LE VILLAGE DE KAEDLA
soude, qui, sans fatiguer l'estomac, allègent le cerveau; ce sont là les deux organes qui ont le plus à souffrir dans les pays chauds.
Je suppose, au surplus, que le lecteur s'intéresse assez peu à cette digression sur la fièvre. Si le souvenir m'en est revenu, e'csl que nous respirons ici un air lourd et chaud, malgré la pluie; nous ne sommes plus qu'à 600 mètres d'altitude, et l'air vif et pur de la montagne vient brusquement de faire place à je ne sais quelle almosplièro énervante qui me rappelle la côte, devenons donc à .Makula.
Son village est situé à la pointe nord du Nyassa. .Nous nous en doutons à peine, tant nous sommes perdus dans ce coin de plaine, au milieu des grandes herbes, tant, malgré ma bonne volonté, il m'est difticile de me rendre compte de ma situation présente. Trois kilomètres de marais à faire dans la boue, par «les sentiers impossibles, nous séparent du lac; mon intention, en arrivant, était de m'y rendre, ne fut-ce que pour dire que j'avais bu de ses eaux, mais mou état de faiblesse m'en empêcha pendant les premiers jours. Puis, un incident malheureux, que je raconterai, ayant brusqué mon départ, je quittai finalement le Nyassa sans l'avoir vu de près, et me doutant bien peu que, l'année suivante, un hasard non moins malheureux devait me ramener sur ses rives.
A travers les larges feuilles de bananiers, les lignes de faite des deux ( haines qui nous enserrent m'a ppa missent encore, courant vers le sud sur les bords du lac; de l'une à l'autre, en longeant la rive, il n'y a certainement pas plus de 40 kilomètres. Toutes deux sont de même hauteur, présentent le même asjiecl, la même teinte bleuâtre, les mêmes lianes ravinés qui semblent tomber à pic sur le lac.
C'est une situation superbe que celle de cette petite plaine du Coudé, perdue dans ces grandes montagnes, montant en pente douce depuis le lac jusqu'au meud d'où se détachent dans le nord les deux grands rameaux du Livîngslonc Range et des cimes de Missuku! De gras pâturages la recouvrent presque en entier d'herbes puissantes, serrées, de "2 mètres de hauteur; d'immenses bois de haute futaie se partagent le reste du sol. Dans cet entonnoir, la massika sévit avec fureur pendant quatre mois, et donne à toute la nature une exubérance de vie surprenante.
Sur le bord des rivières, les bananiers poussent naturellement et suffisent, avec le laitage, à nourrir toute la population. A peine quelques cultures. Un peu de maïs, un peu d'arachides, de patates,... un peu de tout. A quoi bon cultiver quand la nature donne tout à souhait? Aussi les Vuacondé sont-ils le peuple le plus heureux que le soleil des tropiques ait vu lézarder à ses rayons.
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On leur parle de guerre; ils n'en uni pas ;t craindre, bien qu'ils soient toujours armés, et d'ailleurs, parmi toutes ces races abâtardies de l'Afrique, laquelle oserait venir les attaquer derrière ce réseau de rivières, qui les abrite plus sûrement que le meilleur borna?
Ne leur parlez pas non plus de commerce, même de la traite des Noirs, qui se fait partout en Afrique de village en village, sans compter le commerce des Arabes et des métis portugais? Leurs forêts sont pleines d'éléphants, mais la peine de les chasser n'est pas compensée par la valeur qu'a l'ivoire à leurs yeux! Ils vous vendront quelques vivres, mais seulement le surplus de leurs provisions et toujours par petites quantités, pour se procurer, non pas des vêtements, dont ils ne font aucun cas, mais de petits lambeaux d'étoffe pour amuser leurs enfants. Pour ne citer qu'un fait à l'appui de ce que j'avance, le Coudé est le seul endroit d'Afrique où, à ma connaissance, l'éléphant appartienne en entier au chasseur qui l'a abattu. Partout ailleurs l'une des deux défenses revient de droit au chef du village le plus voisin.
