‹ Les lacs de l'Afrique équatoriale; voyage d'exploration exécuté de 1883 à 1885Chapitre 32 sur 119 · VILLAGES DU CONDÉ · texte numérisé non relu

VILLAGES DU CONDÉ

glisse une série de boules d'argile d«* la grosseur du poing ei cuites au fou. Toutes ces boules, d'égales dimensions, offrent de l'extérieur l'aspect d'un moulage d'une symétrie parfaite. La charpente de la toiture, conique, est faite de mairies émergeant au sommet cl disposés avec régularité; pardessus s'étend une couche d'argile sechéc au soleil et recouverte elle-même

Un lillagu du Coudéi

d'une autre couche de chaume épais et sérié. La muraille et le seuil sont intérieurement crépis d'argile, mais d'une argile appliquée avec tant de soin et séchée si doucement pour l'empêcher de se fendiller qu'on la prendrait pour du plâtre. Enlin toute la construction repose sur un plateau de terre durcie qui est élevé de 20 centimètres au-dessus du sol pour la mettre à l'abri des inondations, fréquentes dans un pays où tout travail de drainage et d'irrigation est inconnu.

Après les populations au milieu desquelles je viens de passer, c'est une

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vraie satisfaction pour moi d'en rencontrer une d'un niveau intellectuelsupportable. Puis, pour la première fois, j'entends parler de ee lac Nyassa. qui commençait à passer à letat de légende dans ma caravane. Plusieurs indigènes se llattent d'avoir atteint ce pays fantastique, quelques-uns même prétendent y avoir vu jadis un Blanc, aussi ne suis-je plus ici la hète curieuse qu'on vient de regarder depuis tnus mois avec élonncmcnl.

La marche du 10, sur îles pentes argileuses détrcni|>ccs par cette plaie éternelle, fut l'une des plus pénibles du voyage; nous ne trouvions même pas une racine pour nous accrocher. A neuf heures nous suivions un gros torrent, quand nous le vîmes disparaître tout à coup et en entier dans une gueule béante du rocher. Au détour de la montagne nous le retrouvâmes, se précipitant d'un bloc hors de cet entonnoir en une gerbe d'eau de 50 pieds de hauteur.

A dix heures, le Nyassa nous apparut enlin à travers les ondées, comme une ligne blanche dans une buée lointaine. Puis à midi nous arrivions ;iu bord d'un nouveau torrent, roulant entre des berges tellement à pic-, que. ne pouvant y camper malgré notre fatigue, il fallut tenter le passage, sous une pluie écrasante. A la nuit seulement, la dernière charge étant passée, nous pûmes prendre un peu de repos.

Songoro, à lui seul, avait transporté plus de vingt-cinq ballots. Je lui avais dernièrement et par punition enlevé son fusil, car, à la suite d'une querelle, d'une de ces rages folles où il se met quelquefois, il avait tout simplement tiré sur Nassih. Porter une lance était pour Songoro la plus cruelle des humiliations, et il travaillait comme un forcené pour avoir de nouveau sou fusil (iras.

Tous ces torrents courent au sud et se jettent évidemment dans le Nyassa. Quelle rivière est donc le Ohiré en celte saison pour rouler un pareil volume d'eau?

A tomber de roche en loche dans le*, rapides et les tourbillons, à la pèche de mes charges, Wadi-Combo s'est fait une large blessure à la tète: deux autres hommes ont des contusions qui, pour plusieurs jours, les mettent hors de service. Tous mes chefs, devant ces obstacles de chaque jour, rivalisent d'ardeur et de bonne volonté. .Nous avons tous besoin, du moins pour quelque temps, d'abri sur contre cette massika de malheur, dans quelque grand village qui nous offre les ressources nécessaires. Les indigènes parlent beaucoup d'un certain Makula, qui semble être leur grand chef; il demeure sur les bords du Nyassa, tout au nord. Je me laisse conduire de ce côté.

Le II apparaissent de nouveaux villages, plus grands, plus populeux et

l'RKMIKRË VUE Dl NYASSA.

aussi plus bruyants. Les rangées de cases bien alignées, el nue les bananiers abritent de leurs larges feuilles, me rappellent la demi-civilisation de la cote. Ici l'Afrique centrale semble sortir des limbes.

Le Coudé n'est certes pas un pays neuf, et je ne prétends pas l avoir découvert, mais, sur les trois voyageurs qui l'ont traversé avant moi, deux ont eu la malheureuse idée de mourir et je cherche en vain dans l'ouvrage du troisième une description utile. Mon admiration est, au reste, tempérée par ce temps abominable, et s'il m'échappe encore d'ici au Nyassa quel-

Keucoutiv tic Muaképési,

ques lueurs d'enthousiasme sur ce beau pays, ce n'est qu'un souvenir du second séjour que j'y ai fait dans une saison plus propice.

