‹ Les lacs de l'Afrique équatoriale; voyage d'exploration exécuté de 1883 à 1885Chapitre 36 sur 119 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Retour du beau temps. — Chasse aux buffles. — Danses au village. — Une mystification des Yuacondé. — Bagarre entre mes hommes et les Vuacondé. - Départ de chei Makula. — Passage difficile d'une rivière. — Naufra^' et sauvetage de Kamna. - l'n incendie. — Le petit vacher.

La pluie ne cessa pas durant les deux premières journées que nous passâmes chez Makula. Le troisième jour, au matin, une brise du sud bien établie déchirait comme par enchantement le voile gris qui planail sur nous depuis quatre mois. Roulés par le vent, de gros nuages noirs remontèrent vers le nord et disparurent bientôt derrière la montagne, faisant place à un soleil radieux.

Ceux qui connaissent le soleil des tropiques et qui, bien qu'en ayant souffert parfois, ont éprouvé le charme puissant de sa lumière et la gaieté caressante de ses rayons, comprendront l'allégresse générale qui salua son retour après une aussi longue absence.

Kn peu de jours mes malades, moins deux ou trois, furent sur pied : mes hommes, qui étaient allés à la rivière laver leurs guenilles boueuses, reparurent vêtus de la longue chemise blanche dont ils aiment tant à se parer les jours de repos. Pour moi, je ne revenais pas de la transformation subite qui venait de s'opérer dans ma tète.

Faut-il avouer qu'en arrivant ici, l'idée d'abandonner mes projets m'avait traversé le cerveau, sans s'y arrêter du reste, car j'avais beau être sur le Nyassa, ce n'est pas sans de rudes fatigues que j'aurais réussi à regagner la côte, avec une caravane aussi nombreuse? Les ascensions journalières de montagnes à pie, alternant avec ces éternels passages de torrents, avaient ébranlé mon courage, et ma santé semblait s'en aller avec lui sous ces longues pluies diluviennes.

Mes hommes, à qui je ne confiais certes pas mes impressions, avaient déjà conçu bien des espérances de cet abattement profond que je ne pouvais leur dissimuler. On commençait à parler tout haut de la possibilité d'un

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prompt retour, quand le soleil vint en moins d'une demi-journée balayer toutes mes idées noires et réduire à néant toutes ces vagues aspirations à revoir l'eau salée.

Mon matériel avait sérieusement souffert de eelte pluie persistante et de ces chutes réitérées dans les rivières. Toute une journée fut consacrée à un séchage général, devenu indispensable. Il fallut étendre près de 10" kilomètres d'étoffe, comme après une lessive, ehose délieale au milieu des indigènes, puis les replier, les mettre en charges, opération qui demanderait deux jours avec des Européens, mais qui, sous les doigts exercés des Zanzibarites, se fait en quelques heures.

Hassani, qui depuis quelques jours avait renoncé à la chasse, s'enfonça de bon matin dans les hautes herbes, et vers dix heures, suivant son habitude, me fit parvenir une queue de bufflion : c'était sa façon de me demander du monde pour aller chercher la viande.

Mes hommes, qui avaient ici des vivres en abondance, se tirent un peu tirer l'oreille pour partir, puis, comme c'était tout près, ils finirent par se décider. Ils font assez peu de cas de la viande, pour leur propre nourriture, mais en la vendant aux indigènes ils réalisent d'honnêtes bénéfices.

Le soir, malgré ma faiblesse, j<- ne résistai pas à l'envie «!<• filer un buffle. Je n'avais pas du reste à pousser loin, car à cent pas du village, dans les grandes herbes, on trouve «les justes fraîches à toute heure du jour et de la nuit.

C'est l'impression la plus vivace de mon voyage que ces fugues silencieuses à la suite de la bête. On disparait en entier dans ces pâturages arborescents du Condé; la sente se réduit à quelques herbes renversées, l'empreinte «les larges sabots disparaît dans ces fouillis: il faut l'instinct du Noir et sa profonde connaissance du puri pour distinguer la véritable piste de celles plus anciennes qui la coupent en tous sens. À mesure qu'on approche, les précautions redoublent, la respiration devient plus discrète, on met toute la délicatesse de ses doigts à ouvrir un à un les brins d'herbe et si les refermer derrière soi. L'ouïe et l'odorat du buffle sont d'une grande finesse, et le moindre oubli peut tout compromettre.