Makula est le type du Mcondé dans la bonne acception du mot, bon enfant, aimant à rire, incapable peut-être de traiter dix minutes un sujet sérieux, mais plus posé, moins querelleur que son peuple. J'ajouterai aussi voleur, aussi mendiant que ses congénères : sinon il ne serait plus Africain. Il habitait, il y a six mois encore, les bords du lac; l'inondation l'en a chassé. C'est chose des plus simples en Afrique que de transporter ses pénates. La construction d'une ville, qui exige en Europe un quart de siècle, coûte ici une semaine tout au plus.
Le nouveau village, dispersé en désordre autour d'une grande place où j'ai planté ma tente, occupe un long périmètre. Les huttes, toujours minuscules, affectent des formes diverses : tantôt c'est la case cylindro-conique dont j'ai déjà parlé, tantôt ce sont de longues constructions à toit légèrement incliné, qui servent plus spécialement à loger le bétail; quelques-unes, mesurant 70 à 80 mètres de longueur sur 1 m. 50 de hauteur seulement, rappellent par leur forme les tembés de IThéhé, mais sont construites en matétés soigneusement arrangés et couvertes, non plus de terre, mais de chaume.
Du coin de la grande place que j'occupe, toutes ces habitations disparaissent en entier sous le feuillage vert sombre des bananiers et celui plus clair des ficus. Plus loin, au-dessus de celte ligne basse de verdure, s'élèvent les grosses touffes rondes de quelques sycomores, ces géants du Condé, qu'on prendrait de loin pour des manguiers; enfin, par intervalles, se détache le tronc élancé du msuffii, oualier, arbre assez curieux
LE VILLAGE I>E M A Kl I. A. 187 qui donne «lu colon, ou quelques rares rameaux de baobabs. La hutte de Makula, en tout semblable aux autres, est sur la droite, à vingt pas de ma lente. Son harem, un peu plus loin, ferme un «les côtés du quadrilatère où nous campons. C'est une longue case, construite avec un soin tout particulier. Jetez sur tout cela un voile gris de pluie, à travers lequel bourdonnent éternellement des moustiques, et vous aurez peut-être une image de la capitale du Coudé.
Makula m'avait fait parvenir, dès mon arrivée, une belle vache laitière,
Le village «le Makula.
et un taureau que je lis abattra tout de suite pour mes hommes, qui en avaient grand besoin. En le payant de retour, je lui lis comprendre que, si bien chargé que je fusse, je ne pourrais répondre à des cadeaux aussi princiers et qu'il m'obligerait en modérant ses présents.
« Les vaches ne me coûtent rien, me lit-il répondre, j'en ai plus de 100 dans mes élahles. »
Il exagérait sa fortune personnelle; mais je ne doute pas que dans tout le village il n'y eût plus de 150 tètes de bétail. J'ai dit 100 pour traduire les 8 ou 10 coups que Makula avait frappés en rejoignant ses deux poings fermés : car dans le Condé, pas plus qu'ailleurs, on ne sait compter plus haut que 10.
Le chef ne quitta guère ma tente toute la première journée. A la nuit je
m L'AFRIQUE ÊQUATORIÀLE.
reçus la visite de la reine mère, qui vint s'accroupir devant mon lit, flanquée des cinquante femmes de Makula. Elle venait me saluer et me rappeler, avec tous les ménagements dus à un grand chef comme moi. qu'il était d'usage de lui faire les mêmes radeaux qu'à son lîls: insinuation qui révélait des velléités diplomatiques. La femme du Condé est plus émancipée qu'ailleurs, ce qui tient au bien-être relatif dont jouit la population du pays. Je m'amusais à voir celle vieille sorcière débiter son pelil discours avec une aisant'6 pleine de désinvolture, de caressantes inflexions, et une mimique surprenante. Ses petits yeux brillaient comme des escarboucles. Son nez maigre et crochu ressemblait à un bec de calao. Où ai-je déjà rencontré celte vieille mégère affublée d'oripeaux européens?
Au nombre des suivantes sont quelques jeunes tilles de treize on quatorze ans, à |>eine nubiles. Jusqu'à cet àge-là elles sont ravissantes dans leur nudité. Les jours de fètor elles aiment à se promener nonchalamment, coiffées d'une feuille de bananier qui, rabattue sur les deux joues, prend la forme d'un chapeau « Niniche ». N'était la couleur de ces petits minois, on rêverait de Tahiti.
