CHEZ M K É \\ I
à son fort, à peinoplus gros que le poignet : le triangle de la tète a A centimètres de côté. Le cou est mince et allongé; la peau, fine et luisante, est un lacis de petites écailles qui sur la tète prennent l'aspect d'une carapace de tortue. Les crochets sont solidement armés, enfin la glande salivaire située sur la mâchoire inférieure est grosse comme deux noisettes.
Nos guides essayèrent plus de dix flèches sans réussir à l'atteindre; j'eus la chance de lui couper le cou de ma première balle. On m'assure que ce serpent s'accroche aux branches des arbres qui dominent le sentier, prêt à mordre la première proie qui se présente ou à lui cracher aux yeux. Les indigènes, très friands pourtant du python, dédaignèrent sa chair, parce qu'ils la supposaient empoisonnée.
Les kirangozis, qui pendant ces trois jours avaient exercé ma patience de la plus cruelle façon, s'égarèrent ce soir-là dans la brousse, et, le 21, pour arriver chez Mkéwé, je fus réduit à filer à contre-pied la piste de quelques indigènes qui cherchaient du liber de miombo pour faire des vêtements.
A un kilomètre du village je rencontrai un parti bruyant de guerriers de Mkéwé, déguisés en Rougas-Rougas. Il fallait, me crièrent-ils, avant d'entrer, envoyer un beau cadeau à leur chef, pour lui prouver que je ne venais pas faire la guerre.
Moitié de gré, moitié de force, j'allai camper à 500 mètres du village. Je prévoyais de grosses difficultés chez Mkéwé; j'installai donc un borna solide sur une petite éminence qui commandait tous les environs. Des sons de tam-tam m'arrivaienl d'un gros bouquet de verdure en contre-bas: c'était la résidence de Sa Majesté. Tout autour, à un kilomètre à la ronde, je ne voyais (pie des champs en friche sur un terrain assez accidenté.
La première journée se passa assez tranquillement. Dans son désir de me voir, Mkéwé avait fait semblant d'accepter mon cadeau d'étoffes. Le soir j'allai lui rendre visite à son village avec huit hommes, armés de revolvers soigneusement cachés dans leurs chemises. Cet appareil pacifique, dont il n'était certainement pas dupe, le plongea un instant dans l'incertitude, mais ce fut l'affaire d'une seconde.
« Comme il est blanc! s'exclama-t-il.
— Comme il est blanc! » ré[>éla la foule.
Il fallut relever mes manches, ouvrir ma chemise, mais, craignant de les voir aller jusqu'au pantalon, je coupai court et brusquement à leur curiosité.
Le borna de Mkéwé, installé sur une île touffue, rappelle par l'entassement désordonné des huttes celui de Kiwanda ; seulement dans une
seconde enceinte circulaire, spécialement affectée aux esclaves du chef, s'en trouve une troisième, ne contenant qu'une seule hutte, celle de Mkéwé lui-môme.
Mkéwé a une quarantaine d'années; gros et gras comme tous les chefs de l'Uemha, qui ne vivent que de pomhé, il est vtHu d'un nombre incalculable de bracelets de grosses perles rouges qui lui couvrent la poitrine, les bras et les jambes; au-dessous d'un abdomen rebondi, un morceau d'étoffe également rouge est jeté avec négligence sur ses jambes ; la figure est légèrement peinte de même couleur; les yeux, pleins de finesse, sont sournois el faux. Il est assis le dos appuyé à la palissade; une centaine d'indigènes armés d'arcs ou de vieux fusils à pierre font le cercle, accroupis autour de lui. Un orchestre, composé de six tambours et de trois chanteurs, hurle et beugle les louanges du chef sur un mode impossible à rendre.
Je note dans la foule quatre ou cinq hommes mutilés, soit du nez, soit des oreilles. Ceux qui battent du tambour n'ont plus que le pouce à chaque main; enfin les trois eunuques qui chantent ont les yeux arrachés.
