seul fruit, ou le Msungu se mettra en colère et sévira contre le coupable. »

A minuit les conversations s'éteignent peu à peu, et bientôt tous dorment à poings fermés.

Le Noir ne prend jamais plus de cinq ou six heures de sommeil en moyenne, quelle que soit la fatigue du jour, aussi sou corps énervé s'uso-t-il très vite. A quarante ans c'est un vieillard près de s'éteindre.

Les nuits sont froides et particulièrement humides dans ces parages. Vers dix heures le thermomètre descend souvent jusqu'à 9 degrés, température très basse pour des gens nus. A la flamme des feux, le camp finit par s'échauffer un peu, mais le matin c'est un supplice pour eux d'entrer pieds nus dans l'herbe mouillée.

La journée du 24, comme celle de la veille, se passa en pays à peu près inhabités.

Le 25 nous étions près de Kuirenga, résidence ordinaire du fameux et puissant Mkuanika ; aussi les lemliés redevenaient plus nombreux, la population plus turbulente. Ilassani tua dans cet intervalle une girafe, la dernière, je crois, jusqu'au Tanganika.

Les girafes n'existent en Afrique que près de la côte; je n'ai du moins jamais revu leur trace dans l'intérieur, où elles trouveraient moins facilement ces grandes plaines arides, ces marais desséchés, ces grands espaces nus qui leur assurent une sécurité relative. Au nombre de six ou sept généralement, elles fréquentent la lisière des forêts, broutant sans s'arrêter les feuilles des arbres. Au moindre bruit suspect, cette procession de longs cous s'arrête subitement avec l'immobilité des arbres morts. Le danger devient-il plus pressant, les girafes prennent en lile indienne leur galop lourd, déhanché, disgracieux, allongé, et fournissent alors des pistes de. plusieurs kilomètres sans jamais s'arrêter pour écouter, comme font les autres animaux.

. La Providence, qui semble avoir donné à chaque animal des moyens de

GIRAFES ET ZÈBRKS. 137

défense mesurés aux dangers qu'il peut courir, a donné à la girafe des yeux |>creanls sur un long cou qui lui sort d'observatoire et qui rend son approche excessivement diflicile pour le chasseur. Je crois que si la girafe est l'animal le moins répandu de l'Afrique, c'est aussi celui qui en disparaîtra le dernier, surtout dans l'Afrique tropical»', où la chasse à cheval n'est pas possible.

Sa vitalité n'est pas grande; une halle dans les reins ou dans l'épaule la culbute, mais il faut avoir soin de se tenir à distance de ses ruades, capables de vous enfoncer la poitrine. De la chair des jeunes, qui est assez tendre, je «lirai ce que j'ai dit de tout le gibier d'Afrique, c'est qu'il faut de bonne graisse pour la préparer. Elle n'a, dans tous les cas, aucun mauvais goût et vaut mieux que celle du rhinocéros. Mais sa graisse jaune est peu aplatissante et tout juste assez bonne pour graisser nos fusils.

Ces grands pâturages de IThéhé sont le type de l'habitat de la girafe et du zèbre, qui tous deux souffrent peu de la température basse qui règne la nuit; en effet, le plateau va s'élevant de jour en jour et nous voilà à 2000 mètres d'altitude.

Les zèbres, bien plus nombreux, se considèrent comme chez eux à 200 mètres des tembés; on en voit souvent précéder en troii|>eaux la caravane pendant la moitié de la marche, et ce|»endant il n'est pas toujours facile d'en approcher à portée de fusil.

A chaque nouveau troupeau, mes hommes discutent pour savoir si ce sont des zèbres ou des niornbu. Je n'ai jamais pu voir de près un niomhu, dont mes hommes parlent cependant en gens qui l'ont rencontré souvent. En tout semblable au zèbre quant au corps, il porterait de plus une paire de cornes; je laisse à d'autres le soin de déterminer celte espèce.

Un fait remarquable dans l'Uhéhé, c'est l'intensité de la lumière, extrêmement fatigante malgré le vert des prairies et le temps gris de massika qui persévère. Je ne puis me passer de mes lunettes à verres fumés, et, chaque après-midi, c'est pour moi un vrai soulagement de voir le soleil pâle descendre à l'ouest derrière les nuages sombres qui couvrent l'horizon.