Nous manquâmes d'abord un premier couple, dont le lourd galop se perdit bientôt plus b;«s dans un marais où sa poursuite était impossible. Plus loin nous tombions sur la piste d'un vieux solitaire. L'oiseau indicateur du buffle nous prévint à temps celte fois.

Cet oiseau, un peu plus petit que l'alouette, et lamé dans l'air libre, a quelque chose de son vol saccadé. Son cri est moins perçant, moins significatif que celui de « l'indicateur du miel », mais s'entend pourtant de loin.

CHASSE AIX BUFFLES. 193 Il plane le plus habituellement au-dessus du buffle en criaillant, puis «le temps à autre il pique une tôle brusquement, pour aller comme une bergeronnette se poser sur son dos, où il trouve, parait-il, de |>elits vers et des insectes à picorer. Je l'ai rencontré un peu partout dans mon voyage, et, quand on l'aperçoit, on peut dire presque à coup sûr qu'il y a un buffle dans les environs.

On n'est néanmoins certain de l'endroit où broute l'animal que quand l'oiseau tombe sur lui de toute sa vitesse, comme le mar lin-pécheur sur le poisson.

Dans les grandes herbes du Condé, l'indicateur est particulièrement précieux, vu l'impossibilité où l'on se trouve de voir à deux pas devant soi. Averti par lui, nous avancions avec Ilassaui, à dix pas l'un de l'autre, sous le vent, bien entendu, et du haut d'un petit tertre j'arrivai à découvrir deux longues oreilles noires; ou entendait distinctement le bruit de mâchoires en train de fonctionner.

A quinze pas je plantai ma balle dans l'épaule de la bête. Surprise, elle se dirigea «l'abord au hasard dans la direction de Hassan i, ce qui lui valut une seconde balle presque à bout portant. Le marais pouvait encore la sauver, mais le buffle fuit presque toujours sous le vent, une fois qu'il a repris ses sens, et le malheur pour lui fut qu'à 300 mètres dans cette direction se trouvait un petit bois, où Ilassaui réussit à l'achever avec cinq ou six balles de plus. Je les laissai tous deux dans cette situation pour regagner le village, que j'avais quitté depuis une heure à peine.

Le buffle est le seul animal qu'on trouve, dans le Condé, près des habitations. Il semblerait même qu'il recherche volontiers le voisinage de l'homme, s'il n'était plus logique de supposer qu'il en veut surtout aux cultures.

Malheur aux champs qui ne sont pas entourés d'une haie d'épines : en moins d'une nuit deux ou trois de ces bêtes suffisent pour tout saccager, en broutant et surtout en foulant du pied tout ce qui leur offre une résistance quelconque. La puissance de destruction du monstre est prodigieuse; la nuit, il n'est pas de cris capables de lui faire prendre la fuite; une fois qu'il est entré dans une récolle, tout doit disparaître.

Dans le Condé j'ai rarement vu les buffles en grands troupeaux; les

bandes ont généralement «le G à 7 têtes; ceux qu'on rencontre vont même le

plus souvent par couples et sont toujours très dangereux; d'autres sont

de vieux solitaires a l'eneornure lézardée, large de 90 centimètres, haute

de 55 centimètres sur le front et épaisse de \ ou 5. La halle de plomb

s'aplatit généralement sur celte corne glissante, el si elle y pénètre-, c'est

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pour se perdra dans les sinus qui sont derrière; jamais elle n'atteindra le cerveau, qui est tout petit et, de plus, protégé par une plaque épais*'. Autant tirer en l'air que de tirer un bullle à la tète.

On dansa ce soir-là au camp. Tout Zanzibariles que sont mes hommes ils sont passionnés pour ce genre d'exercice, et, pour la première fois qu'ils pouvaient s'y livrer depuis le départ, ils s'en donnèrent jusf|u';iu lever du soleil. La lune, encore voilée, éclairait cette grand»' plaie de ses rayons éteints. Tous les indigènes, les femmes surtout, s'étaient réunis autour des danseurs, qui, heureux d'attirer l'attention, s'excitaient à plaisir.

J'aperçus dans un coin Makula tout seul, s'essayant à esquisser maladroitement le pas de mes hommes. Se voyant découvert, il s'approche, un peu honteux.

