‹ Les lacs de l'Afrique équatoriale; voyage d'exploration exécuté de 1883 à 1885Chapitre 41 sur 119 · DERNIÈRE M E DU NYASSA · texte numérisé non relu

DERNIÈRE M E DU NYASSA

pentes tournées vers l'est sont relativement douces, tandis qu'au contraire celles qui leur sont opposées sont «l'une raideur exeessivr.

Sauf quelques bouquets dans les bas-fonds ou sur les plateaux, tout est déboisé; aussi le pays a-t-il un aspecl désolé que n'ont pas les montagnes do ITsagara. l'n caractère commun à toutes ces chaînes, c'est la brume

Une vue lointaine ilu Nyassa.

intense qui couronne les sommets. Je note également que l'altitude moyenne de mes campements varie entre 1500 et. 1500 mètres; or je camp' toujours dans les endroits bas, les seuls où l'on soit assuré de trouver de l'eau, et cette altitude moyenne de 1400 mètres correspond, à peu de chose près, à l'altitude de l'immense plaine de ITemba qui se trouve immédiatement dans l'ouest. Puis-je conclure de là qu'à une époque plus ou moins reculée, fi s bas-fonds n'étaient que le prolongement de la plaine en question et que ces diverses chaînes se seraient formées par voie de soulèvement 1 Je laisse à pins fort que moi le soin d'éclaircir ce fait.

Quant aux indigènes, ils sont rares dans ces parages escarpés : les villages que nous traversons se composent à peine de quatre on cinq huttes,

dont les habitants s'enfuienl toujours à notre approche, pour ne revenir qu'à la nuit, à moitié rassurés par nos protestations d'amilié.

Un jour, cependant, je reçus la visite de Moïna Missuku, le chef le plus important des environs. Vingt ou vingt-cinq hommes raccompagnaient; c'était le plus gros parti d'indigènes que j'eusse rencontré depuis le Comlé.

Missuku, car Moïna veut dire « chef», était un petit vieillard tout blanc. Il marchait courbé en deux, appuyé sur une longue lance; mais ses pclits yeux mobiles et malins n'avaient encore rien perdu de leur finesse. Tout son peuple était chargé de poules; je commençais à m 'effrayer d'avoir à répondre à un cadeau pareil, quand Missuku me lira d'embarras.

« Voilà mon cadeau », me dit-il en déposant à mes pieds deux maigres poulets de grain.

El comme, suivant mon habitude, je lui en payais trois fois la valeur : « Un grand chef comme toi ne peut se contenter d'un cadeau pareil : en voilà dix autres.

— Trop lard, mon ami. répondis-je : ces deux poulels me suffisent. »

11 y avait une chèvre et un mouton dans ce village : à aucun prix on ne voulut me les vendre, sous le prétexte que c'étaient les derniers représentants de la race à 100 lieues à la ronde; une belle occasion d'essayer un croisement!

La chèvre et le mouton réussiraient assez bien dans ces montagnes, si j'en juge par les rares spécimens que je rencontre. La chèvre est petite, mais grasse; sa vitalité et sa sobriété lui assureraient partout une existence facile, si les indigènes étaient moins insouciants et Pétai de guerre moins constant. Le mouton, d'une nature plus délicate, se reproduit avec peine; il a, comme partout en Afrique, une queue grosse et charnue, qui est un manger excellent, mais malheureusement difficile à se procurer.

La façon de saluer de Missuku est un exercice de gymnastique des plus amusants, et je ne puis assister à cette scène burlesque sans rire de bon cœur. Arrivé devant moi, il s'étend tout de son long par terre sur le dos, frappe trois fois dans ses mains, se roule un peu sur le côté gauche, puis sur le côté droit, toujours en frappant des mains, se replace enfin en face de moi à genoux, assis sur ses talons, le buste incliné, les mains jointes. C'est dans celle altitude recueillie qu'il m'écoule parler, approuvant chacune de mes paroles de deux ou trois battements de mains, avant même qu'elles soient traduites par mon interprète.

Plus nous avançons dans l'intérieur, plus les marques de respect vis-àvis du chef deviennent serviles. Nous retrouverons plus loin cette forme de salut, très peu modifiée, dans l'Uemba et chez les Yuaoussi.