« Tu arranges bien tes sujets, dis-je à Mkéwé en lui montrant tous ses infirmes.
— Oui, me répondit-il en riant, ça leur apprend à toucher à mes femmes.
— El que fais-tu à ces dernières quand elles sont coupables?
— Je les fouette seulement, parce qu'une femme sans nez, sans oreilles ou sans mains n'est plus bonne à rien. »
Malgré un air dur, farouche et méfiant, c'est un beau type que celui de rUemba. La taille moyenne est de beaucoup supérieure à celle de mes hommes; le buste est amaigri, le venlrc légèrement proéminent, la jambe longue et fine. On devine des gens habitués à courir le puri. Les yeux très fendus, ainsi que la bouche, leur donnent quelque ressemblance avec la race jaune.
Leurs coiffures et leurs tatouages se refusent par leur confusion à toute description. Us ont comme armes l'are et la flèche, outre quelques vieux fusils; comme vêlement, une petite peau de singe, ou mieux un large morceau d'étoffe de liber, et aussi des étoffes de la côte, apportées ici par des caravanes de Yunyamuézi qui viennent jusque dans ces parages pour se fournir d'esclaves.
Ces caravanes de Yunyamuézi m'expliquent à présent l'existence dans ces pays perdus de fusils, de balles, de poires à poudre, fait qui m 'étonnait d'abord, car seules les caravanes d'Arabes de Quiloa parviennent quelquefois ici, et il n'en passe pas une tous les quinze ans. On sait combien les
CHEZ MKÊWÊ. 339 Yunyamuézi sont nomades; si je rappelle ce fait, c'est que j'en ai rencontré dans l'Ucmba à deux ou trois reprises différentes et quelquefois complètement installés. Ils fuient, prétendent-ils, la guerre trop fréquente dans l'Uniancmbé, ce qui ne les empêche pas d'être aussi bataillants que les Yuaemba.
Mkéwé ne m'avait pas fait un mauvais accueil. Je commençais à avoir confiance en lui, quand, le lendemain matin, un de ses msagiras vint me trouver.
« Mkéwé, me dit-il, se déclare ton ami pour la vie si tu veux lui donner tes deux plus beaux fusils (mon big-gun et mon kropalchek) avec un de ces petits fusils qui se mettent dans la poche. Afin de te bien prouver l'importance qu'il donne à un pareil présent, Mkéwé vient d'ordonner à son peuple de ne plus vendre de vivres à ta caravane jusqu'à ce qu'il ait les deux fusils. »
Vers le soir, n'ayant rien reçu, les msagiras revinrent à la charge, armés et nombreux. Ils avaient évidemment ordre de nous intimider.
« Qu'est-ce que ce Blanc vient faire chez nous? s'écriait le chef avec des accents d'énergumène. Une caravane qui n'achète ni vivres ni esclaves ne peut avoir que des intentions de guerre! Pourquoi tient-il tant à ses fusils, au point d'en refuser deux à notre chef? Si c'est la guerre, qu'il le dise, nous sommes prêts : c'est notre métier à nous autres. »
Et, comme j'éclatais de rire à toutes ces déclarations de guerre dont je commençais à être saturé :
« Msungu, reprit-il plus posément, tu as tort de rire. Connais-tu bien ta situation ici? D'abord tu ne peux prendre le village d'assaut (c'était vrai). Dans le sud tu n'as que du pu ri, car nous avons, l'an dernier, mangé tous les habitants. Dans l'ouest, encore le puri ; puis, au bout, Marukutu, qui sera plus exigeant que Mkéwé; jamais une caravane n'est sortie entière de chez lui. Dans le nord tu as le Chambézi, qui a trois jours de large. A l'est, enfin, tu connais le puri que tu viens de traverser. Dans tous les cas ton inonde avant deux jours va crier la faim, et, si tu veux fuir, tu seras obligé d'abandonner ton bagage. »
Toutes ces fanfaronnades impressionnaient vivement mes hommes.
