‹ Les lacs de l'Afrique équatoriale; voyage d'exploration exécuté de 1883 à 1885Chapitre 48 sur 119 · CHASSES · texte numérisé non relu

CHASSES

droit <lu plus fort, résout des combats meurtriers <jui dépeuplent la contrée.

L'amour de la destruction est inné «liez le sauvage. De peur (pie le temps ne modifie ses instincts de fauve, il invente des cérémonies pour les lui rapjK'Ier. Dans le Bisa les usages sont les mêmes. A ers époques de perturbation générale, malheur aux caravanes et aux étrangers qui se trouvent dans le royaume : c'en est l'ail, sinon de leur vie, au moins de leur liberté et de leurs bagages.

Dans ce sauvage pays d'Afrique un voyage est un jeu de hasard, où la tète de l'Kuropéen sert de but. lin mois plus lard je n'aurais pu passer dans l'I'emba, en raison de la mort de Kétimkuru. I ne caravane arahe, dont à mon retour je rencontrai les débris à Memboué. en avait fait In triste expérience.

En somme, le peu de temps (pie je passai chez Kétimkuru compte parmi les bons souvenirs de mon voyage. Depuis longtemps je n'avais joui d'une tranquillité pareille : ma hutte n'était pas l'idéal du confortable, mais les vivres étaient abondants et ma caravane s'était refaite.

Les matinées étaient toujours glacées; avec le soleil se levait une fraîche brise du sud-est qui maintenait le thermomètre à 7 et à S degrés jusqu'à dix heures. A ce moment les rayons du soleil devenaient suintement brûlants, et il fallait se claquemurer dans sa Initie jusqu'à quatre heures. La fraîcheur revenait avec les premières ombres du soir, et l'on s'enfermait de nouveau, laissant la rue libre aux hyènes, qui pullulaient dans les environs. Leur audace tenait du prodige. A dix heures c'était un concert général de ou-i-i tout autour du village, souvent même à trois lias de la hutte. \ers minuit, presque tous les jours, la voix rauque et vibrante d'un lion montait de l'autre côte de la rivière. Alors tout se taisait, jusqu'aux coassements des marais, jusqu'au cri-cri du grillon dans sa hutte.

Depuis un mois ce lion faisait des ravages effrayants dans la population. Aley avait perdu six hommes, kétimkuru vingt et un de ses sujets, presque tous femmes ou esclaves, saisis par derrière, en plein jour, dans la brousse, quelquefois à 500 mètres du village. Je vis une fois revenir un blessé qui avait réussi à échapper par la fuite : il avait laissé sa main dans la gueule du monstre. Les quatre doigls étaient coupés comme par un rasoir.

Kétimkuru tenait absolument à ce que je fisse un piège; il me donnerait, disait-il. deux cents hommes pour le construire. Je l'aurais satisfait volontiers, mais un jour il me dit qu'il y placerait une de ses femmes comme amorce : je me récusai donc, convaincu qu'après mon départ il eût mis son projet à exécution.

Deux fois j'allai faire un tour de chasse dans les environs ; mais les coups

26G L'AFRIQUE ÊQDATORIALE.

ilo fusil qu'on no cessait de tirer, soit dans le camp d'Aley, soil dans le lioma de Kétimkuru, avaient éloigné l**s guides, c! nous ne trouvâmes que quelques traces d'élan. Cet animal, un des plus infatigables que je connaisse, fournil la nuit des pistes incroyables pour se rapprocher des cultures. Il affectionne particulièrement les feuilles de patates douces, et, bien que généralement solitaire, dévaste un champ en une nuit. L'empreinte de son sabot diffère un peu de celle du bufde : de plus il y a entre ces deux animaux une similitude de goûts et d'habitudes sur laquelle je reviendrai plus ta ni.

Les cultures sont toutes dispersées dans la brousse jusqu'à .j et 4 kilomètres de la ville, et toujours à une certaine distance du sentier, alin d'être à l'abri des regards indiscrets. Les indigènes les disposent autour d'une fourmilière, au sommet de laquelle s'élève une hutte sur pilotis, qui sert de grenier et de porte au gardien de nuit.

En cette saison on récolte le sorgho; arachides et patates douces ne sont tirées de terre qu'au fur et à mesure des besoins de la consommation. Ces diverses plantes sont semées sur des monticules hauts d'un pied, qui ont le double avantage de faciliter l'écoulement des eaux de massika et de diminuer le travail du labour. Avec sa mauvaise houe, l'indigène ne peut guère affouiller le sol qu'à 5 ou 6 centimètres de profondeur. Pour donner du développement aux racines, il accumule la terre en un tertre d'un pied de haut sur un mètre carré ; ce procédé est enfantin, dans un pays vierge, où le choix d'un emplacement plus propice semble si facile.