Pendant les deux jours que j'ai passés à Kuirenga, j'ai particulièrement souffert d'un commencement d'ophtalmie.

Le 26, à onze heures, nous débouchons sur la grande capitale de IThéhé. Depuis trois jours j'avais été rejoint par deux msagiras, qui, en réponse aux messages envoyés par Marawano, m'avaient dit que Mkuanika se ferait un plaisir de me recevoir, mais qu'il était bien triste de la mort d'un de ses enfants, noyé dans la rivière, et que vraisemblablement il faudrait payer le hongo en conséquence.

Î38 L'AFRIQUE ÊQOATORIALE.

Nous descendons une petite colline rocheuse, quand la capitale nous apparaît à 1 500 mètres au milieu d'une plaine basse.

Je ne dislingue d'abord qu'une série de tembés parallèles entourés d'une palissade carrée. Le sol est rouge, sec et dénudé tout alentour : pas un seul arbre; sur la gauche, au milieu «les pierres, un troupeau de gazelles broute aussi tranquillement que si nous étions à cent lieues du très noble et très puissant Mkuanika.

Comme nous approchons, une longue file de Noirs, dont s échappent des cris incohérents, vient à notre rencontre. Dix minutes encore et nous sommes entourés «l'une foule en délire hurlant et brandissant lances et boucliers avec des contorsions et des grimaces dignes de possédés. Voilà bien nos Vuahéhé!

A 100 mètres du tembé, premier arrêt, Le guide me prévient que je ne puis approcher davantage sans envoyer un cadeau à Mkuanika. J'envoie deux pièces d'étoffe, qui me reviennent au bout d'un quart d'heure : Mkuanika n'accepte pas de cadeaux pareils : il faut le doubler. Un soleil de plomb tombe à pic sur nos tètes. La foule grouillante, menaçante, s'accroît à chaque instant. Pressé d'en finir, je m'exécute. A la porte de la palissade, nouvel arrêt; je ne puis la franchir qu'en payant trois nouvelles pièces d'étoffes.

Mais pourquoi, me dira-t-on, ne pas camper à l'extérieur? Parce que d'abord les alentours de tout village africain sont couverts d'immondices, ordures .et débris de toutes espèces; ensuite parce que dans l'Uhéhé les tembés sont admirablement installés pour se fortifier. En cas d'attaque je pourrais, en cinq minutes, avec mes cent hommes, y percer des meurtrières, et en faire un camp retranché parfait. Le bétail qu'ils contiennent assure de plus des vivres pour longtemps; je tiens donc à m'établir dans leur proximité.

Me voici enfin dans la place. A 50 mètres de la porte, devant la façade d'un long tembé, les msagiras me montrent l'endroit que Mkuanika a désigné pour mon camp, mais je ne pourrai installer ma tente que quand le hongo aura été payé.

Autour de nous la cohue est toujours menaçante; tous ces grands corps noirs, nus et suant, se poussent, se culbutent dans nos jambes. Mes hommes, alignés le long du tembé, leurs fusils entre les jambes, se demandent comme moi ce qui va arriver.

Les msagiras répondent en ricanant à mes observations.

-< Prenez garde, leur dis-je, au premier coup donné au dernier de mes hommes, je balaye la place de mes quatre-vingts fusils.

DISCUSSION DU IIONGO. 141

— Nous ne craignons pas tes fusils, me répondent-ils tranquillement; l'L'héhé esl trop peuplé pour s'affliger de quelques morts de plus ou de moins; paye : aussitôt le hongo payé, Mkuanika te débarrassera de la foule qui t'ennuie. »

Ma colère, que je sens monter, les inquiète cependant, et, tout en se moquant, ils font semblant de frapper sur les plus récalcitrants. Je profile de ce moment «le répit pour faire entasser mes charges et établir ma lente malgré les cris de guerre, ou-t, ou-t. qui commencent à circuler.

