‹ Les lacs de l'Afrique équatoriale; voyage d'exploration exécuté de 1883 à 1885Chapitre 4 sur 119 · ZANZIBAR · texte numérisé non relu

ZANZIBAR

plus loin, une esclave rentrant île la campagne, chargée de ses outils el son moulait! en bandoulière. Tous, en rencontrant l'Européen, ne manquent pas de le saluer du traditionnel Icte pesa, « donne-moi un sou » ; e'est une formule que les enfants apprennent à Zanzibar avant de prendre le sein.

Aussitôt débarrassé «les préoccupations de l'arrivée, mon premier soin fut de louer une maison en ville. Je trouvai précisément une petite bicoque ju^le en face de relie du capitaine Camhicr. Le capitaine Cambier, oflicier d'élat-major de l'armée belge, agent à Zanzibar de Sa Majesté Léopold II pour les expéditions de la côte orientale, est trop connu par son long el {M'i'illcux voyage au Tanganika pour qu'il soit besoin d'en parler longuement ; mais l'intérêt qu'il a pris à mon expédition, intérêt qui ne s'est pas démenti un seul instant pendant mou absence, aussi bien que les relations d'amitié qui nous unissent, me font un devoir de le nommer ici : j'en aurai encore souvent l'occasion. Nos maisons (si j'ose ainsi parler de. la mienne) se trouvaient au bord de la mer sur la route fameuse de .Nazi Modia, près de la lagune qui sépare la ville arabe de la ville nègre : situation unique qui nous mettait, le soir, à deux pas de la campagne pour la promenade quotidienne, et, pendant le jour, près des magasins indiens et goanais, auxquels je devais bientôt rendre de fréquenles visites.

Quel souvenir je garderai de ce voisinage charmant, de cette intimité resserrée encore par nos intérêts communs, de ces longues conversations qui revenaient toujours sur la « grande lerre »! J'apportais une curiosité ardente à connaître par lui les dangers qui m'attendaient dans celte Afrique si noire, si menaçante, et à recueillir ardemment les conseils qui pouvaient m'en préserver.

M. Ledoulx, consul de France, ne devant arriver que deux mois plus tard, m'avait donné une lettre d'introduction pour Sa Haulesse Saïd Bargacb, sultan de Zanzibar. Aussitôt installé, je priai le chancelier du consulat de demander pour moi une audience, et peu après nous avions l'honneur d'être reçus. Devant le palais la garde persane nous présente les armes; sur les marches de l'entrée se presse une foule de courtisans, Arabes de Mascate, du Hedjaz et du Yémen, dans leurs costumes riches el pittoresques. Au moment où nous arrivons, cette suite nombreuse, complément obligé de loute réception orientale, s'écarte pour laisser passer Sa Haulesse, qui vient nous recevoir elle-même au bas de l'escalier. Avec une aisance cl une dignité toutes princières, le sultan nous fait les honneurs de son palais et nous conduit au deuxième étage, où trois fauteuils dorés sur tranches ont été disposés à notre intention dans un petit vestibule attenant au salon.

Hi L'AFRIQUE ÉOl AT0R1ALE.

1/enlretien ne dura guère qu'un quart d'heure; après quelques paroles de bienvenue, Sa Haulesse me lit les offres de service les plus obligeantes, puis aborda 1rs hautes sphères de la politique européenne, à laquelle les récents événements d'Egypte donnaient en ce moment un grand intérêt d'actualité.

Saïd Bargach a cinquante-trois ans. Sa ligure est belle, ses traits réguliers, ses yeux pétillants <ïe finesse et d'intelligence; tout enfin dans sa personne, jusqu'à ses mains effilées et aristocratiques, respire une distinction qui impose. Il porte toujours le costume national de l'île, la longue chemise blanche qui cache à moitié la rlmka noire en soie, ornée de filigranes d'or; un diamant luit au petit doigt de la main gauche : c'est ln seule parure qui le distingue de ses courtisans.

Au courant de l'entretien, le moka nous fut servi dans de petites tasses tuitjues, puis les eunuques arrosèrent nos mouchoirs d'essence de rose et «le géranium : on voulut bien se dispenser de nous en verser dans le cou, usage réservé pour les grandes réceptions. Rose, géranium, oranges, etc., jouent un rôle important dans les habitudes du palais : on en mange, on en boit, on en respire; il suffit de passer sur la place pour se sentir imprégné de leurs énervants parfums.

Sa Haulesse nous reconduisit jusqu'au bas de l'escalier avec le même cérémonial qu'à l'arrivée, nous renouvela ses protestations amicales, puis nous nous séparâmes aux sons d'une Marseillaise effrénée que la musique venait d'entonner sur la place.

C'est ainsi que m 'apparut Saïd Bargach, sultan de Zanzibar et, à celte époque encore, suzerain de toute l'Afrique tropicale. Je m'étais laissé prendre à tous ses dehors sympathiques, à ses allures franches et ouvertes, mais je suis revenu de celle première impression, depuis que je connais la politique fausse de ce potentat, line année après ces belles protestations «l'amitié, il plut à Sa Haulesse déjouer avec ma tôle, chose à laquelle j'ai le travers de tenir un peu, même en l'exposant beaucoup de mon plein gré. Ce procédé me mettra fort à l'aise pour dire ce que je sais de son pouvoir arbitraire et tyrannique : je ne sortirai pas du reste des bornes de la stricte vérité, et ne ferai que dire tout haut ce que chacun sait à Zanzibar.

La série de mes visites m'amena un jour chez les agents officiels anglais. Habitué, depuis que je cours le monde, à la tenue correcte des Anglais, je lus assez étonné «le ne pas recevoir même une carte en échange de ma démarche. Je ferai cependant une exception pour le colonel S. B. Niles et sa gracieuse femme, qui me reçurent tous deux d'une façon charmante.

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