TUA VERSÉE UU CIIAMBÉZI
faisions face à la côte, où se démenaient les braillards. Les piroguiers, debout au milieu de l'embarcadère, refusèrent de ]>ousser, comme je m'y attendais.
« Msungu, me dit le chef, In nous laisses deux vaches à remettre à Mkéwé. Nous ne voulons pas assumer sur nous celle responsabilité, car.
Les six revolvers s'abattirent a la fuis.
si elles meurent, Mkéwé nous lera couper la tète. Dis que lu nous les donnes et nous les mangerons : sinon les piroguiers ne partiront pas.
— Je vous ai dit, bandits, i|ue je laissais ces deux vaches à Mkéwé pour payer un fusil que je lui dois, et je n'en rabattrai rien : poussez, ou je tire! »
Les six revolvers s'abattirent à la fois (mes fusils étaient amarrés dans les pirogues) et, comme par enchantement, les pirogues glissèrent sur la vase.
Ma pirogue, la plus belle des six, longue de 5 mètres, était, je me le rappelle, si étroite, si contournée, que je dus, pour me coueber au fond,
me chavirer sur les côtés. On juger* de sa stahililé par ee fait que, étant atteint <le vomissements, les efforts que ceux-ci me coûtaient me mirent trois fois en danger de tomber à l'eau, danger conjuré du reste immédiatement par l'habileté simiesque de mon piroguier.
L'action du soleil sur un cerveau déjà surchauffé par les vexations des indigènes m'avait valu une de ces insolations si meurtrières en Afrique, qui ont presque toujours les mêmes causes, quand l'usage de l'alcool ne se met pas de la partie. Les rares indispositions dont j'ai souffert pendant mon voyage me sont toujours venues dans des circonstances analogues.
La traversé»' dura une demi-heure, (tendant laquelle je ne vis guère que deux hautes murailles de joncs, à travers lesquelles mon tronc d'arbre glissait comme une anguille. Les trois bras de rivière que nous rencontrâmes dans le milieu ne mesuraient guère chacun que 25 mètres de largeur, sur une profondeur d'au moins 7 mètres. Chaque fois que nous débouchions dans l'un d'eux, trois ou quatre tètes d'hippopotames s'immergeaient doucement. Mais nous arrivâmes sans encombre.
J'estime à 2 kilomètres la distance que nous parcourûmes ainsi d'une rive à l'autre, s'il y a réellement des rives. Partout le courant est à jm*ï ne sensible, et je doute que ces rivières, bien que profondes, soient navigables sur une longue étendue. Même en supposant ces cours d'eau libres jusqu'au Bangouéolo, il ne peut manquer de se produire à leur surface des amas d'herbes marines et de join s qui, balayés pendant la massika, se reforment à la baisse des eaux.
J'avais, depuis la côte, campé dans bien des endroits étranges, jamais dans une situation aussi précaire que celle-ci. D'une immense nappe d'eau profonde d'un mètre et à la surface de laquelle les herbes ne paraissaient plus, sortaient un nombre incalculable de fourmilières coniques, toutes couronnées de grands arbres. A leurs sommets, mes hommes s'étaient installés par groupes de trois ou quatre, autour d'un mauvais feu de bois vert, pour écarter les moustiques. Ils occupaient une superficie de 500 mètres. Klail-ee là vraiment la rive droite du Chambézi? ou notionsnous encore qu'au milieu «le la rivière?
Aussitôt arrivé, j'interrogeai les envoyés de Kélimkuru et d'Alev. Les deux premiers me répétèrent ce que m'avait dit Tuakali : Kélimkuru, ayant appris par des chasseurs d'éléphants mon passage à Kivvanda, avait envoyé à ma rencontre des escouades dans toutes les directions. Trois fois elles étaient rentrées chez lui sans trouver trace de ma caravane : trois fois il les avait renvoyées. Kntin, quatre jours auparavant, ayant appris que j'étais chez Mkéwé, elles avaient détaché un homme pour demander des
ARRIVÉE CHEZ K F I I M K l RU. 253
secours à Kélimkuru, sachant bien qu'on ne séjourne pas impunément chez les eultans du sud du Chamhézi. Kélimkuru, me disait-il, me préparait une réception royale. Il voulait à toute force voir un Blanc avant de mourir.
