‹ Les lacs de l'Afrique équatoriale; voyage d'exploration exécuté de 1883 à 1885Chapitre 49 sur 119 · EXIGENCES DU CHEF · texte numérisé non relu

EXIGENCES DU CHEF

Los rumines des chefs si- revêtent de peaux de loutre, aussi grandes, quoique moins fourrées, que les plus belles peaux de l'Islande. Les esclaves portent de préférence des peaux d'antilope de marais, qui viennent du sud en grandes quantités.

Dans leur construction, les villages ne diffèrent pas de ceux de l'Ucmba ; néanmoins ils sont plus propres, étant pour la plupart construits de l'an dernier.

Arrivé ii Kirui. (Voir p. 285.)

Sur les bords de l'eau poussent quelques méchants bananiers, mais toujours sans bananes. Knlin le sorgho, le maïs, la patate, les arachides se rencontrent en abondance. L'intérieur de l'île semble moins boisé que les bords; ce qui me le fait croire, c'est d'abord que Hassan i a tué son buffle dans de grandes herbes desséchées ; puis, meilleure preuve encore, c'est que les indigènes vont chercher leur bois mort à de grandes dislances et en pirogue, pour ne pas dépouiller 1rs enviions.

Ces pirogues sont nombreuses, j'en compte autour de mou bateau une douzaine pleines de curieux ; toutes sont 'minces, effilées et surtout admirablement manœuvrées. Le chef, qui me cajole encore, me donne le soir le spectacle d'un»' joule vraiment for! curieuse. Son obligeance ne va cependant pas. jusqu'à me fournir les renseignements

m L'AFRIQUE ÉIJUATORIALE.

que je lui demande, et je n'ai pas encore pu savoir où sonl les bouche!» du Chamhézi.

« Tu le sais mieux que moi», me dil-il d'un air malin. «Tu arrives ici tout seul, conduit par IcMungu (Dieu), et lu me questionnes? »

Pendant la nuit les indigènes vinrent en foule des environs, et, le lendemain matin au jour, le chef me tit brusquement connaître ses prétentions.

« Te ti-jures-lu, Msungu, que je vais me contenter des trois étoffes que lu m'as données hier? J'aurais la chance de l'héberger et je n'en profiterais pas pour me faire nommer à la place de Matipa! Tu dis que tu Deviens pas faire la guerre, mais Kélimkuru est notre ennemi, et il l'envoie certainement pour nous combattre ! »

Quand le soleil fut haut, l'hostilité de la foule était à son comble; au chef du village s étaient joints tous ceux des environs, réclamant chacun un cadeau de 20 ou k25 mètres d'étoffe riche. Deux espèces d'halluciné-, ou simulant la folie, venaient en leur nom m'insulter jusque sous la voile qui me servait de tente.

« Donne-nous ton bateau, tes étoffes, tes perles, ou nous les prendrons, criaient-ils; les fusils (mes mousquetons) sont des jouets d'enfants, nous ne les craignons pas. »

Vers neuf heures se produisit une petite diversion. Dix pirogues arrivant de chez Matipa venaient d'accoster, montées chacune par dix guerriers. Sou> je ne sais quel prétexte, la foule se rua sur ceux-ci. Il s'ensuivit une mêlée générale et sanglante, qui en laissa trois ou quatre à terre. Le long maneno qui suivit nous donna quelque répil jusqu'à la nuit. A cetle heure un gros parti vint camper entre le village et nous pour nous empêcher «V fuir.

Mais la nuit était obscure; les feux, faute de combustible, s étaient éteints peu à peu. A trois heures je lis embarquer doucement tout mon léger bagage, et au petit jour nous étions à (loi, narguant les indigène-, qui poursuivirent de leurs cris de rage la proie qui leur échappait.

On ne saurait croire combien de pareilles journées sonl fatigantes. Atw mou bateau et mes huit hommes, dont le sort était maintenant lié au mien d'une façon irrévocable, j'étais certes bien tranquille, mais celle tension d'esprit de chaque instant, ces nuits sans sommeil m'étreignaieiil K cerveau. Quant au Noir, il vit dans une excitation perpétuelle, comme b salamandre antique dans le feu.