Avec vingt-cinq" Européens bien armés j'aurais été parfaitement tranquille ici, mais le Zanzibarite n'a pas la crànerie de nos soldats. J'en ai cité quelques-uns de solides, mais leur bonne volonté était entravée par la masse des pagazis. Effrayés dans l'Uhché. ils devaient l'être bien davantage dans cette solitude de l'Uemba, qui ne leur laissait même plus la ressource de la fuite. D'ailleurs tout acte de violence m'aurait pris beaucoup
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de temps, et je no pouvais oublier le vrai but (Je mon voyage, le Bangouéolo, où je devais arriver le phis vite possible pour une foule de raisons.
Hassani tua un buffle ee soir-là. Le lendemain je me présentai en jktsonne chez Mkéwé avec vingt hommes. On me refusa l'entrée du village; je dus conférer à la porte.
« Je souhaite que tu sois mon ami, me dit Mkéwé, mais pourquoi m»' refuser ces deux fusils? Je ne veux pas le les prendre de force, je désire que tu me les remettes toi-même dans la main comme un cadeau de bonne amitié. Que viens-tu faire chez moi? Peut-être viens-tu pour me piller? Tu es un grand sultan en Europe, j'ai vu ça à ta ligure, puis tu transportes trop de richesses (mes caisses) pour être un Blanc ordinaire. Il faut me faire un cadeau digne de toi, et, quand les caravanes passeront, je leur ferai voir ces deux fusils en leur parlant du grand chef que j'ai reçu. »
Comme on le voit, partout la diplomatie est l'art de mentir habilement et avec des formes.
« Je ne veux pas faire la guerre à Mkéwé, mais bien m'attirer son amitié. Je ne suis pas un sultan, je suis un simple msagira envoyé par mon roi pour voir où va la grande rivière. Quant aux fusils, ils m'ont été prèles par mon sultan : je ne puis m'en défaire. Que dirait Mkéwé à un de ses chefs qui aurait donné son propre bien à un étranger? J'ai d'autres fusils à moi dans la caravane, je suis prêt à l'en donner un; mais ces deu\-là, jamais! »
La conférence se prolongea pendant une heure et je regrette d'avoir à éeourter la dialectique serrée de mon adversaire. En le quittant :
« Tu as beaucoup de manenox (discussion), lui dis-je; moi, je n'en ai qu'un : jamais tu n'auras mes fusils.
— C'est bien, répondit-il, j'attendrai que tu aies assez faim pour me les donner. »
A quoi bon m étendre sur ces discussions sans fin dont le seul souvenir me révolte? J étais pressé de partir, d'avoir «les guides et des vivres; le k2"» au malin j»' dus céder, et, la rage dans le cœur, j'envoyai à Mkéwé mon kropatchek, mon fusil de prédilection, la meilleure de mes armes. Dans un élan de générosité Mkéwé m'avait fait grâce de mon big-gun.
L'arrivée du fusil au village fut saluée d'une salve de coups de feu, et Mkéwé, maintenant mon ami, accourut en toute bâte pour voir mon bateau. Comme il était flanqué de tout un peuple en armes, je le priai de laisser ses fusils à la porte : après une longue délibération, il consentit à entrer avec dix fusils seulement, les chiens rabattus.
ABANDON DE MON KROI'ATCIIEK. 241
Celle fois encore j'essayai de l'entreprendre pour rentrer en possession de mon arme. Jamais je n'avais fait tant d'efforts |)our être éloquent el persuasif; je mettais à ses pieds la moitié d'une charge d'étoffe, des kilogrammes de perles rouges. Mkéwé m'écouta une demi-heure sans sourciller.
« Msungu, me dit-il en parlant, lu as beaucoup de manonos aujourd'hui ; moi, je n'en ai qu'un. Je l'ai dit : « je veux ce fusil », el je l'ai. »
L'oixhctlre «le Hkt'wé dans lu camp «lt> U. (iiraud.