La discussion du hongo dure longtemps. « Il faut faire vite, me dirent les msagiras. Mkuanika désire (pie tu parles le plus tôt possible. Il a peur que tu ne jettes un sort sur la ville. »

Mais deux heures se passent sons ma lenle dans une atmosphère embrasée et puante en compagnie de Tuakali et des quatre msagiras.

Avant la fin des débats, la foule arrive au paroxysme de la fureur. La rage des bandits s'échauffe en proportion de ce soleil foudroyant, et, d'autre part, mes hommes, mourant de soif, commencent à perdre patience et à montrer les dents.

Enfin le stock d'étoffes est trouvé suffisant, et les msagiras consentent à l'cm|)orler. (l'étaient 200 mètres d'étoffes riches, la moitié de ce que je possédais dans ce genre.

C'était cher, mais quel bonheur d'avoir enfin le droit de boire à la rivière cl de repousser celte foule immonde! Elle recule, en montrant de longues dents aiguisées en pointes, se rue de nouveau, se disperse enfin en petits groupes qui jusqu'à la nuit nous insultent grossièrement.

La capitale de IThéhé mérite d'être décrite. La palissade à l'intérieur de laquelle nous nous trouvons est carrée, parfaitement rectUigne. Faite de pieux solidement plantés en terre, entrelacés eux-mêmes de ronces, elle peut mesurer 500 mètres de côté, avec trois ouvertures étroites défendues par des portes solides. Une rivière traverse le carré parallèlement à la façade et partage la ville en deux rectangles distincts, qui, en celte saison, ne peuvent communiquer, attendu que la crue des eaux a rompu les deux ponts qui servent à les relier en temps ordinaire.

Sur chaque rive s'étendent en désordre, mais tous parallèles à la façade, vingt-cinq ou trente tembés absolument semblables à ceux que j'ai décrits; les uns mesurent jusqu'à 150 mètres de longueur, les autres sont de dimensions moindres.

Dans les intervalles qu'ils laissent entre eux, l'herbe pousse drue et serrée; les bœufs y broutent tout le long du jour, en agitant leurs lourdes clochettes. De-ci de-là est un petit champ de maïs ou de tabac, entouré d'une

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haie d'épines; le long de la rivière quelques grands arbres s'inclinent sur le courant qui ronge leurs racines.

L'autorisation de partir n'arrivait pas. Le tembé de Mkuanika était à 100 mètres de ma tente. A deux ou trois reprises je demandai à voir l'auguste chef, espérant produire sur lui la même impression que sur Marawano; mais c'était contre tous les usages, et il fallut me contenter de traiter avec les msagiras Toutes les fois que je mettais 1rs pieds hors de ma lente, j'entrevoyais de loin le chef, au milieu de son troupeau de femmes qui me dévoraient des yeux.

Le jour même de la négociation, les vivres nous furent refusés; me> hommes, accroupis à côté de leurs fusils, n'avaient pas même allumé de feu et grignotaient quelques débris de viande fumée. Le soir, tout le village, ivre de pombé, me tint sur le qui-vive jusqu'à la nuit pleine, mais, grâce à la pluie qui vint à tomber, je pus enfin goûter un peu de repos.

Le lendemain soir seulement, les msagiras m'apportèrent l'autorisation de partir.

Mkuanika ne reconnaissait qu'à lui seul le droit de me rançonner, el m'autorisait à déclarer la guerre à tous les sous-chefs qui le long du chemin me demanderaient des hongo. Ah ! le bon billet!

Une rivière coulait à 200 mètres de mon camp, el il me fallait la traverser le lendemain. J'allai la reconnaître vers deux heures. L'existence d'un pont, effondré, prouvait assez qu'il n'y avait pas de gué possible en cette saison; le courant était violent, hérissé de rapides en amont el en aval el mesurait 50 mètres de largeur.

Accroupi sur ses talons, l'un des msagiras jouissait en ricanant de nia déconfiture devant ce ponl détruit, que les indigènes avaient bien probablement renversé et x-mèmes pour me mettre dans l'embarras. Suspendu dans les branches à 8 mètres de l'eau, il n'avait pu être emporté par la crue des pluies.