Une foule d'indigènes s'est mise à la remorque de ma caravane et lui donne plus de "2 kilomètres de longueur. De toutes parts affluent de nouvelles bandes, menant un train d'enfer.

Un grand chef chez lequel nous allons camper m'a fait l'honneur de venir à ma rencontre, avec deux ou trois cents braillards (huit je me passerais volontiers. C'est un homme jeune et d'une belle prestance, dont la ligure est restée dans mon souvenir. Le nez est droit et long, la bouche petite, bien fendue entre deux lèvres minces, mais l'œil est éteint par l'abus du chanvre. La tète est longue, effilée; la peau rouge et la touffe de cheveux sur le crâne rappellent les Indiens d'Amérique.

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Sa nonchalance affectée contraste singulièrement avec l'exubérance de gestes de son entourage. Mollement enlacé aux bras de gaillards aussi nus que lui, il me dévisage avec un petit sourire moqueur. Ce pseudo-Peau- Kouge va passer tout un après-midi à me mendier une cuiller. D'autres s'acharnent après mes assiettes : lui veut une cuiller, mais il la veut à toute force, dût-il la payer de la plus belle de ses vaches; et il lient à ma cuiller à café, la seule que je possède.

De lorl beaux hommes, ces Vuacondé! Leurs reins sont ceints d'une petite torsade de filigrane de cuivre, à laquelle vient s'ajuster, devant et derrière, une bande d'étoffe, large de deux doigts, qui passe entre les jambes; tout le corps et les parties saillantes de la ligure sont peints en rouge; enfin aux chevilles et aux poignets sont deux ou trois bracelets du même filigrane.

Le village de Muaképési, ainsi se nomme mon nouvel ami, s'élève sur une esplanade qui domine le Nyassa. Mais je n'aperçus le lac que le lendemain, en sortant des couverts de bananiers, sombres comme les forêts vierges du Brésil. Ces couverts peuvent mesurer 1 kilomètre de tour : les bananiers sont plantés par bouquets de cinq à six, espacés eux-mêmes de 1 à 5 mètres pour permettre au feuillage son plein développement. Le sol, parfaitement aplani, est balayé tous les malins, et les détritus entassés au pied des arbres ajoutent à l'humus et à la fraîcheur nécessaires à la plante.

Les huttes, lilliputiennes, toujours d'une propreté irréprochable, sont largement espacées et disparaissent littéralement sous ces allées obscures. Autour de chacune d'elles poussent de maigres ficus aux branches droites et défeuillées, dont le liher sert à confectionner les vêtements indigènes. Le bétail, encore peu nombreux ici, habite de longs hangars assez bas.

A deux pas de celle esplanade, sur la lisière même des bananiers, nous nous trouvons en pleine brousse, dans de longues herbes épaisses qui servent de pâturages. Le Nyassa, à 27 kilomètres dans le sud, brille toujours comme de l'acier poli à travers les ondées; son horizon, à peine distinct, semble, de cette hauteur, monter dans les nues. Les 300 mètres de hauteur qui nous en séparent s'échelonnent graduellement sur une pente douce, herbue ou boisée et légèrement accidentée. C'est le Coudé.

Le Livingslone Range, à noire gauche, dessine sa crête, estompée sur le ciel gris de pluie. Vis-à-vis, les montagnes de Missuku, symétriquement rangées sur la rive droite du lac, se détachent de l'énorme pâté que nous venons de traverser. Les deux chaînes parallèles s'étendent sur les bonis de la nappe d'eau, qui ressemble à une rivière immense, et s'en vont

CONSTRUCTION D'UN PONT. i" mourir dans le sud en silhouettes brumeuses, souvent sillonnées d'éclairs aux reflets sinistres.

La chaîne qui surgit à notre droite me ferme de nouveau la route de l'ouest. A sa vue, mes hommes ont poussé un cri d'effroi : « Quel voyage! gémissent-ils. Nous mourrons tous dans ces montagnes, nous autres habitués à la rtfuto de Tabora. »

Cinquante guides se présentent pour me conduire jusque chez Makula. Tous m'ont du reste jure" leurs grands dieux que les quatre rivières qui me restaient à traverser pouvaient se passer à gué.

Le \"2, deux heures après avoir quitté Muaképési, je me trouve en face d'un premier cours d'eau peu profond, mais de 50 mètres de largeur. Le lit, tapissé de gros galets, n'est qu'un chaos de chutes, de remous, qui s'entre-choquent dans un tumulte indescriptible. Mes hommes, abrutis, se sont assis sur leurs charges d'un air indifférent : ce n'est pas leur affaire à eux d'organiser le passage.

