CHAPITRE XV
Sur la Louapoula. — L'arbre de Singa. — Immense troupeau d'antilopes. — Dans lea roseaux. Descente du fleuve. — Attaqués par les Vouaoussi. — Faits prisonniers. — Séjour à Kawendé.
Comme j'achevais d'inscrire mes relèvements, des cris venant du camp frappèrent mes oreilles : je rebroussai chemin à la haie. Au liant de la pente sur laquelle j'étais campé, un parti d'indigènes défila devant nous en hurlant. Le msagira voulut fuir, mais Hassani et moi nous le saisîmes chacun par un bras en tirant nos revolvers. La voile avait disparu, tout mon bagage venait d'être embarqué à la hâte. Mes sept hommes, agenouillés derrière des mottes de terre, le fusil épaulé et bien alignés, protégeaient le bateau contre la foule ameutée.
« Approchez donc, bandes de femmes, criait Ka m na, et vous verrez si ce sont des fusils pour les enfants. »
Je ne pus m'empècher de complimenter Farraji sur l'intelligence et la promptitude de ses dispositions. II m'expliqua qu'aussitôt après mon départ les indigènes étaient revenus en masse, l'arc bandé, et, sous prétexte que mon cadeau n'était pas suffisant, avaient menacé de tirer.
Il fallait partir au plus vite, bien qu'il fil presque nuit.
« Mon ami, dis-je au msagira, des queslions de cette importance ne peuvent se traiter qu'avec le chef lui-même; je vais donc me rendre au village même avec mon bateau.
— Il va fuir, hurla la foule.
— Non, je ne fuirai pas : comme otage, d'ailleurs, je vais vous laisser Hassani, qui gagnera avec vous le village par terre pendant que nous le gagnerons par eau. »
Hassani, prévenu, resta en effet à terre, aida même à pousser le bateau dans lequel nous étions tous embarqués, en ayant soin de le faire tomber
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ni travers parallèlement à la côte,. ..puis il nous rejoignit en litiis enjambées, pendant que nus fusils s'abattaient dans la direction de la fouir, qui seclipsa dans les buissons. Comme nous installions les avirons, deux flèches vinrent mourir près du boni; je défendis de riposter.
Aussitôt que nous fûmes débarrassés des sauvages de Kisi, ma dérision fut prise. Je n'avais plus rien à faire sur le lac, dont tous les habitants me repoussaient. J'étais pour toujours séparé de ma caravane par la tribu de> Vuakissinga, car si, sur mon bateau, j étais maître du lac avec mes huit hommes, à terre j'étais à la merci des indigènes. Mieux valait l'inconnu qur la crrlilude d'être massacré; je me décidai donc à suiviv la Louapoula : peut-être devais-je trouver dans le sud une caravane portugaise de Saint' Paul de Loandn.
A minuit nous rampâmes à la pointe nord de Bavvara.
Le 17 je traversai le lac dans sa plus grande largeur d'eau libre, pour revenir camper à Kawcndé.
Le IS nous nous lancions sur la Louapoula. Toute cette matinér. la rivière, sans sortir des deux murailles de jours qui l'enserraient, ne s'écarta guère de la côte de Kawendé, que nous apercevions par intervalles. Elle avait 70 mètres de largeur, (> mètres de profondeur, et se tordait mille fois sur elle-même; aussi fimes-nous peu de route. Dans le sud et dans l'est s'étendait à l'infini l'océan de joncs, toujours impénétrable.
Deux ou trois pirogues passèrent rapidement, tandis que nous campions. Dans celle solitude immense elles défilaient comme les lûtes de loutre qu'on apercevait de temps à autre à la surface. A la nuit elles revinrent au nombre de six à sept, portant chacune deux indigènes, qui, chose rare et singulière, si» montrèrent de bonne composition : du moins, moyennant quelques présents, se déridèrent-ils à nous l'enseigner.
« La Louapoula, me dirent-ils, court d'ici au sud dans des joncs sans limites où tu mourras de faim au bout de trois jours. Son parcours d'ailleurs se trouve obstrué à trois endroits où elle passe sous les herbes. Ce que lu as de mieux à faire, c'est de longer la terre dans les marais, par un sentier que nous le montrerons demain. Vers midi vous arriverez au village de Kapata. »
(le soir-là Ilassani tua un bubale : j'en donnai la moitié aux indigènes, qui consentirent à coucher près de nous, seul moyen de les avoir le lendemain.
Uuelle navigation que celle du 19! Après avoir franchi la muraille de joncs, nous étions entrés dans une prairie immense, submergée sous trois pieds d'eau. Pendant six heures nous avions filé cinq numds dans une voie
SUR LA LOUArOULA. m
li peine tracée. Un observateur placé par le travers à 10 mètres eût certainement pris noire embarcation pour un bateau à roulettes. Sur la droite, la côte basse était très boisée et verdoyante; mais, à gauche, des joncs, rien que des joncs jusqu'à l'infini.