Je savais que la passe' entre l'île de Kirui et la presqu'île de Matipa élail impraticable, et, certain d'ailleurs que les bouches du Chamhézi, que

NAVIGATION SUR LK BANGOUÉOLO. 287 je désirais voir, ne se trouvaient pas là, je contournai l'île de Kirui dans l'ouest.

Toujours favorisés par la brise du sud-est, aussi constante en cette saison que les alizés, bien abrités de plus par la terre, nous ne mimes que six heures à arriver à la pointe sud.

La cote, toujours basse, mais luxuriante de verdure, défilait en entier sous nos yeux. Devant chaque village la voile soulevait un hurlement nouveau: je n'ose affirmer s'il était hostile, mais nos salutations amicales restèrent sans écho. Quelques-uns de ces villages étaient entourés d'un borna qui venait jusqu'au lac, [tour qu'il fût jwssible d'y puiser de l'eau en cas d'attaque. D'autres étaient en construction. Nous en comptâmes vingtcinq, de quinze à vingt huttes en moyenne chacun. Jamais je n'avais vu dans mon voyage une population aussi dense.

Le village où je campai ce jour-là se montra de bonne composition : ce (jue je m'expliquai par l'absence de mâles. Pr évenus de mon arrivée, ils s'étaient transj>orlés en masse au nord de l'île pour me voir ou pour me piller.

Les renseignements que me donna le chef me plongèrent dans un profond étonnement; aussi passai-je l'après-midi à les contrôler en questionnant de nouveaux arrivants, qui n'avaient pas eu le temps de se concerter entre eux pour me tromper.

Il en résultait que l'embouchure du Chambézi était obstruée par un océan de joncs, où je devais mourir de faim avant d'arriver à la rivière. En suivant cet obstacle ini|>énélrablc et que je voyais très bien se perdre au sudouest dans un horizon d'eau, je devais arrivera la pointe de Kawendé, qu'on me représentait comme la terre ferme. Là je trouverais la Louapoula, qui, bien loin de se rendre chez Cazembé, que les naturels ne connaissaient pas, s'enfonçait dans le sud. Celte dernière assertion, après les affirmations positives de Livingstone, me trouva incrédule, mais plus tard il fallut bien en reconnaître l'exactitude.

Toute la matinée du 12, nous défilâmes vent arrière devant la muraille de joncs, qui de bout en bout est impénétrable. Plantés dans 4 mètres d'eau, ils émergent encore de 5 mètres, partout serrés et compacts. De la téta du mat on les voit se perdre dans le sud-ouest à des distances que l'œil ne peut atteindre, et sans un seul arbre qui les jalonne.

Vers dix heures seulement, la pointe de Kawendé parut à l'horizon; à midi nous accostions dans un endroit désert et élevé seulement de 5 à 6 mètres au-dessus du lac. A 100 mètres de la pointe, la muraille de roseaux se coudait brusquement pour courir parallèlement à la côte, au

sud-ouest, laissant entre elles (Unix une nappe d'eau lilire qui avait d'autant plus ressemblance avec une rivière que le murant était parfaitement établi. M'étant laissé dériver au lil de l'eau, je me trouvai bientôt entre deux épaisses murailles de roseaux, écartées l'un de l'autre do <S0 mètres.

Il n'y avait pas de doute possible : j'étais sur un déversoir du lac, et comment supposer qu'il en existât un autre dans le nord? Celle découverte me plongea dans une profonde stupéfaction. LivingStone aurait-il pu com-

lifiili- devant la manille èr joncs.

mettre une erreur pareille? Telle chaîne de collines de Bisa qu'il place au sud du lac, je n'en voyais pas trace, et cependant je devrais en être tout près.

Pour en avoir le cœur net, je me lançai, le I i, le loup de la cote nord de Kawendé. Dans celte direction je fus bientôt arrêté, non pas par les jour* qui s'étendent comme un lilel à mailles serrées devant l'embouchure «lu Chambézi, mais par un marais sans tond. Force rue fut de piquer au nord" ouesl vers une nouvelle terre basse qui venait de poindre à l'horizon.

Nous accostâmes la plage sablonneuse par une brise démontée ; à plusieurs reprises les lames embarquèrent par l'arrière. Nous nous trouvions dans l'île de Baxvara. d'un aspect tout différent de celle de Kirui.

