‹ Les lacs de l'Afrique équatoriale; voyage d'exploration exécuté de 1883 à 1885Chapitre 53 sur 119 · ATTAQUÉS PAR LES VOUAOUSSI · texte numérisé non relu

ATTAQUÉS PAR LES VOUAOUSSI

cependant, pour laisser au gouvernail loulc son action; un faux coup de barre, et nous étions brisés comme verre.

A un tournant où l'eau se calmait un peu, nous apparut une nouvelle ligne d'écume; de plus bas nous arrivait un grondement sourd de cataracte qui dominait tout ce tumulte.

C'était Mombottouta, c'est-à-dire la mort à courte échéance si je restau, sur le fleuve. J'ordonnai donc d'accoster la rive, une plage sablonneuse, couronnée d'un petit escarpement couvert de buissons, et nous attendîmes.

En mojns d'un quart d'heure la bande hurlante des Vouaoussi était sur nous, au nombre de trois cent cinquante ou quatre cents; vingt-cinq étaient armés de mauvais fusils, le reste de flèches. Sans autre préambule, les bandits entamèrent leurs danses de guerre, ce pas africain bien connu, qui grise mieux que le meilleur alcool, et consiste surtout à soulever avec les pieds des nuages de poussière, pendant que les bras se tordent en mille contorsions et que le gosier pousse ses notes les plus sauvages.

« Mes amis, leur cria Farraji, nous avons faim; donnez-nous un peu de farine, nous vous donnerons de la viande. »

Le calme se rétablit un instant, suivi bientôt d'un éclat de rire ;

« Où allez-vous? Croyez-vous traverser ainsi le pays des Vouaoussi sans leur payer rançon ? Vous venez faire la guerre?

— Nous ne faisons la guerre à |M*rsonne, nous suivons la Louapoula.

— Mensonge! vous avez tué tous les habitants de Kisi (ce qu'on gagne, ô mon Dieu, à recevoir des coups sans les rendre) et vous allez porter secours à Msiri1, notre ennemi, qui demeure de l'autre côté «le la Louapoula. Vous n'êtes pas des gens de la côte, mais des Vunyamuézi ; regardez plu tôt », lirent-ils en s'approcha ni de Farraji. (Farraji, né dans l'Uganda, avait effectivement les incisives supérieures arrachées.)

Tout fiers de celle décou verte, les bandits recommencèrent leurs danses avec un entrain nouveau. A ce moment, l'un d'eux til trois pas dans notre direction avec ce sourire cynique et gouailleur qu'ils prennent dans les grandes circonstances. Tranquillement il s'agenouilla, plus tranquillement encore il me coucha en joue de son long fusil.

D'un bond j'étais debout, le tenant au bout du mien. Je ne sais quel est le saint nègre qui l'a sauvé. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au moment où j'appuyais sur la détente, il se produisit une telle bousculade que, plutôt

1. .Msiri est un Vunjamuézi installe depuis quelques années au K.it nu, avec un {{ros parti «le gens «le Tabora, qui, comme dans l'Unianembé, ont l'usage de s'arracher les incisives delà mâchoire supérieure.

r,Oi L'AFHIOIK KHI ATOniALK.

que de tirer dans le las, je relevai mon arme. Alors, «le* buissons où tous s'étaienl éclipsés, s'éleva un hurlement immense, pendant que quelques malheureuses flèrhes venaient tomber près «le nous. Convaincu maintenant que les indigènes n'avaient pas de poudre, je me retirai à l'extrémité «l'un»* |H*tite langue d<- sable d'où nous commandions tous les environs. Là non* attendîmes, en envoyant de temps à autre dans les buissons une balle perdue quand les Mèches étaient trop nombreuses.

Vers le soir, un nouvel arrivant, qui semblait de quelque important»', nous interpella, de derrière un arbre.

« Je suis envoyé par Mirambo, me dit-il, pour te ramener mort ou \if : à loi de choisir. Livre-nous ton bateau fies indigènes croyaient mon bateau

en métal malléable, dont ils pourraient faire des balles), tes fusils et tout ton bagage : alors nous ferons l'échange du sang et nous te conduirons s;iin et sauf chez Mirambo. »

Je restai impassible; mais, à la nuit, la situation n'était plus Icnable. Jusque-là mes hommes étaient restés silencieux, me traduisant île temps à autre les lambeaux de phrases qui venaient frapper leurs oreilles. Leindigènes avaient allumé de grands feux sur la rive; acculés aux rapides, ne pouvant plus traverser la rivière, nous n'avions pas même, hélas! une branche de bois mort.

