‹ Les lacs de l'Afrique équatoriale; voyage d'exploration exécuté de 1883 à 1885Chapitre 43 sur 119 · ÉPONGES ET FOURMILIÈRES · texte numérisé non relu

ÉPONGES ET FOURMILIÈRES

haut de 5 à 4 mètres sur 10 mètres de diamètre à sa hase. Tous les "200 mètres, le sentier eontourne quelqu'un de ces monticules; sur les bords du Chamhczi inondé je n'avais pas d'autres campements.

Une fourmilière.

Enfin, à la chasse, ces tertres, couronnés de grands arbres, m'étaient journellement d'un grand secours pour m 'approcher du gibier en rampant. Que sont les huttes indigènes à côté de ces travaux gigantesques? Qu'est

l'indigène lui-même sur celte immense étendue de l'Afrique, si l'on songe que pour une hutte on compte des milliers de ces fourmilières!

Je reviendrai plus loin sur la proverbiale puissance de destruction de la fourmi blanche; qu'il me suftise de dire aujourd'hui que le seul moyen de se mettre à l'abri de ses pinces, c'est de changer de camp tous les jours, comme je le fais en ce moment.

Ainsi donc, de grands bois alternant avec les éponges, ces grands bois semés eux-mêmes de fourmilières, tel est, dans ses lignes générales, l'aspect de la plaine du Chambézi, avec des variantes bien entendu, car on rencontre aussi quelquefois des collines de 80 à 100 mètres formant de petites chaînes boisées, et quelques rivières assez larges, dont je parlerai plus tard. J'ajoute que l'altitude moyenne de la plaine est de 1 400 mètres, qu'elle s'infléchit doucement sur la Louapoula jusqu'à 1 000 mètres, et remonte jusqu'à 1 000 vers la ligne de faite qui sépare le sud du Tanganika du nord du Nyassa. Ceci posé, je reviens aux quatre jours de puri que ma caravane va traverser pour aller de Muirua chez Mkévvé.

Pendant la première marche, aux environs de Muirua, nous rencontrons quelques autres camps d'une importance moindre, mais toujours aussi perdus au plus profond de la brousse. Par crainte des fauves, les indigènes environnent quelquefois les deux ou trois huttes qui le composent d'une haute palissade de 20 mètres de tour seulement, au travers de laquelle on voit les habitants accroupis, fumant leurs grosses pipes et parqués comme des Esquimaux au Jardin d'Acclimatation.

A mesure que nous avançons, le sorgho el le maïs deviennent plus rares, et, quelque prix que j'y mette, j'ai bien souvent de la peine à m'en procurer pour ma table. Mes hommes se contentent de farine d'ulési, sorte de graine âpre et fade qui, dans les plus mauvais jours de disette, n'a jamais pu passer par mon gosier. L'ulési va devenir pendant des mois leur nourriture exclusive; comme toutes les mauvaises herbes, elle jwusse sans culture, et les indigènes, peu délicats, aiment mieux cette plante que le sorgho, qui demande quelques soins.

Leurs champs sont d'ailleurs ouverts à tous les vents; aussi, pour les protéger contre les buffles el les sangliers, élève-t-on simplement au milieu, comme défenses, de petites bulles perchées sur de hauts pilotis, qui servent la nuit d'abris aux enfants.

Dans ce pays étrange où le puri domine, la question des vivres va devenir mon plus gros souci; une alimentation substantielle est nécessaire à cette rude existence de porteur, et devant l'insuffisance des denrées je m'apprcle à rendre la chasse aussi fructueuse que possible.

ÉLÉPHANTS ET BUFFLES. 235 Celle première journée n'amène que lu découverte d'un gros parti d'éléphants qui, à notre approche, se perd au trot dans le fourré; avec Hassani nous le suivons deux heures sans succès; force m'est, au retour, de faire abattre une de mes vaches pour ranimer mon monde épuisé.