Au reste, et d'une façon générale en Afrique, à partir de quinze ans, le beau sexe ne mérite plus celte épithèle. Le costume, toujours le même chez la femme et chez l'homme, se réduit à la bande de liber dont j'ai parlé, avec celle différence toutefois que la bande, après avoir passé entre les jambes, s'épanouit derrière, ne laissant à nu que les côtés des hanches. La décence gagne peut-être à celle innovation, mais cette poche improvisée ajoute à la tendance très prononcée qu'ont toutes les femmes de l'intérieur à la sléatopygio. Celte infirmité n'est pas chez elles une affection de nature comme chez les Hottenloles, mais elledevienl néanmoins très sensible avec l'habitude qu'elles ont de porter toujours leurs enfants sur le dos.
Si l'on ajoute que, sous le fard rougeàlre et graisseux, que la pluie attaqu*' par places, ces corps nus perdenl leur vraie couleur, on aura une idée des charmes des Africaines du Condé.
Le rôle de la femme, dans ce pays relativement favorisé, se trouve allégé de beaucoup. Elle est toujours chargée de la culture, mais celle-ci est réduite au strict nécessaire. Ici la principale occupation consiste à tisser des étoffes avec le liber des ficus qui poussent près des cases. La branche lisse et sans nœuds de cet arbuste est particulièrement appropriée à cette petite industrie. Nous verrons plus loin dans ITcmba la façon de confectionner ces étoffes; disons seulement que le tissu obtenu ainsi dans le Condé est d'une finesse relative, quoique par son aspect il rappelle assez la toile d'emballage d'Europe.
LES FEMMES VUACONhK. 189 Les femmes excellent aussi dans le travail de la poterie. Leurs vases d'argile, de toutes grandeurs, sont toujours uniformémenl mi-sphériques,
l'nc jnme H un ln>| homme du Coiiilt'-.
mais d'un fini remarquable. De plus, elles arrivent à fixer la peinture rouge sur l'argile en l'étendant avant la cuisson. Les corbeilles, de dimensions diverses, sont également bien tressées.
Le bétail est plus particulièrement confié aux soins des enfants, qui s'amusent à le pourchasser tout le jour dans les grandes herbes d'alentour. Ces petits drôles sont d'une adresse extrême pour conduire leurs troupeaux d traire les hèles récalcitrantes. Je regrette de ne pouvoir ici indiquer les moyens qu'ils emploient; qu'il me suffise de dire que la vache de ces contrées, déjà mauvaise laitière, refuse encore de donner le peu de lait qu'elle possède, que mes hommes ne peuvent en avoir par les procédé* ordinaires et que je suis obligé de louer tous les jours un vacher indigène.
Quant aux occupations des hommes faits, elles se bornent à polir devant leurs bulles le bois de leurs petites lances et à tirer de leurs pipes tic longues bouffées de fumée, coupées d'accès de toux. Pour combattre le> effets de ce dangereux farniente, ils parlent quelquefois, comme nos sociétés de gymnastique, en bandes de cinquante à soixante, et, les poings sur les hanches, ils font au pas de course de 4 à 5 kilomètres. De fort beaux . hommes d'ailleurs et que je ne me lasse pas d'admirer. Leur propreté, les soins qu'ils prennent de leur personne sont chose toute nouvelle pour moi. Ainsi, croirait-on que ces gentlemen ne peuvent s'asseoir par terre, à l'instar de tous les sauvages? Ils ont soin de détacher au préalable d'un petit coup de lance une feuille de bananier, pour protéger leur séant de> aspérités du sol.
Les coiffures, par leur diversité, délient toute description; dans loules. cependant, le rasoir joue un grand rôle. L'un ne garde qu'un petit toupet sur le haut du crâne, l'autre n'a que trois mèches crépues, irrégulièrement plantées. Tel original s'est rasé la moitié de la lète, tel autre les lroi> quarts, suivant sa fantaisie personnelle.
Le rasoir est un tout petit triangle de fer, gros comme un jeton, prolongé à l'un des coins par une aiguille de 10 centimètres de longueur qui sert dimanche. La première pierre venue suffit à l'aiguiser et à en faire un véritable instrument de supplice.