« Moi, je suis las d'avoir peur, dit Saïdi en s'étendanl sur le sable à côté de son fusil.

— La viande commence à sentir, et depuis huit jours nous n'avons pa> un gramme de farine dans le ventre, ajouta Kamna-

— Mailre, me dil carrément Farraji, ces indigènes ne sont pas de> hommes. Nous ne sommes pas des femmes, nous n'avons pas peur de mourir, mais nous aimons que ce soit fait rondement. Ces sauvages vont nous tuer en détail : mieux vaut, demain malin, nous lancer avec le bateau et mourir d'un coup dans les cataractes.

— Mes amis, leur répondis-je, vous parlez comme des enfants, el vous voulez mourir comme des femmes; peut-être avant peu vous est i nierez- voib heureux d'être en vie au prix de quelques jours de souffrance. NousnaTOB» plus rien à faire de cette rivière, il faut essayer de nous sauver par terre. Si nous «levons succomber un jour, il sera toujours temps de le faire comme des hommes, en vendant chèrement notre vie. »

Celle absence de force morale chez le Noir, celle noie fataliste, devait pendant les jours suivants me donner de terribles inquiétudes. Que uV fois, pour relever le courage de mes hommes, u'ai-je pas dû leur débiter ces mensonges avec un air de confiance qu'il fallait rendre sincère!

FAITS PRISUNNIKUS. 505

Le lendemain les indigènes se montrèrent moins bruyants : ils n'avaient pas mangé depuis quarante-huit heures, car nous étions à deux heures de Kawendo, le village le plus voisin ; puis la fraîcheur de la nuit, autant que l'exercice d'hier, avait jeté un froid sur leur enthousiasme. J'en profitai pour entrer aussitôt en pourparlers avec Kalamho, le msagira qui avait péroré la veille et avec lequel je devais bientôt faire une longue connaissance. A dix heures il en était aux conditions suivantes :

Couché on joue par un bandit. (Voir |». 505.)

m Je te dis encore que j'ai ordre de M ira ni ho de l'amener rhez lui vivant, mais il faut que lu abandonnes ton bateau. De plu> lu nous donneras toutes tes étoiles, tant pour payer le prix «lu sang (nous avions blesse deux indigènes la veille) que pour faire un cadeau à notre chef/Enfin, tu dois nous coder tous tes fusils, qui te seront rendus à ton arrivée par Miramho luimême. Quant aux vivres, lu nous donneras delà viande, cl nous te rendrons de la farine. »

.l'acceptai toutes ces conditions, moins celle des fusils: mais les indigènes n'eu voulaient pas démordre. Il fallait conclure vile cependant : nos estomacs criaient la faim, et j'avais hâte d'elle aux prises avec ma nouvelle situation.

Voilà, lui dis-je, mon bateau cl tout ce que je puis le céder de mon bagage. Quant aux étoffes (il m'en restait fort peu* et aux fusils, je ne dois les remettre qu'à un chef. Allons donc au village, et là nous ferons chaouri. »

500 L'A KHI OIE KJJU ATOHIALK.

Vers deux heures Kalambo accepta ma proposition. Eu quelques minutes mon bagage était bouclé en quatre charges, deux caisses, mon lit el ma cuisine, el je me mettais en roule, escorté de quelques hommes, [tendant que la foule en délire se ruait sur mon hatean. Kilt* ne le brisa pas cependant; le lendemain je le vis arriver au village tout d'une pièce et porté par deux cents bras triomphants!

Celte première marche devait avoir une grande influence sur ma destinée et changer pour un moment l'humeur gouailleuse el insolente «le la population à mon égard. A moitié chemin nous croisâmes un troupeau de cohes ; à 50 mètres je brisai les reins d'un gros mâle qui, par un heureux hasard, resta mort sur le coup. En toute autre circonstance mes hommes eussent couru à la hèle : mais je les arrêtai et je continuai tranquillement ma route.