L'ulési, qui, dans riîemba;fait le fond de la nourriture, ne nécessite pas tant de précautions. On se contente de défricher une petite étendue de bois, qu'on entoure d'une palissade. Puis on sème à la volée, sans plus se préoccuper de la pluie et du beau temps. b>s champs situés dans les environs immédiats de la ville sont la propriété exclusive du chef; tout le long du jour on y trouve les cent et quelques femmes de Kétimkuru, occupées soit à récoller, soit à pêcher.

L'avant-veille de mon départ, au matin, ces propriétés reçurent la visite d'un troupeau de huit éléphants, sur la piste desquels Aley s'empressa de lancer ses chasseurs, sans me prévenir, bien entendu. Ceux-ci, ayant rejoint les éléphants vers midi et les trouvant d'humeur peu accommodante, n'osèrent pas les attaquer. Un seul continua à les serrer de près. Il allait tirer sur deux petits restés derrière, quand la mère, voyant le danger, vint à leur secours.

Le chasseur, que je connaissais, un Yunyamué/i très audacieux, l'ajusta alors à cinquante pas; mais son arme, un mauvais fusil à pierre, rata. La

DU CHASSEUR TliÉ PAU UN ÉLÉPHANT. S69 mère ne se trompa pa> à ce ratage, et prit évidemment I»1 fait pour l'intention; elle chargea l'homme avec rage : celui-ci réarma; mais, pour la seconde l'ois, son arme ■« refusa le feu ><. Saisi par une des défenses de l'aiiimal, le malheureux fut violemment précipité à terre, puis la hèle se rua de nouveau sur lui, et le lança à dix mètres. Enfin, le .croyant mort,

Ki'tuni iImhmc l'étoffe aux pieds le Kélkoknitl. (Voir p. 270.)

sans prendre la peine de le piétiner, elle vint rejoindre le. troupeau.

Aley me (il appeler le soir. L'individu respirait encore, mais le crâne était défoncé et le bas-ventre ne présentait plus qu'une masse informe de chair sanguinolente. Pour la forme je donnai une solution phénique, mais sans aucun espoir de guérison.

Aley se montrait souvent d'une exigence qui passait toutes les homes. Il lui fallait des bougies, du savon, de la poudre, des médecines pour le ventre. Je lui donnai un llacou de calomel, et, bien (ju'il eût de quoi purger et empoisonner sa caravane, il prétendit qu'il lui en fallait un second.

Un jour je dus me fâcher sérieusement. Sur mon refus de lui céder de la poudre, il avait imaginé de m'en faire demander par Kélimkuru sous forme de rançon. Je lis venir Aley tout de suite.

« Je sai*«, lui dis-je, que kélimkuru n'a pas besoin de poudre, puisqu'il défend à son peuple de se servir de fusils. Je sais de plus que lu t'o*

270 L'AFRIQUE KQl ATOUIALK.

entendu avec lui pour me faire payer les vivres fort cher, afin d'acquitter du même coup tes délies à la population. Mes hommes ne t'aiment pas tout Arabe que lu es : prends garde de me pousser à quelque extrémité.

Le fait est que si le Mguana de Zanzibar a conservé un certain culte pour l'Arabe son ancien maître, il inéprise profondément l'esclave parvenu et. à cette distance de son île, ne se gène pas pour le lui faire sentir. Aley se le tint pour dit, et nous nous séparâmes bons amis. Il me porta à la côte un courrier, qui n'arriva qu'avec six mois de retard.

L'heure allait sonner de quitter Kétimkuru. d'autant que, si j'avais hâte de pousser plus avant, mon nouvel ami commençait à s'effrayer de ma présence, (le visage pale, après l'avoir amusé quelque temps, lui donnait maintenant des inquiétudes. Les premiers jours, quand j'arrivais, il prenait en tremblant la main que je lui tendais; aujourd'hui il n'osait même plus.

Le départ, fixé au Ki juin, fui renvoyé au Hî, parce que Kétimkuru avait besoin de faire des médecines pour rendre heureux mon voyage. Dans l'après-midi mes hommes dansèrent pour la dernière fois dans son borna, exercice qu'il ne se lassait pas de regarder.

« J'ai bien vu des caravanes arabes, me dit-il, mais jamais rien d'aussi merveilleux. »

Je ne sais où mes hommes étaient allés chercher ces chemises blanches et ces étoffes de soie dont ils se couvraient la téle, mais tous ces vêtements immaculés donnaient à leur ronde un aspect féerique,... au moins pour l'Uemba. Stimulés par les largesses de Kétimkuru, ils y allaient de tout leur cœur. Nassib lui-même, au centre du cercle, dirigeait la manœuvre.