Les Zanzibarites envoyés par Aley, après s'être acquittés de leurs salams, me firent part du dénuement complet dans lequel se trouvait leur maître. Il avait acheté tant d'ivoire et d'esclaves, qu'il ne lui restait plus une pièce d'étoffe pour retourner à la côte; il comptait sur moi pour se ravitailler. Ils me confirmèrent de plus que Kétimkuru n'était pas un mauvais homme et que je n'aurais qu'à me louer de ses procédés envers moi.
La marche du 20 et une partie de celle du 50 s'effectuèrent dans le même marais, avec de l'eau jusqu'aux genoux. Mes hommes ont depuis donné le nom de lac à cette immense étendue de marécages qui s'étend, je crois pouvoir l'affirmer, jusqu'au Bangouéolo et, dans tous les cas, au sud de ce dernier lac. Mon hypsomèlre marquait ici i.">90 mètres d'altitude. Depuis Kiwanda il n'était guère monté au-dessus de 1-440; je croyais parfois qu'il était détraqué.
Pendant les trois marches suivantes nous rentrâmes dans le puri, peuplé de lions, de buffles et d'éléphants.
Le 2 juin seulement nous traversâmes quelques campements qui sont comme les faubourgs de la capitale de l'Uemba. Dans la dernière heure de marche qui nous en séparait, les champs de maïs et de sorgho devinrent très nombreux. Nous approchions évidemment de quelque grand centre.
L'entrée fut un véritable triomphe. Pour fêter Kélimkuru aussi bien que leurs camarades de la caravane d'Aley, mes hommes brûlèrent plus de deux cents cartouches, exercice toujours très dangereux avec l'habitude qu'ils ont d'exécuter leurs salves en abaissant leur canon vers le sol. Les Zanzibarites d'Aley n'étaient que six ou sept. Tous se séparèrent de la foule pour venir me baiser la main, à la façon arabe. Ce ne fut pas sans émotion que je vis leurs longues chemises blanches : à la distance où j'étais alors, c'était encore quelque chose qu'un souvenir de la côte.
Tout un coin «lu village avait été préparé pour recevoir ma caravane. Je m'installai dans une belle hutte, la plus propre et la plus centrale.
Par son étendue, par le nombre de ses cases, bien plus que par celui des habitants, la capitale de l'Uemba a bien l'importance que lui donnent tous les indigènes des environs. Les quatre ou cinq cents huttes ou greniers qui la composent s'éparpillent en forme de couronne, autour d'une palissade qui clôt la résidence de Kétimkuru, et sur une pente douce qui va se perdre dans une rivière marécageuse.
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La surface totale du village peut être «l'uu kilomètre carré; aussi les habitants oul-ils reculé devant la construction d'une palissade circulaire, qui leur serait cependant d'un grand secours pour les abriter des fauves, très nombreux aux environs. Dans le nord-est de la ville sont trois bornas, l'un assez considérable, appartenant à Aley, les deux autres propriétés de princes du sang, plus ou moins (ils de Kélimkuru.
Le borna central de Kélimkuru est à lui seul un véritable village et, dans le cas d'une attaque, pourrait servir de refuge à toute la population. Il est ceint sur tout son pourtour d'un fossé profond et d'un talus en contrescarpe appuyé à la palissade. Sur les branches les plus élevées de celte dernière grimacent, comme d'habitude, quelques crânes humains.
L'usage arabe voulant qu'on ne rende visite au voyageur que lorsqu'il est reposé, je fis demander à Aley de venir me voir le plus tôt possible: j'attendais de lui une foule de renseignements.
Je comptais trouver en lui un de ces Arabes de Zanzibar qui, quoique Noirs comme Tippo-Tippo, ont néanmoins le vernis de politesse et les formes correctes des Musulmans en général ; mais sa seule apparition démentit mes conjectures. Je n'avais plus affaire qu'à un Noir sordide et crasseux, auquel, en fait de manières, les derniers de mes hommes eussent rendu des points. Depuis j'appris qu'Aley était un ancien esclave de rUcmba qui, emmené la chaîne au cou, il y a quelque dix ans, avait réussi à inspirer confiance à son maître, un des plus riches Arabes de Zanzibar, et revenait ici tous les cinq ans pour trafiquer d'ivoire et d'esclaves. Sa figure osseuse et dure, ses yeux faux et méchants, ses allures empruntées et obséquieuses, en faisaient un type accompli du négrier, et son riche costume arabe, qu'il portail avec la gaucherie d'un indigène, accusait encore davantage la laideur de cet antipathique personnage.
