DANS UNE STATION ANGLAISE
« Ah! buana, s ecria-t-il, tu ne croirais jamais à ce que je viens de voir: une maison! une vraie maison, comme à Zanzibar! des vaches dans une écurie! un jardin avec des choux, des ca roi les, des oignons.... Je voulais l'en rapporter, mais les Noirs qui la gardent sont des sauvages qui ne m'ont ilonné que deux poireaux.
— Leur as-tu dit que c'était un Blanc qui commandait la caravane?
— Oui; ils n'ont rien voulu entendre. »
Oh ! délicieuse... celte soupe aux poireaux, après cinq mois de maïs el de sorgho.
Le lendemain, vers quatre heures, j'arrive à la station en personne. La situation en est superbe, au pied des montagnes, sur une petite éminence qui domine la plaine de l'i emba, et à cheval sur un ruisseau limpide. La maison esl une merveille de construction africaine, faite de beaux madriers bien équarris, cloisonnée avec des planches de caisses de conserves. La toiture, en chaume bien peigné, est d'une rectitude parfaite. Devant la véranda qui abrite la façade, un petit jardin plein de légumes d'Europe !... derrière, une grande cour où s'élèvent trois ou quatre huttes servant d'écuries et de logements.
Comme j'arrivais devant la maison, les trois cerbères qui la gardaient fermèrent aussitôt la porte. Je m'assis donc sous la véranda.
« As-tu un verre de lait à me donner, mon ami? dis-je à celui qui semblait investi du commandement.
— Non, nos vaches n'ont pas de lait.
— Donne-moi au moins un chou, quelques oignons.
— Rien ! mon maître m'a défendu de rien donner à personne.
— Pas même à un Blanc?
— Pas même à un Blanc! »
La plaisanterie avait assez duré; sans rien dire, je pris ma canne et me dirigeai vers le jardin. Là je cueillis, pardon! je volai de mes blanches mains un chou, trois ou quatre poireaux et quittai la place sans même laisser une carte de visite.
Rentré au village, je déchirai toute ma correspondance et je résolus de partir le lendemain. Qui m'eût dit à ce moment que le hasard, un an plus lard, devait me ramener à cette même station, pour y trouver, cette fois, un gentleman de la meilleure compagnie*?
1. A la suite de cet incident, M. S.... alors propriétaire de la station, écrivit une lettre fulgurante qui fut reproduite dan» le bulletin de la Royal Geographical Society of London. M. S... esl mort; je u'ai donc pas à parler de lui. Nais la Société de géographie de Londres me permettra de lui dire qu'elle aurait mieux à faire que de publier de pareils racontars. La lettre en question m'accuse
m L'AFRIQUE fiQUATORIALE.
Avant de quitter Kiwanda, j'aurais encore bien des choses à noter, car il se produit ici un changement brusque dans la nature du pays et les mœurs des habitants; mais j'ai hàlc de me remettre en route pour le Bangouéolo, le véritable but de mon voyage. J'ai déjà décrit le singulier genre de construction du village; notons la transformation qui vient de se produire dans l'armement des indigènes : plus une seule lance de jet, comme dans li> Coudé : rien que l'arc, la flèche et quelques rares boucliers; depuis l'I'zaramo, c'est la première fois que je les rencontre.
Ici les éléments mêmes allaient me donner le spectacle d'une transition brusque. Depuis le Coudé, comme je l'ai dit, la massika avait beaucoup perdu de sa persistance et de son intensité; chaque semaine néanmoins amenait son contingent de grosses averses avec des éclaircies de soleil.
Kn arrivant ici, je croyais que la saison pluvieuse allait se traîner encore quelques semaines avant de s'éteindre tout à fait. Il n'en fut lien; à Kiwanda je reçus la dernière goutte d'eau de l'année, et les cinq mois qui suivirent se passèrent sans une seule averse, je dirais presque sans un nuage au ciel, phénomène particulier aux tropiques.
