DÉPART
Celle première marche du 24 fui longue: tous nous avions hâte démettre dos lieues entre nous et ce bandit de Mkéwé, qui pouvait nous arrêter tant que nous serions sur son territoire.
La plaine setend devant nous a l'infini, semée çà et là de larges clairières marécageuses desséchées ou de bouquets de bois, sans autres accidents de terrain que les fourmilières et les larges et profondes empreintes d'éléphants qui, pendant la dernière rnassika, ont défoncé le sentier.
Comme nous allons camper vers midi, je me lance sur une belle piste de buffles. En moins d'un quart d'heure je les rejoins derrière une fourmilière bien située sous le vent, d'où je peux les observer deux minutes avant d'envoyer ma balle. Dans un silence profond, à jM-ine interrompu par le bruil des mâchoires et coupé de temps à autre par un reniflement étouffé, une vingtaine de hèles broutent tranquillement. Seul un vieux mâle, plus rapproché de moi, me regarde la corne basse, l'oreille droite, les naseaux fumants. Il pressent un danger et par deux fois il fait demi-tour en secouant sa large encolure, puis il reprend son immobilité. Trois veaux gambadent sans souci dans le milieu; à droite, à l'ombre d'un grand arbre, deux des brutes dorment d'un sommeil léger. Tous, le dos noir, la peau lisse et tendue, reluisent au soleil comme des boucliers d'acier bruni.
La brise du sud-est était fraîche; j'étais en plein sous le vent, retenant ma respiration. Mes deux hommes, étendus par terre derrière moi, gardaient un silence de mort. Mais, malgré tout, le troupeau prit -l'éveil. Les cornes se tournèrent de mon coté. A 50 mètres je plantai une balle de mon big-gun derrière l'épaule de l'adulte le plus proche.
La poursuite du blessé dura près d'une heure et demie, mal armé que j'étais d'un mousqueton Gras. Tous les 500 mètres, la bète, épuisée, s'arrêtait en me faisant face, n'offrant d'autre but à mes mauvaises balles de plomb que sa large encornure. Je ne l'achevai qu'au dixième coup.
Je rentrai au camp furieux. A la suite de cet incident, la perte de mon kropalchek m ';■ paraissait déjà comme une catastrophe,... quand j'aperçus mon cher fusil lui-même sur les épaules d'un msagira qui approchait, escorté de quelques autres.
Arrivés devant ma hutte avec cet air arrogant qui les caractérise, mes bandits ne tardèrent pas à changer d'allure en s'apereevant que 1rs deux guides n'étaient pas au camp, car ils étaient allés avec mes hommes chercher la venaison ; les quatre nouveaux venus, en vrais sauvages, conclurent tout de suite que je les avais fait massacrer.
.< Msungu, me dit le chef en s'agenouillanl devant moi et frappant des mains, nous sommes envoyés par Mkéwé pour le dire qu'il regrette ce qui
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sVsi passé. Tu l'as traité de voleur en le menaçant «le la colère do Kélimkui-ii ; il ne veul pas que lu emportes de lui une mauvaise opinion, et nous sommes chargés de le remettre ton fusil.
— Mongol (mensonge) », lii Kamna, qui, à trois pas de là, tout on fourbissant ses casseroles, ne perdait pas un mot <lo la conversation.
lU'slitulion du kropalchek.
Mensonge, sûrement; mais, <in attendant, je louais mon kropatchek, el ,|„ diable si on me L'eût repris. Au retour des deux guides, le msagin retrouva toul son aplomb et revinl à ma hutte pour m'eipliquer le véritable objet de sa mission.
ce Mkéwé, dit-il, no veul pas avoir de manenos avec Kétimkuru. Il i<" renvoie ion fusil ; mais, si lu lo gardes, j'ai ordre d'emmenn- demain matin lo <l<'"\ guides. Tu to débrouilleras lout seul, si lu le peux, dan- les
marais du Chambézi. »
Os guides étaient pour moi une affaire de vie ou de mort. Ce que je
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dirai demain du Chambézi le fera comprendre mieux qu'une page d'explications. Aussi recommcnçais-je à désespérer de me tirer de là. Décidé cependant à tout pour garder mon arme, je fis appeler le msagira à la nuit noire.
« Si tu veux gagner un beau cadeau, lui dis-je, voici ce que je le propose : demain tu retourneras chez Mkéwé avec un présent superbe que je le donnerai pour lui. Tu lui diras que je ne puis décidément pas me séparer <le mon fusil, et que je préfère lui en payer dix fois la valeur en étoffe. Je sais que Mkéwé n'acceptera pas ce cadeau, mais cette négociation me donnera deux jours de répit, qui me suffiront pour passer le Chambézi.
— C'est ma tète, Msungu, que tu me demandes, car Mkéwé me la fera certainement coujiersi je rentre sans le fusil.
— Oui, mais le cadeau vaudra |>eul-ètre bien que lu risques ta tète. » Il en jugea ainsi, car, sur le coup de minuit, le pacte était scellé par le
bris d'une paille dont chacun de nous tenait une extrémité.