Les éléphants ont dû passer une heure ou deux, contre leur habitude, autour de l'endroit où nous avons campé, une belle clairière ombragée de beaux arbres sur les bords d'une éponge. Rien ne peut donner une idée de l'état de dévastation dans lequel ils ont mis la forêt; les petits arbustes encore debout ne présentent plus que des troncs dégarnis de feuillage; autour des

invasion de rhinocéros. (Voir p. 256.)

grands arbres à rameaux bas, c'est un abolis de branches et de feuilles, broyées comme par une meule; partout le sol est jonché de troncs de 50 centimètres de diamètre, renversés d'un seul coup d'épaule, et entraînant avec leurs racines une muraille de terre végétale, fouillée elle-même par la trompe des monstres. Les Noirs m'assurent que l'éléphant ne se sert de ces racines que pour se nettoyer les dents. Je crois d'autant plus volontiers à cette nouvelle preuve de propreté de l'animal que dans ses laissées, à peine digérées, on ne trouve guère que des feuilles broyées.

Les buffles hantent également ces parages en grand nombre, et leurs

larges pistes fraîches me font d'autant plus regretter de n'avoir pu ce jour-là me procurer un peu de venaison. Toutes les fois qu'ils en trouvent l'occasion, mes hommes font provision de ces larges crottins desséchés, dont ils se servent pour cuire la chaux mélangée au tabac qu'ils mâchent. Le manque de bétel et de noix d'arec est pour eux une véritable privation, si j'en juge par la peine qu'ils se donnent à cuire celte chaux, un des quatre ingrédients de la chique de Zanzibar. Les coquilles terrestres, assez nombreuses dans le sentier, leur fournissent le calcaire nécessaire pour la confectionner, et avec la bouse de buffle ils arrivent à la cuire en deux heures de temps, tandis qu'avec du bois ils ne pourraient y arriver qu'en construisant un véritable four.

La marche du lendemain fut marquée par un incident où pour la deuxième fois le rhinocéros m'infligeait la bredouille. Aussi ai-je gardé à cet animal une dent qui peut rivaliser avec sa corne, car c'est le seul en Afrique qui m'ait joué de ces tours qu'on ne peut jamais faire payer.

Comme nous arrivions à un carrefour, son grognement sauvage éclata sur ma droite à quelques pas de moi. Avec Wadi-Combo je m'avançai un peu dans celte direction; puis, la piste semblant se perdre loin du sentier, je revenais en lèle de ma caravane, quand des cris d'effroi éclatèrent dans l'arrière-garde. Arrivé sur les lieux, je trouvai tout mon monde bouleversé et dispersé dans la brousse. Les caisses, les charges d'étoffes gisaient par terre pêle-mêle; deux hommes blessés essayaient de reprendre leurs sens entre les bras de leurs camarades.

« Faro! Faro! » criaient-ils d'un air consterné.

La brute avait changé de direction et s'élail lancée sur le sentier, furieuse, si brusquement que dix de mes hommes avaient été culbutés. Au reste, les blessures se réduisaient à de fortes contusions.

Hassani, ce soir-là, parvint à décrocher un buffle, dont la viande n'arriva qu'au milieu de la nuit.

Le 20, comme nous allions camper, nous rencontrâmes dans le sentier un gros serpent assez curieux. Les guides, qui me précédaient de quelques pas, l'avaient trouvé engourdi, au pied d'un vieux tronc mort, et l'avaient cloué au sol avec une lance.

Ainsi immobilisé, il avait redressé verticalement son cou effilé; à un pied de terre sa tète plate et triangulaire tournait horizontalement et lentement, dardant à tour de rôle sur chacun de nous ses yeux fascinaleurs, tandis que sa langue fine caressait ses lèvres. Quand on s'en approchait, ses yeux s'allumaient comme des charbons, et les indigènes poussaient des cris d'effroi en m'assurant qu'il allait cracher. Le corps, long de 5 mètres, est,

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