Kn laissant Kiwanda, je voulais piquer droit vers l'ouest ; c'était nia route la plus courte, mais le chef du village m'en dissuada. Dans cette direction le pays était mort. Les rares habitants qui le peuplaient étaient cruels et devaient m'oceasionner des ennuis sans nombre. Je remontai donc pendant quelques jours au nord-ouest, bien décidé toutefois à redescend re plus loin au sud du Chambézi, tant pour éviter un certain Kétimkuru, grand chef de l'Uemba, dont la réputation de brigandage ne me disait rien de bon, que pour fermera mes hommes la route du Tanganika, dont le voisinage pouvait amener des désertions.
Si remplis de bonne volonté que fussent mes gars, je savais le cas qu'il fallait faire de ces tètes légères, et plus j'allais, plus je me pénétrais de cette vérité qu'on ne les avait bien en main que loin des roules battues; aussi tous mes projets tendaient-ils à m'en écarter le plus possible. Plût au ciel que les circonstances ne m'eussent jamais amené sur le Tanganika, où ma caravane devait se disperser un jour, après tant d'autres!
Les neuf journées qui suivirent mon départ, des le 5 mai, ne furent signalées que par une série de marches forcées que rendit faciles le sol luimême. Le pays était cependant assez vallonné, et nous campions toujours à la même altitude moyenne de 1400 mètres. Partout les bois s'étendaient à
m de faire la traite des noirs, de maltraiter les indiques », etc., etc. La vérité est que M. S. . était jaloux de me voir le devancer au Bangouéolo.
FUI., s/î ■ =;:a;y
CHEZ MOI NÉ MUIVA. 221 l'infini avec de beaux arbres dans les endroits Irais, mais ils étaient généralement clairsemés, rabougris, obstrués île hantes herbes, ou quelquefois de clairières marécageuses.
Presque chaque jour nous traversons un village, où nous campons. Tous sont bâtis sur le modèle de Kiwanda, et, quand ils ne sont pas naturellement défendus par une rivière, ils ont leur palissade entourée extérieurement d'un fossé large et profond.
La population est relativement douce et bienveillante, mais abrutie par le voisinage de Kétimkuru, dont les razzias continuelles la terrorisent. « Nous avions autrefois, disent les indigènes, des bœufs, des chèvres, des moutons, mais Kétimkuru nous a tout pris. »
Les noms des chefs sont étranges, c'est Kuipoca, Kuiwesa, Pounda, Moïna, Poumba, Tosikey. Ils sont évidemment de la même race que les Vuaemba, qu'ils redoutent tant ; mais, loin de Kétimkuru, ils ont cru pouvoir se déclarer indépendants, et cependant ils payent de force le hongo annuel qu'ils ne veulent pas payer de bonne volonté. Tous fiyit parade de celte demi-indépendance qui leur est chère. A peine, en avançant, entendaisje parler quelquefois d'un certain Moitié Muiva, qui doit probablement sa notoriété ou son importance au grand nombre de fusils qu'il possède.
J'arrive le 13 mai chez Moitié Muiva : depuis deux jours trois chefs escortés de leur peuple se sont mis à la remorque de ma caravane, convoqués qu'ils sont pour une grande réception que me prépare le chef dans son village. Hier ces sauvages m'ont donné le spectacle d'une curée dégoûtante, sur le cadavre, vieux de trois jours, d'un buffle trouvé dans la brousse et à demi mangé par un lion.
Contre toutes les règles d'Afrique, le village nous apparaît à 500 mètres avant notre arrivée. Les environs immédiats ont été défrichés pour la culture. Près de la porte, au sommet de huit à dix longues perches, grimacent des crânes humains, encore couverts de lambeaux de chair, noirs, calcinés et dont les exhalaisons malsaines se mêlent à celles des ordures dont le sol est couvert.
La palissade est double; double encore est le fossé creusé tout autour, doubles enfin les troncs d'arbres qui servent à le franchir. Aussi l'entrée D 'est-elle par le fait qu'un long boyau, où sont pratiquées trois portes qui' l'ennemi doit enlever successivement avant de se trouver dans la place.
A l'intérieur, les huttes sont moins entassées que dans les villages précédents; aussi vais-je installer mon camp sur une petite place, au centre, chose que je ne fais jamais, par crainte du feu.