Monter mon bateau eut nécessité un travail de vingt-quatre heures; je me décidai à me servir, pour le passage, des sections seulement. Les trois grandes, étant fermées aux deux extrémités par une tole solide, devaient lloller el me servir de va-et-vient.

« Avec ce courant, elles vont chavirer », gémissaient mes hommes. Ne demandez jamais conseil aux Zanzibarites, vous êtes sur qu'ils voient la morl au bout de tout.

L'après-midi se passa à calfaler les Irois sections; elles se trouvèrent prèles le soir; un bout solide, amarré devant et derrière, et dont l'une des

PASSAI, K hK LA RIVIÈRE. 143

extrémités serait portée à l'autre rive par un lion nageur, servirait à manœuvrer ces pontons improvisés au travers du courant.

Le 28, au lever du soleil, comme ma caravane se dirigeait vers la rivière, les msagiras arrivèrent , faisant grand bruit et demandant chacun leur cadeau pour les services qu'ils m'avaient rendus! il fallait de pins deux pièces d'étoffe pour le kirangoxi et pour lés femmes d • Mkn.mika!

Passage de la rivière au niojen îles sections du iauul.

Je payai encore, je payais toujours, tant j'avais hâte de partir, tant je sentais ma patience à bout. Chaque nouvelle demande était naturellement appuyée d'une démonstration menaçante de la foule, qui, toujours hurlant, m'accompagnai l jusqu'à la rivière. Ici encore il faut dois pièces d'étoffe pour je ne sais quel sorcier (pli devait favoristlr noire traversée: ce sont les dernières.

Le Voisinage (les rapides ayant écarté les crocodiles, on se mit au travail avec ardeur. Les deux premiers nageurs qui s'aventurèrent, entraînés par le courant, furent culbutés en aval dans les rapides, au milieu des acclamations de w>ie «le toute la genl indigène. Mais mon brave Ferrouji atterrit

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enfin heureusement sur la rive gauche, el, deux heures après, mes cent vingt hommes et mes cent vingt charges étaient passés.

Devant un succès aussi complet, qui trompait ses espérances, la foule se dispersa. Seul un msagira, sorte de géant, à lace bestiale, nous regardait en ricanant, toujours accroupi, la tète entre ses genoux. Nos deux regards se croisèrent. Le mien devait être mauvais et mes mains devaient se crisper sur mon fusil d'une façon bien significative, car son grand corps se releva lentement, puis, toujours me fixant el comme fasciné, il se mit à reculer à tâtons. Au bout de quelques pas, la distance qui nous séparait avait rompu le charme; le sauvage tourna brusquement el se sauva à toutes jambes.

Si désirer la mort d'un homme est un crime, on peut me condamner, je suis coupable. Prudence, patience, saintes vertus du voyageur! combien de temps encore me serez-vous utiles?

Comme nous marchons allègres et gais après avoir franchi la porte de Kuirenga! Mes hommes, en pressant le pas, insultent à ces Yuahéhé de malheur. Je sens pour ma pari ma tète plus libre, mon corps plus léger, et mes poumons aspirent plus librement ce grand air du puri. Tous les res- . sorts de mon organisme ont besoin de se détendre, après ces jours de tension nerveuse el de contrainte perpétuelle.

Il est, dans la vie, de vilaines heures où l'on éprouve le besoin d'épancher sur quelque chose ou sur quelqu'un l'humeur que d'autres vous ont donnée. Ce fut un malheureux buffle qui, ce jour-là, reçut le contre-coup de la rage où Mkuanika m'avait mis pendant quarante-huit heures. 11 dormait sous un arbre que j'avais désigné de loin à mes hommes pour planter ma tente; à leur arrivée, le vieux solitaire se leva en grognant, puis revint s'étendre à l'ombre d'un autre arbre, à 500 mètres de là. J'y courus, avec Hassani et quelques autres.

A vingt pas, sur une balle de mon big gun, il se releva en titubant, essaya de fuir, butta une première fois, puis une seconde, sous une balle de Hassani, el disparut enfin dans les matélés d'une rivière où je défendis de le suivre. Le soir, mes hommes le trouvèrent raide sur l'autre rive, et comme il n'avait pas été égorgé, nous le laissâmes aux indigènes, aux hyènes et aux vautours.