Il me fit parvenir, le soir, 10 kilogrammes d'un sel qu'il récolte dans le sud <h' ses Klats. C'était toute sa provision.
Sur son ordre, dans l'après-midi, l'orchestre vint dans mon camp faire son charivari habituel. Les tambours ont la forme de petits barils de 25 litres, ils sont suspendus au cou et le porteur rrappe alternativement des deux eôlés avec ses moignons. Pour s'accompagner dans leurs chœurs, les eunuques portent en main des hochets semblables à ceux que l'on donne chez nous aux enfants; enfin, lotit on chantant ou tambourinant, les figurants se dandinent lourdement sur leurs jambes, à la façon des ours. Ce mélange de lam-lam, du bruit saccadé des hochets, joint à ces voix de châtrés, à ces accents tirés de cordes vocales tendues à se rompre, est d'un effet sauvage indescriptible. Nos grands musiciens ne trouveront jamais dans le mode mineur des accents
2« l/AFRIQl'K ÊQUAT0R1ALE.
qui rendent mieux I» tristesse, l;i misère el le deuil qui planent sur tout
rUeniba.
Le M - a 1 1 : ii vient de loin ; One ee toyage soit heureux!
disaient les malheureux ru râlant, la face congestionnée, les yeui injectés do sang, 1rs muscles du cou raidis par des efforts surhumains.
Mou ami Mkéwé, en causant, m'avail dit, à trois reprises différente, que jamais il no mo permet trait do enntinuer au sud-ouest dans la direction do Marukulu. Il était en guerre avec ce chef et se faisait scrupule de lui envoyer une caravane aussi belle que la mienne. Un Yunyamuézi installé ici depuis longtemps mo dit aussi tant de mal de Marukutu que je mo décidai, bien à contre-cœur, à changer ma roule.
« Marukulu, me dit cet homme, est plus mauvais que Mkévvé : il a déni fois plus de fusils, et toutes celles de nos caravanes qui vont chez lui sont pillées et réduites en esclavage. Du reste, dans le sud du lac lu ne trouveras jamais de quoi nourrir une caravane comme la tienne, et si lu échappes à Marukulu, lu tomberas un peu plus loin dans les mains de Moimoirémfumu, qui no vaut guère mieux.
a Dans le sud du Chainbézi, loin do Kétimkuru, dont ils sont séparés par la grande rivière. Ions les sultans se déclarent indépendants et abusent dos pu ris qui les entourent pour piller les caravanes. Mkévvé esl encore If meilleur de Ions; aussi venons-nous quelquefois chez lui.
Tu as deux roules qui longent le Chainbézi sur chaque bord, mais lu y mourras dans les marais: ces rives ne sont habitées que par dos Rougas- Itougas, qui l'attaqueront chaque jour. Ce que tu as do mieux à faire. eYsl do traverser le Chambézi et de lier amitié avec Kélimkuru. qui n'est pas un mauvais homme. La traversée de la rivière sera pour toi un rude travail, mais Kétimkuru le donnera de bons guides pour le conduire au Baiigouéolo.
Ce Yunyamuézi n'avait pas intérêt à mentir, et toutes les considération* qu'il faisait valoir me décidèrent à passer chez Kétimkuru, malgré h» grand détour auquel m'obligeait celle nouvelle route.
Le 2t mai je quittai la maudite ville de Mkévvé avec doux guides, pour piquer droit sur le Chambézi. C'était pour moi un véritable crèvi'-cu'ur de laisser en arrière mon kropalchek; aussi ne pus-jo me défendre «lovant un msagira de traiter Mkévvé de voleur, ajoutant que je dirais à Kétimkuru la façon dont il m'avail traité, et que j'emploierais tous les moyens en mon pouvoir pour rentrer en possession de mon arme, paroles imprudentes, mais qui, par un hasard heureux, allaient me servir.