Aley se montra cependant disposé à me servir, et sur ses conseils j'adressai à Kélimkuru six belles étoffes riches, ainsi qu'un orgue fie Barbarie, que je gardais pour les grandes circonstances.
Pour la première fois dans ce voyage mon cadeau fut accepté sans récriminations; Kélimkuru me faisait supplier seulement de lui faire voir mon bateau le plus tôt |>ossible, et, comme il ne pouvait sorlir de cheï lui avant que j'y fusse allé, je dus le lui faire porter.
Vers trois heures il me lit dire qu'il était prêt à me recevoir. Son borna |M'iil mesurer MK) mètres de diamètre. Autour d'une large cour centrale et concentrique au borna, s'élèvent plusieurs huttes séparées entre elles par des palissades. Les unes servent de résidence aux nombreuses femmes du chef; 1rs mitres, vides maintenant, ont été habitées par les deux cents esclaves
CHEZ KKTIMKURU. Siià
capturés clans la dernière guerre du Misa et vendus à Aley. Dans un coin est un parc pour le bétail.
Aux deux extrémités de la cour se dressent deux huttes: l'une de dimensions ordinaires, mais très coquette et d'un grand fini de travail; l'autre gigantesque pour l'Afrique, haute de lk2 mètres sur près de 20 mètres de diamètre à l;i hase; elle sert de magasin.
Deux ou trois cents hommes accroupis et silencieux forment un large cercle autour de Kétimkuril, assis lui-même sur une de ces touilles caisses
Boina ccutral do Kcliiukuru.
carrées, aux encognures garnies ne cuivre, dans lesquelles les Arabes serrent le jdus précieux de leurs bagages.
\ gauche de Sa Majesté est une sorte de créature ohèse, sans formes à force d'être grasse, et affaissée bien plus qu'assise par terre; il me la présente comme sa femme légitime. A droite un enfant porte une pipe énorme dont la calebasse mesure S0 centimètres de longueur sur 30 centimètres de diamètre, et de laquelle Kétimkuril tira de temps à autre une longue bouffée de fumée. Je viens m'asseoit* sur ma chaise tout près de lui, ee qui lui cause d'abord un sentiment de crainte, presque aussitôt réprimé.
Gomme tous les chefs de ITcmha, kélimkuru est ohèse, mais sa haute
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stature, quand il est debout, corrige un peu ce défaut. A l'instar de Mkéwé, il était couvert de perles rouges de la tète aux pieds. Dans les traits principaux de cette ligure bouffie et pleine de bonhomie, je notai un regard fin et perçant qui s'arrêta sur le mien sans sourciller : fait que je constatais pour la première fois dans ce voyage. Il mil bien cinq minutes à m»' dévisager, sans prendre la peine de répondre à mes questions.
« Ce Msungu, dit-il à la fin, n'a pas l'air d'un mauvais homme. 11 est jeune : l'Ingresa (Livingstone) était vieux.
— Comment se fait-il, lui dis-je, que tu sois le premier à me parler do l'Ingresa? (Junnd il a passé ici, tout le monde a dû le voir.
— Il y a bien longtemps de cela, répoudil-il ; je n'étais qu'un enfant. Moamba, qui était chef alors, vient de mourir. (Or Kétimkuru accusait quarante-cinq ans; cette remarque lui en eût donné a peine trente.) Depuis cette époque tout l'Uemba s'est remarié, l>eaucoup sont morts : les villages ont changé trois fois de place. L'Ingresa était un brave homme. Il parlait beaucoup du Msungu (Dieu), que nous ne connaissons pas, nous autres Noirs. Il prétendait qu'il n'avait qu'une femme : est-ce que tu ferais de même?
— Certainement, dis-je : les Blancs n'ont point d'esclaves. »
Ici un éclat de rire général : je me gardai bien de dire que je n'étais pas marié : pareil aveu m'eût perdu, non seulement dans l'estime des indigènes, mais dans celle de mes hommes.