La résidence de Moïné Muiva peut avoir t>00 mètres de diamètre el con-
222 L'AFRIQUE ÉQU ATORI AIE.
tenir deux cents à trois cenls habitants; mettons-en quatre cents aujourd'hui en l'honneur de mon arrivée. Accolée au côté nord de la palissade, se trouve une seconde enceinte circulaire qui, pour le moment, sert de résidence au chef et à sa famille, mais qui en cas d'attaque pourrait servir de dernier retranchement aux habitants. Ceux-ci ont du moins quelques notions industrielles. Sous un hangar mal couvert, je vois un ouvrier en train de forger des fers de lance et même du fil de fer, parfaitement laminé, L'enclume est un gros bloc de granit; le marteau, une masse informe de 1er, non emmanchée, mais, chose curieuse, très bien trempée. Le foyer est attisé par dos soufflets, dont les bouts, en très bonne argile cuite, résistent parfaitement au fou. Quant au soufflet lui-même, il s* compose do deux outres on po;m\ do « lièvre, dont les extrémités inférieures sont Usées au tuyau, l u enfant, accroupi entre les deux, agit alternativement sur l'un ol l'autre par un mouvement vertical du poignet pour produire la ventilation.
lu autre a pour mission de l'aire du charbon; d'un grand feu de bâches, il retire de temps à autre un tison, l'arrose pour l'éteindre, en détache le charbon, morceau par morceau, et vienl le jeter sur la forge, tout chaud cl tout humide.
Plus loin je rencontre une vieille femme occupée à extraire du iil de la feuille grasse d'un cactus. Par un hallage prolongé, elle arrive i détacher îles libres les substances étrangères qui les retiennent entre elles. Le Iil ainsi obtenu est soyeux, résistant, mais employé seulement comme bracelet, vu la longueur de la fabrication.
Les plus industrieux néanmoins sont encore mes hommes. J'avais, ce soir-là, donné à Farraji une paire de jambières pour la réparer. Lui voyant à la main une aiguille toute tordue qu'il était obligé de redresser à chaque instant sur une pierre, je lui demande des explications,
« Buana, me dit-il, sur ce cuir résistant je cassais toutes les grosses aiguilles. Il n'en restait plus que deux : alors je les ai fait rougir au feu pour enlever la trempe, et maintenant elles ne peuvent plus se casser. »>
Des plus simples, ce procédé, me dira-l-on : encore fallait-il le trouver. A l'école do ces gens-là, nos soldats et nos matelots prendraient de bonnes leçons de débrouillage.
Le 14 mai, le lendemain de mon arrivée, était le jour assigné pour la réception «pie me réservait Moine* Muiva. Vers une heure, ses chefs vinrent me prévenir que Sa Majesté m'attendait. Hien, depuis mon arrivée, ne pouvait l'aire supposer autre chose que le plus cordial accueil; je m'y rendis donc sans armes, avec huit ou neuf hommes seulement.
INDUSTRIES INNGKNES. '2'23 Moïné Muivïi m'attendait au fond d'une large roui* eut nu m? «l'uni» palissade, au côté d'une petite hulte. Sa Majesté était assise sur un tronc d'arbre dissimulé sous des amas de tapis et d'étoffes de cunleurs voyantes; à ses pieds, par terre, un autre tapis; sur ses épaules, une couverture ronge; enfin, sur son auguste trie, un parasol qu'Elle tenait de la main gauche.
Son peuple était massé en deux groupes, laissant entre eux un espace viili», où je vins m'asseoir sur une chaise, à M) mètres en face de Moïné
Knliv<* du village «!•' Moïné Muiva. (Voir ». 'J-2I.J
Muiva; à ma droite étaient cinquante hommes armés de vieux fusils, à ma gauche cent cinquante autres armés de flèches, tous accroupis et silencieux. Je distinguai enfin près «In chef, négligemment accroche à la paliss;i<1«" comme un torchon, le cadeau d'étoffe t|UC je lui avais envoyé la veille.