Sur la côte, qui court directement au nord-est, pousse une ligne d'assea beaux arbres dont les racines baignent dans l'eau. Derrière ce rideau, l'île.

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uniformément plate, n'offre qui* l'apparence désolée (l'une immense étendue de chaumes jaunis. Trois heures de recherches n'amenèrent que la découverte d'empreintes d'hippopotames. Cependant, grâce aux canards, assez nombreux, nous eûmes le soir dos vivres.

Le lendemain après midi (car j'avais voulu prendre une latitude) je m:' remis à longer la rôle do Bawara, <|ii î n'est qu'un vaste désert, en partie submergé pendant la massika. A la tombée de la nuit nous (romaines pourtant un champ de patates, où je campai. I ne vingtaine d'indigènes,

Indigènes de la point»* il»- Bttfrara.

rassurés par notre petit nombre, consentirent à s'approcher et à nous vendre quelques vivres. Impossible au reste do tirer d'eux autre chose que l'éternelle réponse. :

" Pourquoi nous questionner Puisque tu es arrivé iei seul, lu mimais le pays aussi bien que nous. »

Le 16 juillet, en débarquant de la pointe nord de Bawara, l'île de Kisi nous apparut dans le nord-ouest. Toujours poussés par la brise du sud-est, nous v arrivâmes en moins de deux heures. Au cours de «.Ile traversée, le lac devient plus profond : pour la première fois, les herbes marines s'enfoncent jusqu'il disparaître ; l'ile elle-même, d'aspocl assez désolé, bien que plus peuplée que Bawara, émerge <le '20 mètres au-dessus des eaux.

Pour plus de tranquillité, je campai loin d'un |ietit village qui m'était

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apparu dans l'est : ce qui n'empêcha pas les indigènes d'accourir au nombre de quatre-vingts à cent, aussi menaçants que les autres. J'ai déjà dit qu'ils ne revêtent que des peaux de bêles. L'arc est leur arme préférée, mais tous ont également une longue lance, dite lance à éléphants, année d'un fort contrepoids en fer à la pointe opposée.

Les femmes se rasent généralement le haut de la tète. Derrière, les cheveux nattés, graisseux, rouges de teinture, retombent sur le cou en chignon volumineux. 11 ne faut pas moins de trois jours pour confectionner eotlc coiffure compliquée, garnie de peignes et de longues épingles de cuivre. U's hommes adoptent aussi cette manière de se coiffer; mais le plus souvent ils se rasent en partie la tôle, n'y laissant subsister que deux ou trois touffes irrégulièrement disposées.

Tout heureuv de me trouver sur un point qui dominait le lac, je prolilai, pour quitter mon camp, d'un moment où la foule était retournée au village alin d'y porter mon cadeau au chef. J'emmenai comme otage un msagira, qui devait répondre sur sa tète de tout ce qui arriverait à ma petite trouj>e.

Parvenu au point le plus haut de l'île, mon guide me montra tous les environs, Kisi, Bawara, Kirui, puis une ligne basse à peine plus éloignée que les îles précédentes; dans l'ouest, le pays des Vouaoussi, peuple farouche; au nord, les Klals de Miombo, puis les Vuakissinga; enfin, loin, bien loin, si loin qu'il en avait à peine entendu parler, Cazembc, roi du Lnnda. Sur la Louapoula sa réponse fut concluante.

« Comment, tu en viens et lu demandes où elle est ?

— Où va-t-elle?

— Loin, bien loin dans le sud ; puis on dit qu elle remonte au nord en passant seulement à huit jours de marche d'ici dans l'ouest. Si lu veux la suivre, tu mourras dans les pierres (cataractes), cl si lu veux cou|x»r court dans l'ouest en traversant les Vouaoussi, tu seras massacré. »

C'était donc là le Bangouéolo! 20 milles d'eau libre, au lieu des 00 milles indiqués par Livingslone. El la Louapoula, au lieu de me rapprocher de ma caravane, allait m'en séparer par des centaines de lieues. Aujourd'hui j'ai pardonné à l'ombre du grand voyageur, mais ce jour-là je l'ai maudit comme on maudit un génie imposteur.

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