« Il y a longtemps, ajouta-t-il, j'ai vu en rêve qu'un grand chef blanc, porteur d'un bateau, devait venir me voir. Je me fais vieux et suis bien aise d'avoir vu un Blanc avant de mourir. »
J'essayai de ramener sa pensée sur Livingstone. Ce qui l'avait le plus frappé, c'est (pie l'Ingresa avait sur son lit trois couvertures, et que lui. Kétimkuru, n'avait jamais pu s'en procurer.
L'orchestre de Kétimkuru, toujours eomj>osé d'eunuques et de manchots, est moins bien organisé que celui de Mkéwé. Mais le chef possède un accordéon, que lui a vendu Alev; il s'amuse souvent aussi d'un ventriloque, jeune gamin qui imite le chant du coq avec une telle perfection que j'y fus trompé.
« Kn tends-tu mes poules? » me dit-il avec un mouvement de fierté.
Au commencement, Kétimkuru, pour assurer son autorité, a du se montrer excessivement sévère ; mais à l'heure présente son prestige est trop bien établi |M)ur qu'il ait besoin de l'affirmer par des répressions excessives. Le nombre des mutilés est cependant considérable, non seulement chez lui. mais dans tout l'Uemba. Je m'étonne de la facilité avec laquelle toutes ce»
l'y UOMA DE MARCHANDS D'ESCLAVES, m plaies se cit-iilrisL'iil ; je ne me rappelle pas en avoir rencontré une seul»; qui suppurât : ec qui lient mitant à la grande vitalité des indigènes qu*a la température basse qui règne sur ee plateau, balaye chaque jour par de fraîches lu ises «lu sud-est.
Eu franchissant de nouveau le seuil du boma, mes hommes me mun-
Kétiinktini jouant «le IVcor.lèoii. (Voir \>. îijlj.)
trèrcnl au-dessus de ma tète, penilues à une perche, une paire d'yeux et une [«ire d'oreilles encore sanguinolentes, coupées qu'elles étaient de la veille, hes yeux s'arrachent parla simple introduction du doigt dans l'orbite. Ouand on coupe les doigts de la main, une grande faveur est de laisser le pouce. Être réduit, dans le Centre-Africain, à porter sa lance entre le pouce et le moignon est déjà une punition cruelle; mais que penser (lu sort des malheureux aveugles'.'
Le soir je rendis visite à Àley. Son homa n'est guère plus grand qui; celui
*iO L'AFRIQUE ÉQIÀTORIALE.
que je construis tous les joui s dans la brousse, et cependant il m'assure qu'il a trois cent? esclaves cl cent hommes libres. Ses bulles, entassées, effondrées, sonl «les bouges mille lois plus immondes que ceux des indigènes. Tout est construit eu roseaux, hormis le harem d'Aley, dont les murailles sonl plaquées de mauvaise argile.
Son lot d'ivoire est 1res beau. Il y a en tout deux cents défenses, pesant chacune en moyenne de à 20 kilogrammes. La plus belle était de 55 kilogrammes, poids qu'on atteint rarement dans celle partie de l'Afrique, tandis que sur le Nyassa et au Mangéma il s'en rencontre de 50 à 00 kilogrammes, il parailrail néanmoins que ITemha rachète sa légèreté par une incomparable finesse de grain.
Aley a mis trois ans à récoller tout cela. Lui, personnellement, sort pou de son quartier général, et, connue dans ce bon pays d'Afrique l'indigène no se promène pas dans h- pu ri -avec une défense, qui à elle seule représente dix fortunes, il envoie «les dé lâchement s dans tous les environs pour ta ramasser. 11 a de plus à moi service «ne bande de Rougas-Rougas, bandits venus de ITiiianembé pour escorter sa caravane, et q it i s»1 transformenl ici en chasseurs d'éléphants. Sa caravane, au ivste, en dehors de six OU sept Zan/ibariles, ne se compose que de Vunyamuézi.
Aley ai hèle l'ivoire au prix moyen de 40 dolh (100 mètres de colonnade Manche) la fnisilah ou l«> kilogrammes, soil 100 francs pour ce qui en vaut 500 à la cote. N'ayant à son service quelles gens qu'il paye peu ou pas. il se fait souvent à Zanzibar un bénéfice de 00 pour 100. Dans de semblables conditions l'Européen , nvec des porteurs à gages, éprouverait des perles considérables, non seulement ici, mais dans d'autres localités où l'ivoire est d'un prix inférieur.