LE CHEF MiSSOKU. 215 Missuku avait déjà vu des Blancs; moins apeuré que ses pareils, il mo donna volontiers quelques renseignements. Un peu plus loin dans le sud- OUest, nous devions, disait-il, trouver derrière 1rs montagnes une plaine immense qui se prolonge à l'infini; enfin il m'assura qu'il se trouvait un Européen dans les environs. Tout était vrai, sauf la présence de l'Européen, que je ne devais pas rencontrer.

La plaine de ITcmha nous apparaît effectivement* le 5 mai, du sommet

Les deux poulcis de MisMiku.

de la dernière chaîne. A 25 ou 50 milles l'horizon nous est fermé par une longue ligne de nuages bas. Jusque-là Pu* il ne perçoit qu'une forêt immense, d'un vert sombre, uni, monotone, tachée par places de plaques jaunes aux endroits où les arbres font défaut. Au iiord-ouesl et au sud-ouest on aperçoit encore quelques contreforts de montagnes, mais devant moi c'est la plaine à perte de vue.

Trois heures de descente à pic, une heure de marche dans les grandes herbes de la plaine, et nous débouchons sur le village de Kiwanda, d'un aspect plus original que ceux que j'ai entrevus jusqu'à présent.

On n'aperçoit d'abord qu'un énorme buisson de 500 mètres de diamètre couronné de grands arbres; quelques cris étouffés s'en échappent, et nous donnent la certitude d'un centre habité, car, à vrai dire, on ne distingue ni une palissade ni un seul toit de butte. Il est évident que les indigènes

Uti L'AFRIQUE ÊOI'ATORIALE.

*oni habitués à voir des Blancs, autrcmcnl nous aurions déjà toute la population à nos trousses.

Sur la lisière, une petite rivière profonde serl de première défense. Le pont est un vieux tronc à un pied sous l'eau : nous le franchissons à grand'peine. Vingt-cinq pas encore dans un taillis herbu, rempli d'ordure«, et nous nous heurtons à une palissade cl à une porte étroite, qu'il va falloir élargir à la hache pour faire passer le bateau.

[/intérieur de la palissade défie toute description : qu'on s'imagine, si on le peut, une centaine de huttes et de greniers entassés en désordre dans un cercle de 100 mètres de diamètre. Les huttes, comme toujours, sont e.ylindro-coniques. Les greniers le sont également, mais «le dimensions moindres; le cylindre est plus allongé, il mesure seulement un mètre de diamètre et est supporté par des piliers d'un pied de haut, qui mettent le grenier à l'abri des rats. On circule dans ce labyrinthe par fies rues tortueuses d'un mètre de largeur, où l'on marche, courbé en deux, sous le prolongement du chaume des toitures.

Il ne fallait pas songera camper; je m'installai dans une hutte.

La première visite que je reçus fut celle d'un grand diable, se disant au service de l'Ingresa qui habitait les environs. 11 m'expliqua qu'il se trouvait une station appartenant à cet Européen à vingt minutes d'ici, au pied de la montagne. Son maître se trouvait à deux jours de marche, en train de creuser une route qui devait relier le N'yassa au Tanganika.

« Je n'ai pas le temps d'aller le voir, lui dis-jc; maisje vais lui écrire. »

Je passai effectivement tout mon après-midi à faire ma correspondance : c'était la première occasion que je trouvais de donner de mes nouvelles en Europe, et l'on comprendra mon empressement à en profiler.

En quittant l'Europe, je savais bien qu'il y avait des Anglais sur le Nyassa, mais je ne me doutais pas de cette nouvelle voie de communication, pas plus que de l'existence, sur le lac, d'un vapeur qui mettait ses rives en communication avec Quilimane.

Entre autres renseignements, le Noir m'expliqua que la roule en question était commencée depuis deux ans, mais qu'il n'y avait que 5 kilomètres de terminés, parce que la mort des deux premiers ingénieurs avait fait interrompre les travaux. Le troisième se portait bien encore, mais ne devait pas laitier à aller rejoindre les deux premiers.

« Tous les Yuasungu meurent dans ce pays, me dit-il en concluant.

— Merci, mon ami!... »

Kamna m 'arriva le soir dans un état d'exaltation où je ne l'avais encore jamais vu. Il revenait de la station anglais»'.

Page 1