« Hclou rue-loi, mai lie », ine dit Hassani au bout de cinquante pas.

Tous les indigènes qui m'escortaient, frap|>és d'ahurissement, s'étaient arrêtés dans le sentier. Instinctivement ils s'étaient prosternés le front à terre; puis ils se mirent à danser en se serrant les mains, à s'enlre-croiser les bras et à s'embrasser, et enfin, s'élança ni vers moi, ils vinrent s'agenouiller à mes pieds. J'aurais franchement ri si j'avais eu le cœur à la gaiteé.

Quelques minutes plus tard, la foule, attirée par les coups de fusil, arrivait de la rivière, l'arc bandé; mais, mise au courant delà distanœ prodigieuse à laquelle j'avais tué l'animal (800 mètres au moins, disait-on aux nouveaux venus), elle ne tarda pas à s'enlhousiasmer aussi. Mon entrée à Kawendé fut un véritable triomphe. Il fut, hélas! de courte durée.

Je m'attendais à trouver là le fameux Mirambo, chef des Vouaoussi. mais j'acquis bientôt la certitude que ce grand village qui, l'an dernier, lui serrait de résidence, se trouvait pour le moment abandonné. L'enceinte était considérable, les huttes en ruine presque aussi nombreuses que chez Kélimkuru et disposées enlin comme dans l'Lîemba autour d'un borna central.

Dès mon arrivée eut lieu en plein air une grande conférence. Je m'aperçus bien vite que le chef qu'on me présentait n'avait rien de commun avec Mirambo.

Voilà, lui dis-je, toutes mes étoffes, comme nous en sommes convenus; quant à mes fusils, tu ne les auras qu'avec nos tètes. »

Il yeul un moment de confusion, puis le tumulte s'apaisa plus lot «jue je ne l'aurais cru.

« Mirambo, me répondit le chef, n'a pas de mauvaises intentions contre

SÉJOUR A KWVK.MiK. 307 loi; seulement il veut te voir et l'empêcher d'aller prier secours à noire ennemi de l'autre côte* de la Louapoula. Il veut, de plus, se servir de Lui pour faire porter son ivoire à la côte, car depuis la "lierre nvec le sultan du Katanga, les Portugais ne. reviennent plus chez nous. Mii ambo demeure à trois jours de marche vers le nord. Dans trois jouis tu pourras te mettre en route pour l'aller rejoindre avec une grande caravane que je te donnerai

Arrivée du hatrau à Kawewlé.

comme escorte. Quant à fuir, n'y songe pas; au premier essai nous le déclarons la guerre en masse.

— Vous êtes les plus forts, répondis-je : je reste donc voire prisonnier; mais je vous préviens qu'au premier mauvais traitement nous prendrons nos fusils el nous défendrons les armes à la main tout animal tué contre lequel vous ne vomirez pas nous donner un |hmi de farine. »

Gomme la conférence se terminait, le bruit se répandit que toul ou partie de mes étoffes venait d'èfrc volée par un chef voisin, etchacuii courut aux armes, nous laissant ainsi un moment de répit. La guerre dura trois jours. Dans une première attaque d'un village peu éloigné, deux hommes furent tués; le lendemain, noire camp fut assailli, el il y eut encore trois ou quatre blessés.

Je fus obligé de passer dix jours à Kawendé. Le troisième jour, la foule, lasse de me regarder, était rentrée dans ses foyers; il ne restait plus dans

508 L'A Fit 101 E KIJI ATORIALE.

ce grand village que les cinquante hommes commandés par Kalamboel préposés à ma garde. J'eus le loisir, pendant ce calme forcé, succédant brusquement à l'entraînement du voyage, de faire bien des réflexions, cl elles étaient amères. Que devenaient mes projets? Et mes hommes et moi-même, qu'allait-il advenir de nous? Jamais encore l'Afrique ne m'avait paru si farouche.