Deux interprètes chargés des communications naviguaient entre nous doux, saluant chaque fois en se roulant sur le dos, sur le ventre, et frappant des mains. Après dix minutes de ce manège, nous avions à peine Uni de nous dire bonjour, quand la voix du chef lui-même se mit à tonner aVCC des accents colères :
c< Msungu, me dit-il, regarde tons ces fusils, ions ces guerriers, cette grande ville, tout cela est à moi. Tous les villages que tu traverses depuis un mois sont ma propriété. Tu te figurais peut-être Moïné Muiva un de ces rhefs de rien comme tu en rencontres tous les joui s. Regarde ces riches
m L'AFKIQl E KoU ATOttlALE.
cadeaux que m'ont faits les caravanes arabes, et dis-moi si Je puis me contenter des chiffons que tu m'as envoyés hier. »
Cette conclusion, jointe au coup d'œil qu'offrait Moine Muiva sous sud parasol, était bien ce que j'ai vu de plus comique dans mon voyage. Mo hommes riaient si fort que je dus me lever, malgré les murmures de l'assistance, indignée de ce sans-gène.
En rentrant, je lui renvoyai un nouveau cadeau et demandai à le voir d'un peu plus près. Jl me fut répondu que le très puissant Moitié Muiva avait une peur atroce de mon visage blanc : que depuis quinze jours il était sur le qui-vive, sur le point d'être massacré par son peuple; que sa terreur commençait à tourner à la folie, et que ma seule approche le fraj»perait d'un coup mortel.
Le soir, il me lit dire de partir au plus vite, ce dont je fus enchanté.
Ici, plus encore que les jours précédents, la population ne |>arlc qu'avec terreur des Vuaemba. Leur cruauté, disent-ils, est sans pareille; ils coupent les mains, le nez de leurs prisonniers de guerre, leur arrachent le» yeux. Continuellement en guerre avec tous leurs voisins, les Vuaemba no doivent faire qu'une bouchée de ma caravane.
J'avais jusqu'alors conçu l'espoir d'éviter cette tribu farouche en inclinant vers le sud, et d'atteindre ainsi directement le Bisa; mais le Bis.i n'existe plus depuis* l'an dernier : Kélimkuru l'a dévoré tout entier, cl l'Uemba s'étend maintenant sur les deux rives du Chambézi jusqu'à l'infini; je suis obligé de le traverser. On me représente ici le Chambézi comme courant au sud-ouest. Je vais donc le suivre dans le sud, à deux jours de marche de ses rives marécageuses. Kétimkuru, se trouvant assez loin vers le nord, n'entendra peut-être pas parler de mou passage, et mieux vaut n'avoir affaire qu'aux sous-chefs de ce terrible potentat.
Le 16 mai, deux jours après avoir quitté Moïné Muiva, nous faisions notre entrée dans l'Uemba.
Nous avions passé la nuit dans un petit village misérable caché au plus profond d'un bouquet de bois épineux, au contre d'un marais. Jamais encore je n'avais été obligé de déployer tant de diplomatie pour trouver des guides. Deux sauvages montés sur de longues jambes s'étaient enfin laissé convaincre, bien décidés à nous lâcher en pleine brousse; aussi avais-je chargé mon avant-garde de les surveiller.
Nous courions au sud-ouest dans un beau sentier bien uni, bien tracé, tantôt sous de grands bois, tantôt à travers d'immenses plaines vertes marécageuses, dont Livingstone a déjà parlé et dont je parlerai longuement plus tard. Tout à coup, émue de pressentiments étranges, ma caravane
VISITE AU CHEF MUIRUA. 227 se mit à marcher dans un ordre et un silenee effrayants : on eût dit que nous courions à quelque désastre. Vers dix heures, mes guides me montrèrent avec terreur dans le bois deux ou trois ombres noires qui défilaient comme des antilopes.
« Les Vuaemba! s'écrient-ils. Ils nous ont vus; nous allons être massacrés! »
A midi je campais sur les bords d'une petite rivière dont le lit était hérissé de roches granitiques noirâtres. Trois ou quatre indigènes sortirent des grandes herbes qui nous entouraient. 11 n'était pas besoin d'aller les chercher, comme dans les montagnes du Condé; ils se présentèrent résolument, l'air arrogant, hautain, elà peine intimidés par mon visage pâle.