Les Yunxamuézi sonl une grande ressource pour ces Arabes peu scrupuleux; aussi composent-ils en grande majorité toutes les caravanes. IN sonl au dépari engagés pour un temps indéfini. Aley <|ui, à elle distance du Tabora, n'a plus de ménagements à garder, h's a congédiés eu arrivant, prétextant qu'il ne pourrait plus les nourrir; la vérité «M que, ses charges d'étoiles déposées, il n'a plus besoin d'eux, et se refuse à les entretenir, d'autant plus que ses Rougas-Rougas suffisent à sa défense. Forée est alors aux Yiinyamué/.i de travailler la terre pour les indigènes, alin de retourner chez eux s'ils en trouvent l'occasion.
Pendant les deux premières années de son séjour, Aley n'avait acheté quede l'ivoire; mais, au moment de retournera la côte, il s'était procure des esclaves, qui lui portèrent son ivoire en même temps qu'ils lui servaient eux-mêmes de marchandises.
A L E Y ET hKTIMKl Ul'. SCI
Il avait depuis acheté tant <]<> l'un cl de l'autre qu'il ne lui restait plus ni un nu* Ire d'étoffe, ni un Imril de poudre ; aussi me suppliait-il de lui céder quelque chose, ce nui m'était impossible pour • I « ■> lionnes misons.
J'eus le loisir d'observer dans la eour deux chaînes d'esclaves, qu'A ley ne cherchait point à dissimuler, quoiqu'il sùi parfaitement la impulsion des Européens pour ce genre de négoce. (l'élaient tous des hommes faits, d'allure robuste cl dégagée, bien qu'amaigris par l'alimcnlalion parcimonieuse »le leur maître; je ne pus m'empèchrr de le lui faire remarquer.
« Ah! ne m'en parle pas, répondit-il. Kélimkuru ne m'a vendu que des hommes libres faits prisonniers pendant la dernière guerre. A chaque instant ils cassent leurs chaînes, el j'en ai déjà perdu vingt-cinq qui se sont enfuis, sans parler du lion qui m'en a pris si\ la dernière semaine. Ah! c'est un rude métier que la traite! »
Aley, dans sa caravane, ne paye pas même si s Zan/ibariles. La nourriture qu'il leur donne es! à peine suffisante, aussi tous se livrent-ils à divers travaux qui leur assurent quelque rémunération de la part des indigènes. L'un, forgeron assez adroit, raccommode les batteries de fusil ou scie les canons qui ont éclaté, accident des plus fréquents; l'autre coud les étoffes; un charpentier creuse des mortiers. Si je leur demande pourquoi ils s'astreignent gratuitement à une existence aussi misérable, plutôt que dese faire déclarer hommes libres en vertu du traité de sir Bai lle Frère :
« Aley n 'est-il pas mon maître? répondent-ils; qui me donnera à manger quand je serai Mguaiia? »
En rentrant à ma hutte, j'y trouvai un boeuf cl une chèvre que Kélimkuru m'envoyait en cadeau. Son parc ne comptait guère qu'une quinzaine de tètes : c'élail donc largement payer ce que je lui avais donné. Ses Attentions ne s'arrêtèrent pas là : chacune des dix journées que je passai chez lui fut marquée par un envoi nouveau; c'étaient tantôt des corbeille; d'arachides et de patates douces, tantôt des poissons secs. Mais, embarrassé pour répondre à de pareilles largesses, je lui fis dire d'avoir à les modérer. J'avais encore à faire bien du chemin el je devais être économe.
« Kélimkuru est un grand chef, me lit-il répondre : quand il donne, c'est sans arrière-pensée d'être pavé de retour », paroles dignes d'être écrites en lettres d'or et que j'entendis pour la première et dernière fois.
A côté de cette générosité 1res réelle, pourquoi faut-il toujours revenir à certains défauts de l'Africain? Kélimkuru certes ne m'avait pas importuné de demandes ; il avait accepté mes étoffes et m'avait même renvoyé l'orgue de Barbarie, qui lui fatiguait le bras el faisait moins de bruit que
2fl2 L'AFIUQl'E ÉQUATORIALF.
Paccord«'on. Le seul désir tenace qu'il m'eût exprimé était «l'avoir une rouverluiv. Or je n'en avais pas.
