‹ Les lacs de l'Afrique équatoriale; voyage d'exploration exécuté de 1883 à 1885Chapitre 52 sur 119 · DESCENTE DU FLEUVE. Î · texte numérisé non relu

DESCENTE DU FLEUVE. Î

la rivière tu poux le sauver, aussi sont-ils allés l'attendre au haut des cataractes.

« Tu n'as pas l'air d'un mauvais homme, ajoutc-t-il : laisse-moi te dire que tu as tort d'aller chez les Vouaoussi. Les chefs de l'ilala et du Bisa ne sont pas méchants, mais les Vouaoussi te tueront. »

Il parle avec un tel accent de vérité, que je lui laisse la moitié de ce qui me reste d'étoffe : à être pillé, mieux valait laisser mon bien entre des mains relativement honnêtes.

Interrogé sur Livingslone, il me dit qu'il y a bien longtemps (vingt ans, pour ces gens-là, c'est un siècle) sa caravane avait passé, portant son cadavre; mais lui-même habitait alors un autre village assez loin et ne l'avait pas vu. Kilambo, où était mort le grand maître, se trouvait à deux jours de marche dans le sud-est.

« Mais, lui dis-je, puisque sa caravane a traversé les Vouaoussi, je passerai bien, moi.

— Sa caravane n'a pas traversé les Vouaoussi, qui habitaient alors à Mombottouta, dans le sud. De chez Msiri, qui est tout près dans l'ouest et où elle a traversé la Louapoula, elle a piqué snr Kawendé et les filais de Miombo en longeant le lac. Aujourd'hui tous ces pays sont sous la domination de Méré-Méré ou Mirambo, homme méchant et cruel qui maintenant habite loin dans le nord. »

Cette nuit fut glacée; au lever du soleil le thermomètre marquait 6° et les herbes étaient couvertes de givre; à neuf heures il marquait 16% à midi 25°. « Si tu ne meurs pas de faim, m'avait dit Kélirakuru, tu mourras de froid. » Ni l'un ni l'autre de ces maux ne me menaçait, mais je n'en valais pas mieux.

Avant de me mettre en face des farouches Vouaoussi, qui devaient manger mon bateau et mes hommes, la Providence me ménageait trois jours de tranquillité sur cette Louapoula, hier obstruée d'herbes, demain eoupée de cataractes.

Le fleuve, large ici de 120 à 300 mètres, d'un courant majestueux et rapide, serpente au milieu des collines couvertes de bois, que les feux des grandes herbes ont teintées de rouge et d'or comme dans nos paysages d'automne en Europe. Sur les rives, un rideau d'arbres élevés et vigoureux nous cache quelquefois l'horizon, mais s'ouvre ailleurs sur des plages herbues, où des bandes d'antilopes nous regardent défiler sans même prendre l'éveil.

Le second jour, nous traversâmes un étang entouré de collines que le soleil levant dorait de ses feux et faisait surgir des ombres bleuâtres du

r»00 L'AFRIQUE ËQUAT0R1ALE.

matin. Sur ses bonis paissaient silencieusement un troupeau de buffles cl un autre de cobes, tandis qu'au milieu une bande d'hippopotames se livrait à ses grandes ablutions.

1-e «il juillet, vers midi, nous déboucha un brus<|uement sur une île rouverte d'arbres géants, et qui rompit il le courant en deux. A la tète de l'île se trouvait un petit camp de pécheurs, une hutte malpropre et quelques établis pour faire sécher le poisson. On avait fui à notre approche, mais on avait laissé les chiens. Les prendre en laissée! poursuivie leurs maîtres fut l'affaire d'un instant, et mes hommes me ramenèrent bientôt un sauvage qui, une fois couvert de nos perles, consentit à parler. Mombottouta, nous dit-il, n'était [dus qu'à une heure de nous, et les Youaoussi, en grand nombre, nous attendaient dans les environs.

Sur ees entrefaites arrivèrent, remontant le courant, six pirogues lourdement chargées pour la pèche à l'hippopotame. Elles s'arrêtèrent un instant à la vue de mon bateau, et, sans paraître trop surpris, les naturels qui les montaient reprirent en silence le (il de l'eau pour prévenir leur tribu, .le me lançai aussitôt à leur poursuite.

Hue heure après, le courant devenant de plus en plus rapide, nous dédiâmes sur la rive gauche, à une allure vertigineuse; puis brusquement, à un détour, une rangée de rapides apparut, barrant le fleuve d'une ligne blanche sur une longueur de mètres, et faisant un vacarme épouvantable.

Vers la nuit, quelques indigènes se mon lièrent dans les roseaux île la rive droite, mais le mugissement des brisants rendait impossible toute communication. Nous avions réussi à franchir la première ligne des rapides, qui recommençaient en aval, plus bruyants et plus éciimeux qu'en amont.

Comme le jour paraissait, nous reprimes notre tâche de forçats, pour nous déhaler péniblement le long «les buissons qui garnissaient le rivage. A ce moment les indigènes, toujours très nombreux sur la rive droite, surgirent de notre côté, et tous en masse se précipitèrent vers nous en poussant leur cri de guerre. Ne pouvant mener de front et la défense et le halage. je poussai en plein dans les lapides, au risque de tout briser, pendant qu'une volée de (lèches se perdait dans les branches au-dessus de nos tètes.

Ile ma vie je n'avais assisté à pareille scène. Kmpoignés comme un bouchon de liège par ce courant vertigineux, nous pirouettâmes deux fois sur nous-mêmes, avant d'avoir armé les avirons, puis nous partîmes à la dérive avec une force irrésistible. Les pointes de rocher défilaient comme en rêve: les lames, courtes et blanches d'écume, déferlaient en tourbillons. Impossible de me faire entendre dans ce tintamarre infernal; il fallait nager

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