« D'où venez-vous? demandèrent-ils, où allez-vous? Est-ce qu'une caravane tombe ainsi dans l'Uemba sans prévenir? Qui vous a amenés ici? »
A force de fureter du regard, ils découvrirent à ce moment mes deux malheureux guides, à moitié cachés derrière un arbre, tin cri de rage s'éleva aussitôt, et ils se précipitèrent sur eux, l'arc bandé : je n'eus que le temps de m'interposer avec quelques hommes.
Une heure plus tard, mes deux guides reprenaient, sous nonne escorte, la route de leur village. Une fois délivrés de leurs ennemis, les Vuaemba devinrent plus conciliants; le soir, au nombre d'une vingtaine, après la première excitation causée par mon arrivée, ils se tenaient tout ahuris devant moi et mes fusils.
Ils m'expliquèrent que sur les frontières du royaume les Vuaemba ne construisent pas de villages. Toujours en camp volant, ils s'installent seulement pendant la saison des pluies pour cultiver un peu, et le reste de l'année ils passent leur temps à faire des excursions sur les territoires voisins. Muirua, leur chef direct, demeurait tout près d'ici. Il devait déjà être prévenu de mon arrivée, et m'envoyor cette nui même un chef pour me faire savoir ses intentions. Nul doute au reste qu'il ne m'accordât la permission d'entrer dans l'Uemba, car Kélimk' ru aimait beaucoup à voir les caravanes dans la contrée.
Effectivement, le lendemain, au point du jour, m'a ni ve un chef chargé de la part de Muirua de me conduire chez lui; à mesure que nous avançons et bien qu'il n'y ait aucun village, une foule bruyante se joint à nous. Ce sont tous des gens solides, bien taillés, mais maigres et osseux. Comme dans l'IIhéhé, ils sont très querelleurs, mais, au demeurant, ne me sont pas plus hostiles que dans ce dernier pays. Leur chef se montre plein d'égards et de ménagements; il a peur que je ne revienne sur mes pas, quand au contraire je ne demande qu'à pénétrer plus avant dans
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l'Uemba, pour fermer la route du retour à mes hommes, péniblement impressionnés par ce tumulte dans un pays ineonnu d'eux.
On nous fait camper au boni d'une éponge sur la lisière d'un fourré bas, en plein puri. Muirua, me dit-on, est campé à proximité; mais comme il n'y a pas d'eau chez lui, il vaut mieux pour moi rester ici.
L'après-midi ne fut qu'un loup exercice de patience, employée à contenir les indigènes, dont l'arrogance croissait avec le nombre. D'où venaient tous ces bandits? Il m'était impossible de m'en rendre compte, car je n'avais pas encore vu l'ombre d'une habitation. Ils vivent dans la brousse par petits groupes comme des fauves, cultivent néanmoins un peu, car nous trouvions à acheter quelques vivres.
Vers le soir j'arrivai à captiver un peu leur attention en leur parlant du Bangouéolo, auquel ils donnent le nom de Tanganika. L'aperçu que je leur donnai du cours du Chambézi, du lac lui-même, de la Louapoula, les plongea dans un étonnement profond. L'un d'eux était allé jusqu'au lae. et, tout lier d'une connaissance qui le rapprochait de moi, il se déclara immédiatement mon ami et lit taire les autres. Mes hommes écoutaient ces renseignements avec avidité; c'était la première fois que nous entendions parler de la Grande Eau; ils n'avaient jamais bien cru à l'existence d'un autre lac que le Tanganika et le Nyassa, et l'espérance de voir flotter le bateau ailleurs que sur leurs épaules les ranimait un peu.
Comme je campais, Muirua me lit savoir qu'il attendait mon cadeau. Je répondis que j'attendais le sien. Avec les |>euplades turbulentes, je savais déjà qu'il faut le prendre de haut, si l'on ne veut pas être écrasé. Contre mon attente, un peu plus tard je recevais quoi?... une pintade! Muirua ne me demandait en échange que deux fusils, un baril de poudre, plus une bonne provision d'étoffes et de perles.