Natures étranges que ces Zanzibarites ! Généralement apathiques et capables à certaines heures des efforts que donne l'exaltation ! Cerveaux lirûlés et tètes vides, hier mauvais garçons, aujourd'hui à mes pieds... s'ils ont besoin de moi.

Étude faite du passage, et dans l'impossibilité de me servir du bateau, qui se serait infailliblement brisé dans ces rapides, je me décide à construire un pont; il y a dans les environs deux ou trois grands troncs inclinés sur le courant qui me semblent placés là tout exprès pour cet usage.

L'idée de ce travail ne sourit à personne; tous les yeux se fixent sur moi, et jkis un mot n'est prononcé; mais je lis sur toutes les figures que le Msungu est fou.

« Allons, dis-je à Nassib, cinquante hommes à couper «les branches, et tous les chefs à abattre l'arbre. Et rondement! »

Mes chefs cependant ont entamé l'arbre choisi ; les voilà qui frappent à coups redoublés, avec ce bonheur qu'éprouve le Noir à tailler, à hacher et à détruire! Bientôt le grand tronc chancelle, ses rameaux supérieurs se ilélachent en froissant les arbres voisins; il s'abat avec fracas sur le torrent, hésite un instant sous l'impulsion de ce courant vertigineux, et se cale enfin sur la tète d'une roche à fleur d'eau pour ne plus bouger. Ce premier Miccès a réveillé tout mon monde : cependant je suis déçu : j'avais supposé à l'arbre 20 mètres de hauteur, et la tète arrive à peine au milieu du courant. Il faudrait pouvoir en abattre un autre symétriquement placé sur

l'autre rive; mais comment franchir ce bras bouillonnant et furieux qui

m VmWE ÊUUATUKIALE.

retombe à 100 mètres en aval en une chute d'un mèlre, où loul doit périr infailliblement?

Salimini et Ferrouji ont déjà plongé inutilement et me sont revenus couverts de contusions. Le danger me semble si grand que je n'ose plus donner un ordre. Mais l'émulation se met de la partie, et comme nous sommes ici en plein puri, il faut à toute force traverser avant la nuit pour trouver des vivres sur l'autre rive.

Farrajalah, Ull autre poisson celui-là, vient de s'élancer de la tète tlu tronc renversé; un premier tourbillon le fait pirouetter et disparaître; dans les trois secondes qui suivent, sa tète et ses jambes se montrent alternativement à la surface; il arrive plus près de l'autre rive que les deux premiers, mais il roule comme un bouchon. Nous le suivons des yeux en silence, et nous le croyons perdu. Sa tète vient de sortir sous une branche qu'effleure la surface de l'eau ; puis nous voyons sou bras la saisir à pleine main avec la rage du désespoir.

« .\miba (épines) ! » s'écrient mes hommes : c'est effectivement à unibranche d'acacia épineux que le malheureux vient de se cramponner; la chute n'est qu'à 10 mètres en arrière, et son corps, raidi par le courant, (lotte tout entier à la surface. Minute effrayante! toutes ces épines semblent nous entrer dans les chairs.

Il n'est qu'à 2 mètres heureusement de l'autre rive; une autre branche, sans épines celle-là, est à sa portée; il a réussi à la saisir, et, cinq minute* plus lard, nous le voyons en face de nous tout ensanglanté. On lui lance alors une ficelle, sur laquelle est amarré un bout plus fort qui peut servir de va-et-vient. Deux hommes passent ainsi avec leurs haches et leurs scies, et le second tronc ne tarde pas à s'effondrer et à enchevêtrer ses rameaux dans ceux du précédent.

Le reste n'est qu'un jeu : les grandes branches, bien élaguées, sont disposées, les unes longitudinalement, les autres transversalement, s'appuyanl contre les rameaux des deux troncs et sur les pointes des rochers à fleur d'eau. Vingt-cinq hommes sont allés dans les brousses tailler un gros paquet de cordes faites de liber. Tout le monde coupe, taille, amarre, sans souci de la pluie ou de la fatigue.

■< Nous autres Vuanguana, nous ne sommes pas comme les indigènes, nous allons apprendre à ces sauvages comment on fait un pont à Zanzibar. >•

Le tablier du pont, parfaitement horizontal et fait de rouleaux de même longueur, est dix fois suffisant pour passer au trot. Wadi-Coinbo imagine de l'orner de deux balustrades, pour que ce soit plus élégant. L'idée est saisie au bond, et les voilà lancés à s'amuser; plus rien ne peut les arrêter.

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