Un moment je vis Kétimkuru regarder avec insistance une étoffe de soie jaune qu'un nommé Réhani portait sur sa tête. Je fis sortir du rang le propriétaire et lui donnai l'ordre de déposer l'étoile aux pieds de Kétimkuru : ce qu'il lit de très bonne grâce.

« Tu prétends, Msungu, me dit alors Kétimkuru, que tu ne voles jamais personne : voilà cependant une étoffe que tu viens de prendre de force.

— Mais, mon ami, celle étoffe sera restituée, ou tout au moins son équivalent. Si Réhani n'avait pas en moi une parfaite confiance, il ne l'eût pas cédée aussi facilement. »

Le matin du départ, j'allai le saluer dans son borna. Tout grelottant dans une longue étoffe de liber, il donnait ses derniers ordres aux deux kirangozis agenouillés devant lui.

« Merci, lui dis-je, pour toutes les bontés. Aussitôt de retour au ptys des Blancs, je dirai quel grand chef est Kétimkuru. »

Sa large face s'éclaira d'un sourire bon enfant; il me fixa une dernière

DÉ l'A HT. *J71

fois «lo son regard profond et énigmaliquc, cl rentra dans sa huile. Le souvenir de ce brave homme, le seul de son espèce rencontré pendant deux ans, m'est souvent revenu en mémoire. Ce ne fut pas sans un serrement de cœur que j'appris quatre muis plus tard, non seulement la nouvelle de sa mort, mais l'accusation portée contre moi dans l'IIemba d'y avoir contribué par mes sortilèges.

CI! APITIl i: XIV

Ihms les forêts. Aiitiloje «les roseaux. — Dirisitm il»' la caravane en deux parties. — Kn roule, pour k Bangouéolo. — Conilm-Gombo. — Dernière étape. — Dans les roseaus du lac. — Un insulaire. • Kirai. — Les Vuabisa. — Exigences du chef. — Noire faite. — Katigalioa dans le sud du lac. — Les i!es de Itawara et de Kisi. - Hostilité de tous les insulaire*. — Sur la Loua|«>ula.

Jusqu'au Hangoucolo I»' |»;iys im* devait nous offrir <jin* le spectacle de la désolation cl, sauf quelques rares villages ou camps, d'une solitude eonlitiue.

Rélimkuru avait recommandé aux kirangozis de ne pas nous faire passer par le village de Moaiuha, dont Ions les environs étaient en guerre, par suite de la mort récente du chef. Kn vrais sauvages cl à peine en roule, nos guides avaient déjà oublié leur mandat, et le I!) juin nous venions camper sur les bords d une éponge, juste en face de Moamba.

La population, réduite aux gardiens dont j'ai parlé, ne se montra pas très exigeante, mais nos guides se prirent de querelle avec des Yimyamuézi installés dans le voisinage; dans un accès de rage l'un des premiers coucha en joue les braillards. A trois pas le coup rata, néanmoins il fallut payer le prix du sang. Dans l'Hemba la vie d'un homme ne coûte pas cher heureusement, et je m'en lirai avec huit mètres «l'étoffe.

Tout autour du village les récoltes, abandonnées et en pleine maturité malgré les herbes qui les recouvraient, fournirent à mes hommes une ample provision de patates et d'arachides. Plusieurs des premières atteignaient les proportions d'une tète humaine; je ne parle pas ici de l'igname, mais bien de patates parfaitement saines à l'intérieur. Contraste désolant que cette puissance de la nature à côté de la misère de la population.

Le 20, nous rencontrons dans le sentier un gros serpent python ou boa, qui disparaît presque aussitôt dans un trou : pareille rencontre est

DANS LES FORÊTS. 275 de mauvais augure. Les guides rentrent dans la brousse eu faisan t un détour.

Du reste, les sentiers n'existent plus qu'à l'étal de souvenir : ils sont lOUS « morts», et nous les suivons rarement plus d'un quart d'heure. Nos guides s'avancent d'instinct, comme certains chiens couchants qui chassent le nez au vent. Ces gens se servent du soleil bien mieux que nous de la boussole; ennemis jurés de la ligne droite, ils semblent toujours, dans leurs zigzags perpétuels, s'écarter de la direction, et ils la maintiennent au contraire avec une sûreté étonnante.

Sans autre fardeau que leur arc et leur lance, ils vont allègrement à travers bois; mais mes gens, surchargés, ont rudement à souffrir des ronces et des épines. Les pieds se coupent, les épaules des porteurs du bateau commencent à s'ulcérer; enlin, par le froid persistant des matinées, la lièvre fait des ravages effrayants, (le sont des accès courts, ne laissant que peu de traces le troisième jour, mais d'une violence extrême.