Nous avions, du reste, de la venaison à profusion. Hassani tua un autre buffle, el moi un buffle el une gazelle. Zèbres el gazelles paissent en grand troupeau, à la tombée de la nuit, sur les bords de la rivière. Ces animaux aiment à vivre ensemble el c'est toujours, dans ce cas-là, la gazelle qui se charge de la surveillance. Les zèbres broutent en troupeau et sans préoceu-

EXIGENCES DE iCOGORO. 145

pations, pondant que les gazelles, dispersées tout autour, ont le nez an vent et donnent l'éveil an moindre bruil suspect.

Pendant les journées dn lrr an 2 mai s nous nous dirigeons vers le sud. Des renseignements que je recueille sur Méreré, il résulte que cet autre potentat de l'Usa fil aime aussi à rançonner les caravanes. Par suite, je préfère passer dans le sud, pour économiser mes étoffes. Il peut être intéressant de traverser tous ees grands centres, mais e'esl trop onéreux.

Le kirangozi, en attendant, fait tout ce qu'il peut pour me conduire au nord-ouest; le mol d'ordre est donné partout de me faire promener le plus possibledans les endroits les plus peuplés, afin de laissera IThéhé une plus grande quantité d'étoffes. Notons en passant que dans IThéhé la cotonnade blanche n'a que peu de valeur; il faut, pour acheter des vivres, de la cotonnade bleue ou kaniki. .

Le 3 nous campons à 500 mètres d'un lembé insignifiant en apparence, quoiqu'il soit la résidence d'un autre grand chef, non plus un lîls de Mkuanika cette fois, mais son père. Je suis à peine assis que le msagira, d'un air arrogant, me «lit qu'ici les caravanes payent le même hongo qu'à Mkuanika.

« Va-t'en porter à ton chef ces deux pièces d'étoffe, lui dis-je : depuis vingt ans les caravanes arabes ne passent plus ici, c'est donc moi qui fais l'usage. Dis-lui, de plus, (pie je veux un kirangozi pour demain, ou que je flambe son lembé. »

A la nuit cependant les indigènes, à force de vacarme, avaient réussi à me soutirer deux nouvelles pièces d'étoffe, et Mgogoro, c'est le nom du chef, m'avait envoyé un veau.

Au jour, le A, point de kirangozi! Tout le monde dort au lembé; Mgogoro, quand je le fais réveiller, répond que je suis bien à temps pour partir demain. On n'est pas plus impudent! Ils ne sont pas trente hommes au village! Que ces bandits me pillent et me tyrannisent quand ils sont en force, c'est la justice d'Afrique, mais qu'ils me laissent au moins tranquille quand je puis les anéantir jusqu'au dernier.

Sur mon ordre, VVadi-Combo part avec vingt-cinq fusils faire un simulacre d'attaque, et bientôt après m'amène un kirangozi désarmée! garrotté. Peut-être vais-je faire une marche tranquille.

Les matinées du 5 et du 0 se passèrent à courir la brousse, à sauter •l'un sentier à l'autre. Je renonçai, provisoirement, à prendre des guides, tant je craignais, dans ma situation d'esprit, de me porter sur eux à quelque extrémité fâcheuse. Par suite, je perdis des heures précieuses à patauger dans les marais, à attendre les éclaireurs, les escouades que je

MO L'AFRIQUE ÊQUATORIALE.

détachais sur les endroits élevés pour découvrir des tombes dans le sudouest; mais, si fatigante que soit cette manière de voyager, je préférais encore me passer de guide. Puis j'étais sur (pie l' libella n'était plus loin,, ol mes hommes trouvaient encore beaucoup de maïs à acheter dans les petits tombés, où l'on n'osait pas me montrer les dents.

Le 7, Ifassaui tua un buflle, on vue de tout le camp, dans une grande plaine basse cl herbeuse. Nous le suivions des yeux pendant qu'il s'approchait en rampant, et quand le coup partit, ce fut un cri général d'émotion. L'animal était blessé à mort. Ce garçon était d'une audace incroyable; je lui défendis de suivre les buffles dans les grandes herbes et surtout dans les marais, où, avec de l'eau jusqu'aux genoux, la brute charge aussi facilement qu'à terre.