« Tu es un chef, disait-il ; et tu me donnes on cadeau les mémos étoffes qu'Aloy, qui est un esclave. »
Il me tint six joins avec celle couverture et fut même cause que j'envoyai un détachement jusqu'à Mamlinué. Le bruit courant qu'il s'y trouvait une grande caravane, j'y dépêchai huit liommes pour trouver une couverture. La caravane en question n'existant pas, je perdis ainsi cinq jouis de marche. Cet incident d'ailleurs ne nuisit en rien à la tranquillité parfaite dont je jouissais dans le village, et je pus me reposer à loisir autant que mes hommes, qui en avaient un véritable besoin. J'étais bien aise aussi démettre mon bateau en état, car le jour était proche o.'i j'allais avoir à le lancer.
Babaîdi, mon charpentier, et deux ou trois autres durent se mettre à l'œuvre pour reconstituer les bancs et les boiseries que j'avais laissés à Zanzibar. Il fallut six jours pour couper les bancs avec deux simples scies à main. La mâture en bambou et son gréement ne demandèrent par contre que peu de travail.
Le bateau, monté et gréé, fut pour Kétimkuru l'objet d'une profonde admiration. J'aurais voulu, pour lui faire plaisir, le lancer sur la rivière, mais eu ce moment de l'année elle n'était qu'un marais sans fond. J'eus les plus grandes difficultés à obtenir de lui l'autorisation d'aller au Bangouéolo, que peu de personnes connaissaient au village.
c< Tu es aussi fou, me disait-il, que l'Ingiesa, qui criait toujours : « Tanganika, Tanganika !... » Toi, tu cries : « Bangouéolo, Bangouéolo! » Une vas-tu chercher au fond de ce lac? Des perles ou des étoffes. Tu dis que Ion frère y est mort, je ne veux pas t'y laisser mourir aussi. Ce n'est pas un pays, que ce lac; j'ai mangé tout le Bisa; à peine trouveras-tu quelques poissons. Il n'y a pas même de bois à brûler. Les sauvages qui y vivent brûlent de la terre'; dans Unis les cas, si lu ne meurs pas de faim, tu mourras de froid. » Ces propos, tenus en public, impressionnaient vivement mes hommes, et je dus prendre mes précautions pour ne garder près de moi, quand nous traitions ce sujet, que ceux dont j'étais sûr.
A la (in il fut convenu que j'irais avec toute ma caravane chez Zapaïrn, un de ses fidèles sujets, qui demeurait à « I i x jours dans l'ouest. Là je laisserais ma caravane, qui irait m'altendre chez Cazembé, pendant que, lancé
I. Je n'ai jamais mi sur le lac limier autre chose que «tes joues. Kcliinkuru ilevail faire allusion à la loin lie que lirùlent peut-être quelquefois les imligènes, car le charbon leur est inconnu.
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sur mon haloau, je ferais le tour du lac et viendrais la rejoindre plus lard dans le Lunda, on suivant la Louapmla.
Tous les renseignements que je possédais sur le sud du lac m'avaient fait abandonner l'idée d'y engager ma caravane. Kélimkuru m'assurait de plus que Cazembé était son vassal et (pie je serais très bien reçu. Il en eût été ainsi peut-être, si Kélimkuru n'avait pas fait la sottise de mourir un mois après mon départ !
J'allais voir Kélimkuru tous les soirs. Mieux que tout autre il était en situation de me renseigner : mais il est difficile de faire sortir une idée sérieuse du cerveau d'un Africain, même lorsque, comme chez Kélimkuru, il est d'un niveau relativement élevé, et qu'il n'a nul intérêt à mentir. Pendant cinq minutes il me faisait «les réponses assez lucides, puis, fatigue déparier, il prenait son accordéon et ne se donnait même plus la peine de m'écouter.
II passait la journée tout entière assis sur son coffre, au milieu de sa cour, entouré, à dislance respectueuse, d'un peuple accroupi et silencieux. Les msagiras seuls avaient le droit de l'approcher : encore n'était-ce que dans l'altitude la plus humble, après s'être roulés sur le dos et sur le ventre en frappant des mains. Sur son trône improvisé il donnait audience aux chefs des environs, qui accouraient en foule pour me voir; tous se faisaient précéder d'une ou de deux défenses d'ivoire, que Kélimkuru payait d'une vache ou d'une jolie esclave.