Pour moi, je m'étonne de la facilité avec laquelle ma constitution résiste et à l'humidité de la nuit et aux brusques changements de la température. I)icu sait cependant si j'abuse du grand air, ce roi des combustibles à mon avis, le seul à ma portée pour réparer les pertes occasionnées par la fatigue et pur le*manque de vivres appropriés à mon estomac !

Oui donc a résumé l'hygiène dans ces mots : « Les pieds nus et la tète fraîche! » J'ajouterai, pour l'Afrique, l'estomac bien couvert, et j'aurai tout dit sur les précautions que je prends.

Le voyageur doit avoir de son estomac un soin particulier, car, une fois détraqué, cet organe se remettra difficilement au régime de l'ugali. Compter sur «les chaussures imperméables est malheureusement une utopie, mais le fonctionnement régulier de l'estomac est d'une nécessité indispensable.

Chaque jour vers dix heures, quand la rosée a percé mes ceintures de llanelle, je suis régulièrement atteint d'une diarrhée qui ne cesse qu'au repos, après un bain préalable et mes vêtements changés.

L'humidité de la nuit est telle, qu'à dix heures du malin elle est à peine absorbée par le soleil le plus ardent ; le sol est pourtant tapissé d'herbes géantes, jaunes et sèches, et, pour ne pas s'égarer, chaque homme esl tenu d'emboîter le pas de celui qui le précède.

La forêt interminable que nous traversons m'étonne parle pende variétés de ses essences. La plus commune, le minmbo, est un petit arbre rabougri, au tronc noueux et torse, qui mesura rarement plus de 5 mètres de hauteur. Son liber, d'une grande résistance, le rend précieux pour l'indigène, qui en fait «les cordes et en façonne des vêtements. Le myini/a, plus rare, n'est

d'aucune utilité pour les indigènes, mais sci ait pour l'Europe un bois de charpentage excellent. Il a le porte! les feuilles île l'acacia; le tronc, ordinairement droit, mesure jusqu'à 40 centimètres de diamètre. Aussi facile à travailler que le noyer, il acquiert, en séchant, sa dureté et son |>oli. Bahaïdi m'a dit bien souvent qu'il réaliserait une fortune à Zanzibar s'il pouvait seulement y transporter quatre ou cinq troncs.

L'ébénislcrie utiliserait aussi une espèce de bois rouge qui, une fois sec, ressemble au bois de fer. Les indigènes en tirent la peinture dont ils s'enduisent le corps; elle se conserve sous forme de boules rondes, quand on agglutine la line poussière du bois avec une huile végétale quelconque, le ricin de préférence. Cette poussière elle-même s'obtient par le frottement de deux bûches superposées entre lesquelles on a intercalé un peu de sable humide.

Le 21 juin, nous arrivions sur les rives du Loukoulou, la première rivière dont m'avait parlé Kétimkuru. Klle ne mesure que 21 mètres de largeur, mais sa profondeur nécessita l'emploi des sections du bateau. Son cours se replie deux fois sur lui-même avant de se perdre dans le sud. h'^ rives basses sont couvertes de fourmilières cylindriques et allongées, qu'on prendrait |>nur des monolithes d'une époque reculée.

Je trouvai ce jour-là nos guides occupés à faire rôtir une taupe cueillie à la porte de son trou. Si la Providence a ménagé les ressources à l'Africain, elle l'a doué d'un estomac d'autruche. Un autre régal de ces pauvres diables consiste en une grosse chenille velue de la dimension du ver à soie, qui par bandes s'acharne aux feuilles de certains arbres.

Sur la rive droit»' se trouve un petit village de huit habitants. On y brûle «le grands joncs verts cueillis dans les marais pour en faire du sel; la salure de la cendre est à peine prononcée, aussi mélange-t-on le tout par poignées à l'ugali. Mes hommes en sont réduits à pécher à la ligne pour se procurer des vivres.

La traversée du Huensézi, le 26, se fit sans plus de difficultés que celle du Loukoulou, quoique la rivière fût un peu plus large.

Plusieurs espèces d'antilopes de roseaux sont assez communes sur les rives. J'en décrochai une, dont je ne connais pas le nom. La robe est une véritable fourrure fauve, plus rude mais aussi fournie que celle de la loutre. Bien que ce fût une femelle, elle avait des cornes droites et courtes et pesait 100 kilogrammes; malheureusement sa chair, coriace, avait un goût de marais très prononcé.