« Msungu, s'écrie-t-il, cette danse est merveilleuse, et je veux qu'avant un mois tout mon peuple la connaisse. »

Les tambours affectent ici des formes diverses : tantôt celle d'un petit baril suspendu au cou, taillé dans un seul bloc, fermé à ses deux extrémités par des peaux de crocodiles; tantôtde longs tuyaux de I ni. 50 de longueur sur 25 centimètres de diamètre, qu'on traîne entre ses jambes en frappant du bout des doigts et à coups redoublés. Soit effet de l'immense solitude silencieuse de l'Afrique, soit résultat d'une résonance particulière, due à la qualité du bois, les sons étouffés de ces instruments s'entendent à de grandes distances.

Quant aux danses des habitants, elles ne supportent pas la description : tout ce que j'en [mis dire, c'est qu'elles sont lascives et même révoltantes: c'est la conséquence obligée de l'immoralité qui règne dans la tribu, fait bien particulier au Coudé et que je n'ai jamais retrouvé que sur le Chiié et le Zambèze. Ces sortes de rondes, copiées sur la bamboula sénégalaise, sont partout ailleurs, dans l'Afrique misérable, remplacées par des danses de guerre, auxquelles les femmes ne prennent aucune part.

L'immoralité est tille de 1 oisiveté, qui dérive elle-même du bien-être. C'est un adage dont le Condé, avec sa situation superbe et ses richesse* naturelles, fait la triste expérience. C'est aussi que les nuits sont longues sous les bananiers, avec ces myriades de moustiques qui ne nous lais>enl ni paix ni trêve. En celte saison on ne respire littéralement pas. Le jour et la nuit, c'est la même température uniforme de 28° à 00°, la même atmosphère lourde et humide. Pas une feuille ne bouge, pas un >ouflle dans l'air, rien que l'infernal Zt-Ztdcs moustiques. La moustiquaire onlinairc est sans effet contre leurs invasions : si petit que soit le trou, ils

UNE MYSTIFICATION. 19ô

passent au Ira vers, et le lendemain l'inlérieur est tapissé de leurs corps frondés de noire sauf:. Terre-Neuve même n'en produit pas de pareils.

Ces moustiques m'enlevaient tout le charme de ce séjour. Ouand je projetais de venir prendre sur le lac Nyassa un repos bien mérité, je ne pensais certes pas à ce misérable inconvénient. Mes hommes, moins sensibles ou plus habitués à ces piqûres venimeuses, se reposaient néanmoins, et j'aurais volontiers passé une semaine ici, quand un incident malencontreux vint brusquer mon départ.

J'ai dil que l'indigène du Condé était essentiellement voleur el menteur: ce sonl défauts africains. Être faible, sans défense, voué à l'esclavage, l'Africain en général se fait une arme du mensonge. Dans h- Coudé, plus heureux, où il n'est plus une arme nécessaire, les naturels s'en font un jeu, une distraction. On joue au mensonge, comme dans IThéhé on joue à se donner des coups de poing el à se larder de coups de lance.

A mon arrivée dans ce pays, j'avais entendu parler de la présence d'un Blanc dans les environs. Celle nouvelle, comme on peut le supposer, m'intéressait vivement. Je savais qu'il y avait des Anglais sur le Nyassa, et ce bruit n'avait rien que de très naturel. Pendant huit jouis les indigènes m intriguèrent avec ce nouveau Msungu. Tous s'étaient donné le mot pour cela, et il me fallut arriver jusque chez Makula pour apprendre d'une façon certaine que le Diane était parti depuis un an. A chaque village c'étaient des détails nouveaux sur lui, sur ses fusils. Ici il avait lué un éléphant, là un buffle, partout il était parti depuis deux ou trois jours, el je ne |M>uvais manquer de le rencontrer le lendemain.

Un jour, on poussa la plaisanterie jusqu'à rn'amener, comme faisant partie de ses hommes, deux individus vêtus de je ne sais quel costume burlesque, doul l'étoffe venait effectivement de Mozambique, el qui, en gens habitués aux usages des Yuasungu, me serrèrent la main avec affectation. Leur tôle était toute rasée, et sur leur ligure on ne voyait pas trace de peinture rouge.