Le village de Kapala, considérable pour la contrée, car il contient bien dix huttes et trente habitants, était séparé de la côte par une grande plaine boueuse où mon bateau ne pouvait pénétrer. Dans l'impossibilité de camper auprès, je poussai jusqu'au village de Kisamba, comprenant trois huttes seulement, mais établi sur une falaise bien sèche.
En fac* de nous, dans le sud, s'étendait une petite nappe d'eau libre; dans le sud-ouest, un bras s'enfonçait assez, profondément au nonlouest. Je m'informai si par hasard il n'irait pas rejoindre le lac Bangouéolo : mais pour la troisième fois on m'affirma que Kawendé n'était pas une île.
Je tuai, à 500 mètres du village, un cléatrayue de» roseaux, animal qu'on trouve rarement à tirer dans un endroit découvert. Ilassani m'assura avoir tiré un zèbre, fait d'autant plus curieux que chez les Vouaoussi c'est un animal inconnu.
Les indigènes de Kisamba se refusèrent absolument à me donner un guide. Depuis l'avant-veille j'entendais beaucoup parler d'un village nommé Singa, situé dans le sud, c'est-à-dire au milieu des roseaux, mais facilement reconnaissable à un grand arbre, le seul point de repère de cette immense superficie de joncs.
Le 23 je parlais à l'aventure, à la recherche de cet arbre mystérieux. Pendant les sepl jours qui suivirent, il fallut lutter contre ces joncs damnes, nous ouvrir une roule pied à pied dans cet enchevêtrement de racines, de roseaux et de nénuphars. Et cependant jamais, dans tout mon voyage, je n'ai eu à ma disposition tant de gibier et de poisson, tant de vivres frais et en telle abondance. Singa doit sa notoriété à la quantité de peaux qui s'en exportent, peaux qui forment presque à elles seules les vêtements de tous les habitants de l'ilc.
L'arbre de Singa nous apparut enfin après quarante-huit heures d'un travail de forçat, qui ne nous avança pourtant que de quelques milles. Si la situation de ce géant végétal, jeté comme un champignon sur celle immense prairie, semble extraordinaire, plus extraordinaire encore est le campement des indigènes qui se trouvent en cet endroit.
Nous sommes à la tète d'une immense lagune dont l'aspect diffère à peine de celui du marais, si ce n'est que les joncs sont courts et qu'on y marche à |>eu près à pied sec. Les huit ou dix cases qui composent le
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village sonl misérables cl effondrées. Le sol esl tapissé d'arêtes do poissons. Quelques lilels sèchent sur des piquets; de longues lances de bois, posées contre les huttes, servent à la chasse, dette chasse se l'ait à l'aide d'une trentaine de chiens sauvages, galeux, en ce moment étendus au soleil, ou se disputant à grands coups de dents des débris de cornes, d'os ou de peaux exhalant une odeur nauséabonde.
Mais quel merveilleux pays de chasse! L'Algérie, même avant la conquête, dans ses eaux ou dans ses fourrés, n'offrit jamais de pareilles ressources, plume ou poil. A 800 mètres dans le sud, l'horizon se trouve littéralement fermé — je n'exagère rien — par une bande d'antilopes, qui compte certainement plusieurs milliers de tètes. Au repos, sous ce soleil embrasé, ce long troupeau, compose de trois espèces principales, à en juger par la teinte des robes, forme nu demi-cercle autour du v illage, sans se préoccuper des habitants qui vont et viennent.
N'ayant pu en approcher, je me contente de dire que les capricornes à pieds noirs forment la majorité de celle multitude animale, car leurs cornes se comptent par centaines au village, line autre espèce très commune a la fourrure (car la robe de ces antilopes n'est pas autre chose) d'un fauve noirâtre sur le dos et d'un blanc éclatant sous le ventre. Ce contraste de blanc et de noir donne au troupeau à cette dislance l'aspect d'une immense bande de zèbres,
La nuit, le gibier se rapproche des cases, qui circonscrivent une petite cour de 10 mètres carrés. I n animal enlre-l-il, les trente chiens, sautant hors des bulles, le cernent à la fois, el l'indigène, armé de sa longue lance en bois, n'a plus qu'à l'achever au milieu du cercle. On en tue eu moyenne deux chaque nuit.
Jamais je n'ai vu les indigènes plus chélifs el se rapprochant autant de la hèle. Ils ne sonl pas méchants, «lu rote, el sûlll à peine vingt-cinq. Le chef, après s'être convaincu que je ne venais pas pour le massacrer, me supplia deux heures durant de lui... digérer les perles que j'avais bien certainement dans mon estomac.
l'as un grain de farine, pas une racine de manioc, pas une branche de bois mort!
Je ne détaillerai pas les incidents des cinq journées qui suivent el qui intéresseraient peu le lecteur : je nie contente de résumer brièvement les souvenirs qui m'en restent; je rappelle tout d'abord que je continue à suivre la lagune, me frayant une roule connue je jieux dans cette immensité de marais.
Quelquefois (et ce sonl des heures de repos, celles-là) nous courons sur