Le troupeau, composé de huit têtes, était couché dans l'eau; à peine ajM'rcevail-on les dos et les tètes, aux oreilles droites comme celles de renard.

DIVISION DE LA CARAVANE. m Je perdis deux heures à la poursuite d'un blessé qui emporlait une halle. Toutes ees petites antilopes nul la vie plus dure que les autres, arrêtées toujours par une seule blessure à l'épaule. J'excepterai cependant de ces dernières le cobe à croissant, aussi dur à abattre que le springbock.

Le 50, après dix jours de marches forcées, j'arrivai chez Zapaïra, où je devais quitter ma caravane. Comme d'habitude, nous fûmes accueillis sur

Zapaitra buvant du jioiuhr.

le pied de guerre : comme d'habitude aussi, le cadeau envoyé el reçu, on nous lit attendre devant la polie. Il y avait dedans, nous criait-on de l'intérieur, un soldai qui avait faim et n'ouvrirait que moyennant rançon.

Zapaïra, quoique frère de Kélimkuru, est un type d'abruti complet, avec qui l'on ne pouvait causer que le malin, avant ses libations de pombé. Je mis deux jours à lui faire comprendre que je voulais gagner Cazemhc par eau, pendant que mes hommes s'y rendraient par terré,

« Le Bangouéolo, me dit-il, n'est qu'à quatre jours de marche. Pendant

S76 L'A K R I Q 1 E ÊQOATORI A L K.

I:i massikii ses eaux viennent jusqu'ici, cl lu pourrais mouler (ou bateau chez moi. Mrs hommes ne connaissenl pas 1rs bonis «lu lac, mais je le ferai conduire chez Combo-Combo, un de mes vassaux, qui le donnera Ho guides. »

Je lis au chef un radeau princier pour l'empêcher de molester ma caravane pendanl mon absence, néanmoins je «lus rester quatre jours chez lui, grâce à l'état d'ébriélé chronique qui le mettait la moitié du jour dans l'impossibilité île me comprendre.

Iles quatre jours, au reste, n'étaient pas de trop pour toutes les dispositions que j'avais à prendre. Mon bateau fui de nouveau monté de toutes pièces: je voulais m'assurer que rien n'j manquait. Le bagage indispensable pour mon absence fut serré en huit charges, correspondant aux huit hommes qui devaient me suivie. Quant aux cinq ou six marches qui restaient à l'aire, les vingt-six porteurs du bateau ne voulurent laisser à personne le soin de porter ces charges au lac, qu'ils désiraient voir. Ils avaient été à la peine : ils voulaient être à l'honneur.

Je laissai à Nassib, mon chef, et sur sa demande, une lettre adressée tant au consul de France et à Zanzibar qu'aux Européens qui se trouvaient sur le Tanganika et lui donnant pleins pouvoirs pendant mon absence. Jl devait ■n'attendre deux mois chez Cazembé, où il arriverait en vingt-cinq jours «le marche au plus, malgré le détour auquel l'obligeaient les Vuakissinga, ennemis jurés des caravanes. Si, au bout de ce temps, il n'avait pas de nies nouvelles, je l'autorisais à me considérer comme perdu et à regagner la cote.

Celte marge de deux mois semblera bien étroite et témoignant de beaucoup d'imprudence, mais je la croyais suffisante d'après les renseignements que Livingslone avait donnés sur le lac, e1 d'ailleurs la jM'lite quantité d'étoffes qui me restait m'en faisait une obligation.

Le "2 juillet au soir, je réunis ma caravane pour lui faire mes adieux cl désigner définitivement les huit hommes qui allaient me suivre. Femoiji «levait servir «le patron à l'embarcation; mauvaise tête «it insolent, il rachetait ces défauts par une bravoure réelle et une finesse de singe. Bien qu«' m* sachant pas nager, Kamna s<« proposa gaiement pour êlre de la partie. Hassani Hogo, Saiitnu, Sa'uli, Wadi-Munié, Farraji, tous anciens luimmes «!«' Stanley «'I excellents matelots, complétaient IVquipag»', avec Habaïdi, charp«'iitier, forgeron et voilier à l'occasion.

Le grand Songoro aurait bien voulu venir, mais je n'avais que faire «!•• ce cerveau brûlé. Il montrait du reste depuis quatre mois une telle bonne Nolonté que je lui rendis son fusil.

COMBO-COMBO. 277

.If lus ensuite publiquement une partie de la lettre confiée à Nassib, pour empêcher ce dernier dVn modifier les ordres à sa convenance. Tous lès pagazis.en me quittant, protestèrent île leur obéissance à leur nouveau chef. Nassib iii'i nspi r;i i I alors pleine confiance; en dehors d'une autorité incontestée sur la caravane, il avait une grande habitude des indigènes, et je me reposais complètement sur lui.