« Ceci, des Noirs de la côte! médirent mes hommes, jamais! ce sont des Vuacondé. »

D'un coup je déchirai le vêlement «le l'un d'em du haut en bas, et le corps peint «l'un beau rouge souleva un éclat «le rire général. Cette fois je m'offris l«» luv»' «l«i cass«'r ma canne sur la tète «les «leux mystificateurs.

Jamais encore dans ce voyage on ne m'avait >i peu pris au sérieux : nulle part, dans le centre «!«• l'Afrique, je n'ai vu l'Européen aussi rabaissé, ce qui lient au niveau relativement élevé «!«' l'état social du Condé. Ailleurs le Blanc a au moins le prestige que lui donnent ses fusils ou la quantité de

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richesses qu'il transporte : s'il n'est pas railleur de Unîtes ces merveilles, elles lui oui été données par Dieu ; ou lui suppose toujours quelques accointances avec l'Être suprême, dont tout peuple sauvage a une notion quelconque, si vague qu'elle soit.

Dans le Coudé, le Blanc n'esl considéré que comme un imbécile qui perd son lemps à courir après les éléphants et les buffles, et qui doit mourir de faim chez lui pour en être réduit à venir chercher des vivres dans un pays où le plus souvent il laisse ses os.

Encore un exemple :

Se souvient-on de Muaképési, un des premiers chefs que je rencontrai? Dans la joie qu'il éprouvait à me voir, dans l'élan d'un accueil chaleureux, il me passa un moment son liras nu autour du cou.

Devant une familiarité aussi (laiteuse, je ne pus réprimer un haut-lecorps dédaigneux en le repoussant un peu brusquement. Mes hommes eux-mêmes étaient scandalisés. Muaképési resta tout interdit. « Me serais-je lrom|>é? avait-il l'air de penser. Est-ce que vraiment ce Msungu serait quelque chose de plus que moi? »

Enfin les Vuacondé sont videurs, et j'en arrive ici à l'incident qui brusqua mon départ.

J'avais, à deux ou trois reprises, entendu mes hommes se plaindre d'avoir élé volés. Le Zanzibarite est pourtant une line mouche, et, pour lui voler quelque chose, il faut être bien habile. M'élant plaint à Makula, il m'avait répondu :

« Punis toi-même le coupable : moi, je ne puis rien sur mon peuple. »

Le 20, vers dix heures du malin, j'étais étendu sur mon lit en dehors de ma tente, quand mon attention fut attirée par une vingtaine de mes hommes qui, en braillant et en gesticulant, poussaient devant eux un indigène. Ils venaient de le surprendre la main dans le sac et me ramenaient, comme je l'avais recommandé. Tout en exposant leurs griefs, ils avaient relâché mon individu, qui, se sentant libre, joua des jambes, d'un bond franchit mon lit et disparut dans le village, poursuivi par mes Zanzibariles et par la foule des indigènes que l'incident avait attirée.

Cinq minutes s'écoulèrent et j'allais oublier celle bagarre, quand soudain je vis revenir une partie de mon escorte dans un état d'exaltation insensée, les uns ruisselants de sang, les autres déchirés. Tous jetèrent leurs cannes à la h:\te, sautèrent sur leurs fusils et retournèrent, en courant, sur leurs pas. Impossible de les retenir, impossible d'avoir un renseignement !

A la lin, agacé el voyant lous mes hommes déliler. je les couchai en

UNE BAGARRE. 197 joue et pus ainsi on forcer une trentaine à rester près de moi. Au menu* instant quatre ou cinq eoups de feu éclataient à .r»00 mètres de là, puis tout rentra dans le silence : on ne voyait pas un indigène sur la place, excepté Makula, qui arriva en courant, l'air navré.

« Msungu, me dit-il d'un ton suppliant, va chercher tes hommes, ou ils vont manger tout mon village. »

Le fait est que je ne les avais jamais vus animés d'une ardeur aussi guerrière.

« Mon ami, répondis-je, moi, je garde mon camp : ce sont tes hommes qui ont commencé, va les séparer; d'autant plus que jamais les miens ne tireront sur toi. Je me croyais ici en pays ami, mais j'apprends qu'il faut me défier des Vuacondé, et je prends mes précautions. »

In peu plus lard, mes hommes revenaient, l'air sournois, mais vainqueurs. Nul doute qu'ils n'eussent commis quelque méfait; mais comment le savoir? Sans s'approcher de moi, ils commencèrent sur la place une danse de guerre, que je fis cesser immédiatement.