Je renvoyai un cadeau, qui me revint le soir, refusé avec indignation.
Pressé d'en finir, et jugeant aux dispositions de mes hommes qu'une désertion en masse allait se produire, je changeai mes batteries et nie décidai à une démarche personnelle. Le lendemain je me présentai au camj» de Muirua dès les premiers rayons du soleil, à celte heure glacée dans l'Uemba où le cri du coq s'entend à travers les bruines qui flottent sur les bois.
Cinq huttes assez bien construites, mais sans défenses, s'étalaient sur une esplanade, au milieu de la brousse; au-dessus des taillis qui les entouraient apparaissaient quelques tètes de maïs ou de sorgho. Des indigènes, grelottant dans leurs vêlements d'écorce, se montraient sur le seuil :
VISITE AU CHEF MUIRUA. m d'autres, accroupis uVvant un pauvre feu d'herbes, rumaicnl leurs grosses pipes à grand renfort de loux.
Muirua avait trop envie de me voir pour me faire attendre. Je vis bientôt sa large personne essayer de se frayer un passage par la porte basse qui servait «l'entrée à sa tanière, et s'affaisser plutôt que s'asseoir devant le feu. Je n'aperçus d'abord qu'un rentre obèse, à moitié couvert de lambeaux
Arrivée nu camp de Muirua.
d'étoffe rouge; un plus ampli* examen me fit découvrir au-dessus une paire d'yeux intelligents et pleins d'expression. Sans aucun doute, ma démarche l'avait flatté, et il se montra de bonne composition.
« J'ai ordre, me dit-il, d'adresser à Kétimkuru toutes les caravanes qui entrent dans IT'emba.
— Comment, lui répondis-je, veux-tu que je traverse le Cbambézi? Mes charges sont trop lourdes pour les pirogues, et monter mon bateau est un trop long travail.
— Puisque tu veux aller à l'ouest, vas-y, me dit-il à la fin. Je viens précisément île recevoir un cadeau de mon ami Mkéwé, et c'est une façon de le lui rendre que de lui adresser une caravane comme la tienne; mais tu n'iras pas loin dans celte direction : si la caravane n'est pas pillée par Mkéwé, elle le sera par Marukutu, qui est un peu plus loin. »
Puis il me présenta deux hommrs de Mkéwé qui retournaient chez eux et devaient me servir de guides. Les deux gredinS se jetèrent à mes pieds
Le gros Muiru;i Mir les épules d'uu esclave.
pour protester de leur dévouement et recevoir leurs étoffes avant que je fusse dans la brousse et à leur merci.
Muirua tenait à me reconduire jusqu'à mon camp, qui n'était qu'il 5 kilomètres. Il lit la course à clieval sur les épaules d'un esclave, qui ne cessa de trotter tout le temps. L'étiquette aussi bien que l'obésité d« Muirua nécessitaient ce moyen de locomotion.
Nous trouvâmes, en arrivant, le camp levé, suivant mes ordres, cl ma caravane en file indienne.
« Oh! Msungu, s'écria Muirua à la vue de mon bateau et de nies caisses,... tu ne m'avais pas dil que lu portais tant de richesses. H faut rester un jour de plus pour me montrer tout cela. »
Ma caravane s'ébranlait; j'avançai à la hâte pour en prendre la tête, laissant le pauvre homme tout déconfit.
CFÏAP1TRE XII
Le plateau de l'Uctnha. — Les éponges cl les fourmilières. — Éléphants et buffles. — Chez Mkéwé. Abandon du kropatchek. — Départ. — Restitution du kropatchek.
Avant de nous engager plus avant dans l'Uemba, je veux donner un aperçu du plateau sur lequel nous nous trouvons, d'aulant plus (pic pendant les cinq mois qui vont suivre, l'aspect du pays variera fort peu.