Le 5 au malin je quittai Zapaïra avec ma caravane, réduite à mes huit hommes, mais escortée encore par les porteurs du bateau.

A«Ik-ux ;i l.i caravane.

« Prends bien gante* dis-je à Nassib quand il vint me faire ses adieux, à la responsabilité (|ue lu assumes et aux comptes (pie tu auras à rendre à Zanzibar si lu rentres sans moi.

— Sur ma tète, maître, je réponds de tout : n'y a-l-il pas vinjït ans que je roule dans les caravanes? m

Serinent d'Africain! Le soir même, il me volait T»0 mètres d'étoffes. Si du moins il s'en lut tenu là!

Trois rudes marches de huit heures m'amenèrent à ^oinbo-Comho, petit village de cinquante habitants, L'asiiect du pays ne varie pas : c'est tou jours la même plaine immense; seulement les grands espaces boisés diminuent

278 L'AFRIQUE ÊQUAT0R1ALE.

d'étendue, et les éponges prennent l'aspect de marais desséchés. Beaucoup de sentes fraîches d'éléphants et de buffles, niais peu de gibier. Quelle solitude! quel pays déshérité donnera jamais, malgré son beau soleil, une image plus triste de deuil et de misère?

Le village de Combo-Combo, plus encore que le puri, m'a laissé de ce coin d'Afrique le souvenir d'une tristesse qui ne s'effacera jamais. Les habitants n'ont plus rien d'humain; leurs physionomies farouches, leurs regards déliants les font ressemblera des fauves. Perdus au nombre de cinquante dans ce borna solitaire, ils semblent se défier même les uns des autres; ils sont toujours sur le qui-vive comme un troupeau de gazelles. D'une fourmilière qui domine leurs cases, ils passent leurs journées à surveiller les environs. Le jour, c'est un silence de mort, qu'interrompt à peine la toux creuse des fumeurs de chanvre ou le bruit cadencé des marteaux à fabriquer les étoffes. Les tam-tam sales et défoncés sont oubliés dans un coin.

Toute la nuit, la voix des eunuques aveugles répond aux hurlements des fauves, aux aboiements des chiens sauvages, aux glapissements des renards. Comme des enfants, ils croient conjurer par le bruit la terreur vague dont ils sont saisis, et ne font qu'ajouter à celte impression lugubre.

Des trois jours qui me séparent encore du Bangouéolo je ne rappellerai que la dernière étape. Jusqu'à dix heures nous marchons dans un marais desséché qui se perd dans le sud à l'horizon. Quelques rares bouquets de bois, semés sur des ondulations que l'inondation n'atteint pas, se fondent à 10 milles de nous en une ligne basse et bleuâtre qu'on prendrait de loin pour «les palétuviers. Le sentier, défoncé par les éléphants, et le soleil terride nous mettent à la torture.

Revenu sur mes pas |>our encourager mes porteurs à bout de forces, je les trouve l'un après l'autre étendus à coté de leurs sections, râlant, agivnisanl. Plus un grain de farine, pas un morceau de viande desséchée.

Plus loin, en débouchant dans le huilier, un troupeau d'éléphants prend la fuite, mais je les manque de mes deux coups. Vers midi nous venons camper sur un petit îlot de 25 mètres carrés, après avoir pataugé une heure dans un marais plein de sangsues comme toujours, et qui, devant nous, dans le sud, à plus de 2 kilomètres, se termine par une longue bande de roseaux fourrés. A droite, à gauche, en arrière, la plaine embrasée que nous venons de traverser est tachetée d'une petite bande d'éléphants en file indienne, d'un buffle isolé; tout auprès, des cobes nous regardent immobiles; au-dessus de nos tètes, oies, canards et bécassines se livrent à leurs ébats habituels.

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DERNIÈRE ÉTAPE. 379 Le guide déclare que nous sommes égares. Les baguettes de fusil lui ayant rafraîchi la mémoire, il nous apprend que nous sommes sur le lac même et qu'il ne peut nous conduire dans un endroit plus propice pour mouler le bateau. Ainsi nous nous trouvions sur le lac sans en voir les eaux! Nul doute au reste que cet horizon clair dans le sud ne reflétât le miroir de quelque praude nsippe d'eau; mais quelle était l'épaisseur de eelte ligne de joncs qui nous en séparait? Là était la question.

Des sondages au sud me donnèrent 5 pieds d'eau à 500 mètres de l'îlot.

\ ill.i.' t\v C»iiiIio-CoiiiIm).