« Qui a tiré? leur demandai-je.

— Tous, répondirent-ils d'une seule voix; on a frappé nos frères et même un de nos chefs, Tuakali : nous les avons vengés. »

Tuakali avait effectivement une plaque du cuir chevelu enlevée; l'hémorragie avait si hien rougi sa chemise, qu'on l'aurait dit de loin vêtu de son manteau de guerre; d'autres encore étaient grièvement hlessés à la tète. Je savais l'esprit de solidarité qui règne entre Zanzibariles, et, comme il me fallait «les renseignements à tout prix, je promis que les coupables ne seraient pas punis. Katomho consentit alors à prendre la parole.

« Aussitôt, me dit-il, que le voleur s'est échappé, nous nous sommes lancés à sa poursuite, nous l'avons rejoint assez loin d'ici, et, comme c'est l'usage en pareil cas, nous nous sommes mis à le fustiger d'importance. Alors les indigènes, qui nous suivaient en foule, ont pris fait et cause pour lui et sont tomhés sur nous avec leurs gros bâtons. En un instant deux ou trois de nos frères étaient couchés par terre; nous avons dû revenir au camp prendre nos fusils, et au retour nous avons fait une décharge sur eux.

— Combien en avez-vous tués?

— Point, maître; deux seulement sont blessés : l'un a le bras cassé, l'autre la cuisse traversée. »

Makula arriva sur ces entrefaites, précédé, de deux belles vaches dont il voulait me faire présent pour réparer les torts de ses enfants. Son récit était de tous points conforme à celui que je venais d'entendre.

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« Mon ami, lui dis-je, ce n'est pas avec (1rs vaches qu'on paye dos blessures. Remmène-les «loue : je ne veux pas te rendre responsable d'une affaire à laquelle tu n'as pris aucune pari. Je liens seulement à ce que le voleur me soil ramené, pour recevoir les trente coups de verge qu'il a mérités. »>

Makula doit jouir dans son village d'une certaine autorité, car le voleur m'arriva presque aussitôt, traîné par une bande d'enfants. Sans autre forme de procès on l'amarra au tronc d'un pelil arbre, au centre de la place. Mes hommes tout autour restèrent sous les armes: aucun des indigènes ne parut, sauf les femmes de Makula, et à chaque instant je m'attendais à une attaque.

Je n'oublierai jamais que pendant l'exécution toutes les femmes, rangées en ligne, excitaient mes hommes à frapper plus fort : « Mauét mûuéî (tuez-le!) » criaient-elles, et cela si simplement pour le plaisir devoir couler le sang. Makula également criait de frapper à la tète; enfin mes hommes y allaient de si bon eicur que, révolté, j'interrompis le suppliée.

Le village resta désert toute la soirée; les indigènes semblaient avoir abandonné la place. Makula, inquiet, allait de ma tente chez lui, pour revenir à ma tente et répondre d'une façon incohérente à toutes mes questions.

Vers quatre heures, cinq chefs, armés de leurs boucliers, qu'ils ne prennent que dans les grandes circonstances, passèrent sur la place d'un air arrogant et s'arrêtèrent en face de la hutte «lu chef pour conférer. Ils venaient des villages environnants. Je dépêchai aussitôt deux hommes pour assister au conseil, qui dura une bonne heure.

Makula vint lui-même me rendre compte de ce qui s'était passé. Il m'axait défendu île son mieux contre les chefs voisins, mais sans réussir. Ces derniers prétendaient que le sang avait coulé : ce qui est toujours un cossus belli. J'avais le droit de tuer le voleur, niais aussi je devais pajer le prix du sang. Knlin Makula me suppliait de partir le lendemain même, pour éviter des complications : du reste, tous les chefs avaient donné l'ordre aux femmes de ne plus nous vendre de vivres, ce dont mes hommes commencèrent à se plaindre le soir même.

Je regrettais de quitter sitôt le Coudé, qui, à tout prendre, est bien le pays le plus intéressant que j'aie traversé: mais les circonstances m'y obligeaient. Puis, à vrai dire, j'avais haie de voir derrière moi ces massifs de montagnes qui nous menaçaient dans l'ouest, et, d'un autre côté, le bourdonnement des moustiques devenait un supplice intolérable.

On trouvera, durant ce court séjour, mes impressions bien déeou-

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