« Je tiens à les donner devant toi, me dit-il, afin que tu voies bien que je ne vole pas. »
A lui seul, et d'un mot, il tranchait les plus graves questions de paix et de guerre. Les msagiras n'étaient là que pour applaudir à ses décisions. Lors de mon passage il envoyait une armée de cent hommes dans le nord pour remettre sur le trône je ne sais quel prince déshérité. Les guerriers vinrent en masse le saluer avant de partir, armés de leurs boucliers. Cette danse de guerre, faite avec un ensemble remarquable, était du plus bel effet.
« Je les envoie à la guerre », me dit-il simplement, du même ton qu'il m'eut dit : « Je les envoie défricher le champ voisin. »
11 a emprunté beaucoup d'usages aux caravanes arabes qui passent chez lui. Ainsi, il ne prend jamais ses repas en public, il fête le Mandaman par des libations prolongées; celle femme légitime qu'il a toujours à ses côtés n'est qu'une parodie de la favorite du harem arabe. Seules les coutumes religieuses de l'Islam n'ont pas pénétré jusqu'ici, et Kélimkuru n'en a pas la moindre idée. Aley lui-même en possèdo-t-il une notion bien exacte? Le fanatisme de l'Arabe de Zanzibar n'a d'autres avantages |M>ur lui, en dehors
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île son île, que de lui rappeler que l'esclavage esl autorisé par le Coran. D'ailleurs la rare nègre, d'une façon générale, esl réfractai re aux usages musulmans et ne les embrasse que sous la menace du bàlon.
La justice de Kétimkuru est tout africaine et ne sort guère «les limites de son borna. Il use très |>eu de la peine de mort, sauf puni- les prisonniers de guerre. Le plus grand crime esl de toucher à une de ses nombreuses fenimes, et il s'expie toujours par la mutilation. Ces dames se chargèrent de m expliquer la fréquence de ces punitions. Tous les matins kétimkuru f;iit une petite promenade hygiénique. Il n'a pas quitté son borna que je vois arriver son harem devant ma hutte. Les plus jeunes femmes sont asseï bien laites, mais leurs œillades assassines, dangereuses pour les don Juan indigènes, ne me semblent pas valoir la perle du nez ou des oreilles.
Ouanl au vol et à l'assassinat, ce sunl questions dont Kétimkuru dédaigne de s'occuper. Le volé a le droit d'ameuter ses proches pour tomber sur le videur. Celui qui meurt assassiné n'a d'autre vengeur que celui qui veut épouser sa cause.
L'inlluenco de Kétimkuru sur les pays voisins était considérable à ce moment, moins par la richesse que par l'étendue de ses domaines. Rails le sud, ses Etals se perdaient dans l'immense puri qui est sur la rive gauche du Chambézi; mais dans toutes les autres directions ils ne s'arrêtaient qu'à leurs limites naturelles : au nord, le ïanganika; à l'est, le Nyassi: à l'ouest, le Bangouéolo, la Louapoula et le Moéro. Cazembé et Mkévvé lui payaient tribut; seul Matipa, enfermé dans son île, et Kissinga, défendu par la férocité et la bravoure de ses habitants, osaient le braver.
Le plus beau litre de gloire de Kétimkuru était d'avoir assuré l'unité de l'Uemba, divisé récemment encore en une multitude de petites puissances, toujours en guerre les unes avec les autres. Il n'avait malheureusement pas un seul lils capable de lui succéder, et sa mort allait replonger toutes ces [icuplades dans une anarchie complète. Dans l'I emba, à la mort d'un chef, la guerre est de tradition. J'ai vu à plusieurs reprises, dans de petites bourgades, ce qui allait se produire en plus grand à la mort de Kétimkuru.
En signe de deuil les habitants abandonnent le village, sans même prendre le temps de récoller leurs champs; seuls quelques anciens y surveillent la dépouille du défunt, qui, soigneusement enfermée dans une case, J reste jusqu'à décomposition complète. Au bout de six mois, les gardiens rainassent quelques débris pour s'en faire des amulettes, serrent le re-le dans une peau de bœuf et vont l'enterrer dans un lieu consacré. Pendant ce temps-là tous les environs sont en feu; les prétendants au siège vacant oui réuni leurs troupes, et, jusqu'au joui où l'un d'eux a fait prévaloir le