Définissons auparavant ce mot 'S'épowjrs que j'ai déjà prononcé et qui rend trop bien certains caractères géologiques de la plaine du Chambézi pour que je néglige de m'en servir. •
Livingslono a donné le nom très caractéristique d'épongés à de longs marais qui du nord au sud coupent toute la surface de la plaine du Chambézi, en s'infléchissant vers cette grande rivière par une pente à peine accusée. On dirait un immense système d'irrigation qui draine tout le pays vers un seul réservoir, servant de source au fameux Congo. J'ai rencontré ces éponges à l'ouest du Bangouéolo, courant alors est-ouest pour se jeter dans le Louapoula ; je les ai rencontrées encore entre le Tanganika et le Nyassa, affectant toujours les mêmes caractères, et toujours espacées avec une régularité frappante.
L'éponge peut mesurer de 200 mètres à 1 kilomètre de large sur une longueur indéterminée; son as[>ect est celui d'un vallon couvert d'herbes courtes, et dont les pentes, parfois à peine sensibles, se rejoignent dans un ruisseau limpide. La végétation flottante qui revêt ces pentes est faite de petites racines enchevêtrées, se présentant tantôt sous la forme d'une large plaque de gazon qui s'ébranle tout entière sous l'effort du pied, tantôt sous celle de mottes de tourbe, baignées dans un liquide boueux et noirâtre, souvent recouvert d'une couche d'oxyde de fer à l'aspect huileux.
Dans toute son étendue l'éponge suinte, même au plus fort de la saison
232 L'AFRIQUE fiQl! ATO RI A LE.
sèche; l'eau a peine à se frayer un passage dans eel enchevêtrement de racines comprimées et serrées comme un tissu ; aussi semblc-l-elle stagnante et n'arrive-t-elle que parfaitement liltrée au ruisseau qui sert de réceptacle. Ce dernier roule généralement une eau claire et limpide sur un sable fin, qui n'est sans doute que le prolongement de la couche imperméable, que l'on touche facilement de la canne sur les pentes, à un pied au-dessous de la végétation flottante.
C'est un travail fastidieux que la traversée de ces marais; encore peut-on s'estimer heureux quand un troupeau d'éléphants ne vous a |»as précédé dans le sentier boueux, car ce sont alors des chutes continuelles dans des Irous profonds, chutes préjudiciables à la marche et à la conservation du matériel.
Les éponges sont séparées entre elles par des bouquets de bois légèrement surélevés qui mesurent de 5 à 10 kilomètres d'épaisseur. Telle est la régularité «l'alternance du bois et des éponges, que mes hommes en sont bien vite arrivés à compter la longueur de la marche par éponges, comme nous compterions par lieues en Kurope. Nous en traversons en moyenne trois ou quatre par étape.
Sur la lisière de l'éponge, encore imprégnée d'humidité, le bois est généralement touffu, ombragé de grands arbres du plus bel effet ; mais derrière ce rideau nous entrons au milieu de petits arbres malingres ou simplement dans des taillis. Par endroits même la forêt cesse complètement pour faire place à de petites clairières tapissées d'un gazon fin, vert d'eau. Ailleurs la roche nue est presque toujours comjioséc d'hématite brune, concrélionncc ou globulaire, sur laquelle le pied résonne comme au-dessus d'un caveau. Partout le minerai de fer abonde sous des formes diverses.
Il reste à parler des fourmilières des termites ou fourmis blanches, qui sont assez nombreuses sur cette immense étendue de terrain pour en faire le caractère typique de ce pays. Le termite, certes, peuple tous les sous-sols des contrées que j'ai traversées depuis la côte; mais, nulle part encore, je n'avais vu leurs constructions atteindre des promotions aussi gigantesques. Le sable, les marais, rien n'arrête ces petites bêtes actives et industrieuses, et je nu; demande, en vérité, pourquoi certaines d'entre elles se donnent la peine de construire des habitations, quand partout à côté on n'a qu'à soulever les pierres pour en trouver des nichées.
Leur architecture varie à l'infini; leurs nids ont tantôt l'apparence d'un gros champignon, tantôt celle d'un tertre boursouflé d'un pied et demi; les plus communs et les plus étonnants aussi forment un cône