Vers une heure, une pirogue apparut dans cette direction. Comme un point noir elle plissait sur la prairie, car le marais en a l'asjMrt; elle s'arrêta un moment à la vue de la fumée du camp, puis s'éclipsa dans les joncs. 11 n'y avait pas de temps a perdre : mes hommes se mirent avec ardeur à monter le canot.

Le IX, vers dix heures, le matériel était prêt et le personnel à son poste. Pendant quelque temps les porteurs nous poussèrent sur la vase comme ils l'eussent fait d'un traîneau sur la place; puis les adieux commencèrent aussitôt que nous fûmes à flot.

« Défie-loi des Vuahisa;ce sont des gent de loin >s dit Tuakali à son ami Ferrouji en lui serrant la main.

A midi, moitié plissant, moitié flottant sur celte prairie submergée, nous

280 L'AFRIOTK fiijUATORlufc.

abordons la muraille «le joncs, haute «le mètres, dense, impénétrable et selendanl à l'infini «lu nord-est an sud-est. A peine avait-elle 20 mètres d'épaisseur, et cependant nous mîmes une demi-heure à nous y frayer un chemin.

« Baharii (le large!) », cria «le l'avanl Wadi-Munié. I n dernier effort, et l'eau libre du lae apparaissait enfin. Nous flottions surir Bangouéolo.

Si j'ai jamais »»lt* embarrassé dans mon voyage, certes c'est à ce momentlà. Au sud et au nord-est, les joncs s'élèvent comme une digue inabordable et jusqu'à l'horizon ; dans l'ouest est la pleine eau, une ligne de mer coupée seulement de deux ou trois colonnes de fumée; pas trace de terre, rien que du soleil, de l'eau et îles joncs!

La brise du sud-est cependant se levait assez fraîche. Je la savais méchante, et, pour ne pas me laisser souvenler, je piquai au sud en longeant la muraille de joncs. Il fallut courir jusqu'au soir pour trouver un |>eu de terre, un petit îlot bas de 20 mètres. Près d'une mauvaise hutte de roseaux, mes hommes m'amenèrent un indigène, fou de terreur, qu'ils avaient déniché étendu dans l'eau. A leur approche il y avait plongé même sa tète, mais sou panache de plumes de coq l'avait trahi.

De ma vie je n'ai vu une mini' aussi effarée que celle de ce pauvre diable. Son premier mouvement fut de déposer à mes pieds tout son bagage, un arc, des Mèches, un vase plein de farine de manioc, enfin une belle peau de loutre ornée à l'intérieur d'un dessin fin comme une broderie. Puis il resta interdit en se demandant ce que nous attendions pour prendre sa tète.

On lui passa des bracelets de perles au nui et aux bras. Alors sa joie devint du délire, il reprit mui arc et ses flèches et se mil à danser devant moi. Ses mouvements saccadés, niais bien cadencés, ne manquaient pas de caractère; à chaque mouvement ses yeux semblaient jaillir de leur orbite écarquillée.

Tout c:> que nous pûmes apprendre de lui fut qu'eu continuant dans le sud nous arriverions à l'île de Kirui ou de Malipa. Je h; fis relâcher. Deux minutes plus tard il délilail dans les roseaux avec un petit tronc d'arbre qu'il avait coulé comme lui pour le cacher.

Kilo fut lugubre celte première nuit sur le lac. A l'extrémité de la langue lie sable où nous étions étendus en plein air, se trouvait un épais paie «le roseaux d'où s'échappaient des bruits étranges : des cris de poules d'eau, d'aigrettes, de courlis, des coassements de l'autre inonde. Crocodiles et loutres grouillaient dans la vase eu froissant les joncs; de grands hérons au vol lourd (lassaient sur nos tètes avec des allures d'oiseaux de nuit; quelquefois nous entendions le renillemeul sonore de l'hippopotame.

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KIRUI. 285 Les roseaux sers de la huile nous avaient donné un peu de feu pour nous protéger; mais, vers Mois heures, nous n'avions même plus celle mince ressource, et le reste de la unit se passa assis sur le sable humide, silencieux, le fusil entre les jambes. Hier j'avais au moins une caravane pour conjurer cet immense isolement. Aujourd'hui «'Ile était réduite à (mil hommes épuisés, qui depuis ce malin me dévisageaient en silence? comme pour me demander si je savais bien où j'allais. Kt cependant, malgré tout, je jouissais profondément de cette solitude.

La journée du 0 nous trouva sous voile bien avant le jour. Quand le soleil se leva, la côte basse de Kirui se dessina vaguement à l'horizon dans le sud sous la forme d'un bouquet île bois qu'on eut dit suspendu par le mirage au-dessus d'une nappe d'argent.