Malgré moi, je me sentais gagné et comme pris aux cheveux par ces scènes journalières de vandalisme el de brigandage. La lutte perpétuelle, les nécessités constantes de milieux aussi violents, sollicitent peu à pou les mauvais instincts du plus honnête homme, et j'avoue franchement que si je ne volais, ni ne pillais, ni ne tuais, ce n'était plus en vertu de principes de morale supérieure, mais simplement pour garder mon prestige aux yeux de mes hommes. La morale, l'honnêteté, l'honneur! toutes choses superbes dans une société ordonnée, el nécessaires à sa conservation; mais si vous n'êtes pas un missionnaire, un homme de Dieu, si vous n'êtes pas du bois des martyrs, essayez-en l'application dans ce milieu de bandits et de bêles de proie.

Mon journal va résumer le reste de mon séjour à Kawendé.

5 août. — Hier soir, Mandaman, Babaïdi, à la tombée de la nuit, a fait uni! grande invocation à la Lune :

« 0 Lune, loi qu'on fêle aujourd'hui à Zanzibar à coups de fusil, ramène-nous à noire île bien-aimée, ramène le Msungu au consul de France », etc.

Hassani lue un élan ; Kalambo nous donne encore une petite corbeille de farine. Il prétend qu'il attend, pour se mettre en route, de nouveaux ordres de M ira ni bo ; mais en réalité il prolile de nous pour se gorger de viande. 11 y a au village deux moutons superbes, les premiers que je vois depuis Kétimkuru. Les pigeons sont énormes; évidemment ce village, aujourd'hui abandonné, était autrefois florissant.

6 août. — Hassani lue un oryx bâtard de la grandeur d'un âne d'Europe. Kalambo affirme qu'il n'a plus de farine à nous donner. Nous avons heureusement de la viande séchée pour attendre quelques jours.

J'ai demandé ce malin à aller voir les cataractes de Mombottoula qu'on entend rugir la nuit, bien que nous en soyons à 5 kilomètres; on me répond par un refus, et les hommes qui accompagnent Hassani à la chasse lui défendent d'aller de ce eôlé.

Nous couchons tous ensemble en plein air autour d'un très petit feu. malgré le froid très vif: j'ai peur que les indigènes n'incendient la hutte si nous nous y enfermons.

SÉJOl'R A KAWKNDÉ. 509 7 août. — J'ai encore permis à Hassani d'aller à la chasse, mais c'est la dernière fois. Il a lue deux antilopes de roseaux. Nous n'avons plus que cent cinquante cartouches; il y a hea licou p de vivres au village, les habi-

Kulaml

tants étant très peu nombreux et les Vouaoussi «'tant partis sans récolter les champs. Malgré tout, je ne puis plus trouver de farine.

Je surprends à la tombée de la nuit une femme qui venait détacher de l'argile plaquée contre une hutte pour la manger. Cette terre, douce et couleur café au lait, a le goût du biscuit quand elle se brise sous la dent ; elle fond un peu dans la bouche, mais se refuse absolument à passer dans mon gosier.

8 août. — Kalambo veut me chercher noise : il paraîtrait que quelques indigènes d'un village voisin, qui avaient trouvé dans le sac de mes effets des balles explosibles, se sont amusés à les faire fondre. L'une d'elles a éclate en blessant deux individus.

510 L'AFRIQUE ÊQUATORIALE.

.Mon ha Ion u osl à la porte du village; j'ai démonté et dispersé los écrous pour empocher 1rs indigènes de sYn servir. Ils ont essayé de l'entamer avec leurs lances, mais sans y réussir; Kalamho, sur les ordres de Miramho, le protège sans grand succès contre la foule.

9 août. — Privé de viande, Kalamho se déride à partir; les femmes commencent leurs préparatifs.

J'ai promis à Kalamho que, lorsque viendrait le jour de la bagarre, ma première halle serait pour lui : maintenant, quand il a de vilains tours à me jouer, il dépêche ses hommes, au lieu de venir lui-même.

Miramho jouit d'une autorité considérable auprès de ces bandits : ce doit être un homme intelligent.

10 août. — Les préparatifs continuent, et, à en juger par leur importance, nous allons loin vers le nord. Est-ce que nous nous rapprocherions assez de Cazembé pour que je puisse espérer revoir un jour ma caravane '

Plus de tabac, plus de farine, rien que cette viande desséchée qui me soulève le cœur.

Knlin nous partirons demain!

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