Le S, je trouvai un bœuf à acheter pour une somme raisonnable; malheureusement le lendemain, la pauvre hèle, en traversant je ne sais quel pont, perché comme ils le sont toujours dans les branches d'arhres, enfonça des quatre jambes et il fallut l'abattre sur place. Impossible, quelque prix qu'on mette, d'acheter une vache laitière. Le sauvage veut bien de nos étoiles pour les échanger contre des objets d'utilité secondaire et pour se procurer la satisfaction de discuter en déballant le prix, mais tous nos objets d'Europe perdent leur valeur en face du moindre objet d'utilité réelle.

Le veau que m'a donné Marawano commence à s'apprivoiser et suit très bien la caravane. Il n'est pas de nuit qu'il ne reçoive une hyène sur les épaules, et dans ce cas il ne manque jamais de rompre ses entraves et de charger au milieu des cordes qui raidissent ma lente. Le coup do dont de l'h\èno tombe toujours sur l'échiné et le coup de grille sur la poitrine; cette dernière blessure sèche le lendemain, mais tous les coups de dents restent et finissent par suppurer. Comme colle de tous les fauves, morne celle du lion, la morsure de l'hyène est empoisonnée.

Ihon que la massika ne soit pas encore dans son plein, une petite pluie fuie tombe presque tous les jours, et l'humidité influe défavorablement sur la santé de ma caravane; elle occasionne parmi mes hommes des dysenteries. L'un d'eux, un nommé Sadallah, après s'être bien remis, grâce à mon traitement, se trouve! maintenant complètement paralysé, et je passe chaque jour une heure à lui ingurgiter du lait frais en lui faisant desserrer les dents : « A quoi bon, disent-ils tous, no vois-tu pas qu'il est perdu? »

lue autre affection très commune, mais indépendante de la pluie, se présente sous forme de gros abcès, aux endroits où les muscles forcent

MALADIES DANS MA CARAVANE. HT davantage, comme à l'épaule ou à l'aine. Pour ces a Inès mes hommes n'ont jamais recours à moi, ils veulent les traitera leur façon. Ouand le clou est mûr à point, le patient, malgré sa résistance, est couché de force sur le dos. Nassib, ou quelque autre personnage de ma caravane, s'approche, fait, par pression, éclater l'ahcès, puis malaxe les chairs de toutes les forces de ses robustes poignets jusqu'à ce que la dernière goutte de pus soit exprimée. Il n'est besoin, après cela, ni de compresse, ni d'onguent : la blessure peut restera l'air vif sans s'ulcérer. Nous ne souffrons plus ici, du reste, des températures de la côte, où les ulcères sont si longs et si difficiles h guérir.

In soir, Moïné-Combo, l'un de mes pagazis, fut pris d'une maladie étrange, qu'on appelle à Zanzibar le pepo (esprit). Sans cause apparente, il entra soudain dans un délire suivi de convulsions analogues à celles de l'épi lepsie, se mit à sauter dans le camp comme un possédé, puis à danser plus posément. « Est-il heureux! se dirent mes hommes qui ne s'étaient même pas dérangés, il se ligure qu'il danse à Zanzibar. » Tout en dansant pourtant, il avait tiré son couteau, et je dus le faire amarrer, d'autant plus que mes hommes prétendent que, quand on est saisi du|>opo, on aime à aller danser dans le puri, où Moïné-Combo n'eût pas tardé à être pris par quelque faove. Deux marmites d'eau fraîche sur la tète semblèrent le calmer. Au matin, Moîné-Comho élail tranquille, mais depuis ce jouison regard ne perdit jamais un éclat farouche.

Mes hommes en général résistent bienàcette humidité pénétrante; après toutes ces nuits passées sous la pluie et dans la boue, j'aurais hors de service les trois quarts d'un même personnel européen. Au milieu des ennuis qui me poursuivent, la bonne volonté et l'ordre qui régnent dans ma caravane ne sont point une mince satisfaction pour moi. A cette distance de la côte mes Zanzibarites sentent le besoin d'un chef, d'une discipline, cl dans les moments les plus pénibles je n'entends plus jamais un murmure. Au départ, ces gens-là aiment à essayer leur chef, à exercer sa patience et à s'assurer des divers avantages qu'on pourra tirer de son caractère. « Voyons, se disent-ils, si c'est un padre ou un Uvhjian. » (On a reconnu dans ces deux mots les missionnaires et les officiers belges.)