La brise, très pointue et très fraîche, m'ayanl obligé de quitter l'abri des joncs, il fallut essuyer trois heures d'un rude tangage dont chaque coup me faisait trembler pour mon frêle esquif. Sous mes pieds, dans l'eau verdalre, les plantes marines apparaissaient comme autant de serpents noirs entrelacés. 11 y avait juste assez de fond pour nous engloutir tous si le moindre écrou était venu à casser dans l'assemblage des sections.

Vers neuf heures, une autre île dans l'ouest monte à l'horizon. Le lac, hier d'une étendue infinie, semble se resserrer considérablement. Comme nous approchons, Kirui se dessine plus nettement. La côte, élevée à peine de 5 mètres sur le lac, mais touffue, verdoyante et bien boisée, déjoue heureusement toutes mes conjectures. A un kilomètre, quatre ou cinq villages apparaissent, semblables à des agglomérations de ruches plaquées sur les pentes dénudées de la côte; au bord de l'eau, l'animation est extraordinaire : une multitude de points noirs affolés se concentrent sur le point où nous paraissons vouloir aborder. On vient à nous : trois pirogues embarquent lames sur lames, mais n'en mameuvrent pas moins avec une habileté et un ensemble remarquables. Elles sont à trois portées de fusil; nous leur crions en kiemba d'approcher. Autant vaudrait demander la tète des piroguiers.

La foule, composée d'environ quatre cents hommes, semble plutôt terrifiée qu'hostile. À 50 mètres du rivage je m'arrête un instant pour entrer en pourparlers avec eux, chose d'autant plus délicate que le kiemba se trouve être à peine compris. L'entretien dure une heure; le chef, un assez brave homme en apparence, veut me voir accoster tout de suite, mais ce conseil soulève dans la foule des murmures désapprobateurs.

« Je veux bien croire, me crie-l-il, que lu ne viens pas faire la guerre.

an L'AFRIQUE ÊOUATORJALB.

mais, quand Ion frère est venu (Livingslone) il y a longtemps, il a comhallu Matipa, et nous avons peur de te recevoir.

— Mon frère n'a jamais combattu Matipa, qui cependant s'est montre très mauvais pour lui. Pourquoi lui refusait-il des pirogues?

— Comment sais-tu cela, puisqu'il est mort dans le sud?

— Je sais de plus qu'à bout de patience il a effectivement tiré un coup de fusil, mais n'a tué personne. »

Ce fait était connu de tous. Ils parurent surpris. A la fin on me |>ermil décamper un peu en contre-bas du village, devant mon canot, dont je ne m'écartais pas.

L'après-midi se passa avec assez de calme à recueillir des renseignements. Les indigènes se montrèrent conciliants et apportèrent des vivres en quantité; ils avaient peur que je ne leur glissasse entre les doigts, et attendaient, pour être maîtres de moi, que tous les environs eussent rallié. Je pris le change sur leurs intentions, au point de permettre à Hassani d'aller tirer un buffle tout près de là. Le buffle fut tué, mais quand je demandai aux habitants d'aller chercher la viande, tous refusèrent, et, comme je ne pouvais diviser mon monde, je fus réduit à la leur abandonner en entier.

L'île de Kirui n'est séparée de Matipa (pie par un marais peu profond.

Matipa, célèbre par le séjour de Livingstone, n'est elle-même qu'une presqu'île, qui d'ici fait l'effet d'une terre basse et boisée, accolée aux joncs de la côte. Si des buffles franchissent l'isthme qui la sépare de la terre ferme, les indigènes ne le peuvent pas sans pirogue ; aussi les Vuabisa, propriétaires de toutes les embarcations de la côte, sont-ils parfaitement à l'abri de leurs ennemis les Vuaemba.

Il y a quelques années, ces îles étaient à peine peuplées; mais la dernière guerre de Kétimkuru y a pourchassé en foule toute la tribu des Vuabi>a, qu'il croyait détruite. Aujourd'hui la population est dense, mais l'état «le guerre va l'éclaircir de nouveau.

Matipa, grand chef de toutes les îles du lac, vient de mourir, et, suivant l'antique usage, toutes les tribus sont en guerre. La succession au trône vacant va même devenir pour tous les sous-chefs un excellent prétexte de me rançonner: celui qui possédera le plus de mes cadeaux réunira le plus grand nombre de partisans.

Bien que parlant un dialecte différent, Vuabisa et Vuaemba sont «le même race. Les premiers , cependant, semblent d'allure moins hautaine. Ils sont bien plus pittoresques dans leurs vêlements de peau, mieux appropriés à leur allure sauvage que les lambeaux d'étoffe crasseuse de lleinlta.

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