Pauvres missionnaires, je vous plains sincèrement aujourd'hui que je sais tous les moyens que ces mauvais enfants emploient pour vous torturer!

Je me suis donné pour règle de les punir rarement, mais sévèrement. Ils ont enfin compris qu'il n'y a rien à gagner à faire les mauvaises tètes, et prennent leur parti de m'obéir. Si la masse de,s pagazis est peu intéres-

118 L'AFRIQUE ÉOt ATOIIIALE.

sanle, il y a dans le nombre une vingtaine de gars assez sympathiques; le meilleur de Ions a nom Ferrouji. Natif du Fipa, il a été vendu tout jeune à un Arabe de Zanzibar qui, ne pouvant venir à bout de le faire travailler, l'engagea eommc porteur dans les caravanes. Le capitaine Duval le connaît bien; quand nous nous séparâmes, Ferrouji me quitta pur aller le rejoindre, sous prétexte que ses fusils faisaient plus de bruit, cl qu'il tuait plus de gibier que moi. Le capitaine Duval, en honnête homme, me le renvoya.

Ferrouji est le plus bel homme de ma caravane, mais c'est là la moindre de ses qualités. La première de toutes, c'est une franchise qui ne se dément jamais et qui lui épargne bien des coups de bâton. A-l-il commis quelque bévue : <« Ferrouji, lui dis-je, la prochaine fois je le fais couper les oreilles.

— Mes oreilles sont à loi, maître; mais, si tu fais couper les oreilles de tous les enfants, les indigènes diront que le Msungu est méchant, et ils auront raison. »

(lu encore :

« Ferrouji, tu as vendu ta poudre; lu sais que ça coule vingt-cinq coups de verge dans les caravanes?

Le Msungu, me répond-il, ne donnera pas de la verge à Ferrouji, puisque c'est lui-même, Ferrouji, qui est venu lui confesser qu'il avait vendu la poudre, en lui en demandant d'autre. Tu dis toujours que tu n'aimes pas le mensonge : tu ne peux pas me punir pour avoir dit la vérité. >■

.le découvris chez ce sauvage une facullé bien inattendue ici, le sons contemplai if. En plantant ma tente, je donnais l'ordre, en dehors des considérations de vent ou de soleil, de l'ouvrir toujours dans la direction de l'horizon le plus lointain, car j'aime les grands espaces. Or, un jour, la porte donnait sur l'est. Ferrouji, accroupi à mes côtés, me dit, avec son flegme habituel :

«< Tu as tort, maître, de tourner la porte vers Zanzibar; tout le jour lu vas penser à tes femmes et à tes enfants. Nous allons loin et il faut oublier ce qui est derrière. »

In autre joui' — c'était dans IThéhé précisément — les buffles m'avaient conduit à mi-côte d'une colline rocheuse qui dominait une plaine immense. Assis sur une grosse table de gneiss, je contemplais le soleil descendant à l'horizon; le panorama avait de la grandeur. Assis, son fusil entre les jambes, le regard dans le vide, Ferrouji mâchait silencieusement la chique de la bac que je venais de lui donner. Il sait qu'il ne faut

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FERROUJI. VA pas me déranger quand je rêve; ;iussi, profitanL du moment où j'allumais ma cigarette :

Que c'est beau, tout cela! murmura-l-il.

— Tu dis? répondis-je ahuri.

— Je dis, maître, que celle plaine est bien belle 1 »

J'aurais donné beaucoup pour entamer avec lui une conversation sur le beau ou le pittoresque; mais le kisouahili n'a pas de mots pour rendre la moindre idée abstrait»'.

Enfin Ferrouji a le sentiment filial et me parle quelquefois de sa mère. C'est peut-être la seule de toutes ces tètes noires que je croie capable de ce sentiment.

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