CHAPITRE XVI
Projels di« fuite. — Départ de Kawendé sous escorte. — Les élans du Cap. — Terribles privations. Le pays des YounousM. — Arrivée chez Méré-Méré. — Fâcheuse réception. Virile du chef.
Pendant mon séjour à Kawendé j'avais profilé de mes loisirs pour mettre au courant mon journal et rectifier ma position sur la carte, qui me plaçait à un mois de marche forcée dans le sud de Cazembé, où ma caravane n'allait pas tardera arriver; la résidence de Méré-Méré se trouvait précisément dans la direction du Lunda, mais sur quel point de cette ligne? C était la plus grosse «le mes préoccupations; il était très im|M>rlant pour moi de résoudre cette question ; je pouvais, peut-être, rejoindre ma caravane, dans le cas où Méré-Méré se fût trouvé assez loin dans le nord pour me mettre à huit ou dix jours de Cazembé, distance qu'il m'était possible de franchir, quoique à bout de ressources, en risquant le tout pour le tout.
Si, au contraire, comme le prétendaient les indigènes, Méré-Méré n'était qu'à trois jours dans le nord, je devais perdre tout esjjoir de retrouver le gros de mon monde. Le plus simple alors était de fuir, en profitant d'une belle nuit pour mettre la Louapoula entre moi et les Vouauussi. Dans le sud j'étais sûr de rencontrer un pays désert, où je pourrais me soutenir un mois ou deux avec la chasse, en attendant un hasard heureux pour me tirer d'embarras.
A quoi bon me jeter dans la gueule du loup, dans un centre populeux, entre les mains d'un chef dont tout le monde exaltait la cruauté, quand j'avais ici bien plus de facilités pour lui échapper?
Quelques ménagements que prit Kalambo pour exécuter son mandat, el bien que la façon dont je jouais de mes fusils lui donnât à réfléchir, les premiers jours de ma captivité furent sans contredit les plus durs : cette surveillance de tous les instants, à laquelle la nuit même n'apportait pas
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de répit, devint moins fatigante par l'habitude; mais les débuts nous amenèrent vite à nu état d'exaspération tri que, si ee séjour s'était prolongé, il nous eût infailliblement poussés à quelque résolution fàeheuse.
Aussi ee projet de fuite était-il à la veille de recevoir sou exécution, quand une circonstance m'en détourna, en m 'éclairant sur la véritable distance où je me trouvais de la résidence de Méré-Méré.
Le jour où je m'étais constitué prisonnier, le premier soin de Kalambo, en livrant au pillage des indigènes la moitié de mon bagage, avait été d'envoyer un courrier à Méré-Méré pour lui annoncer la riche capture qu'il avait faite et lui demander ce qu'il devait décider de moi. Ce courrier venait d'arriver après onze jours d'absence ; or, sachant «l'un côté l'empressement avec lequel sont exécutés les ordres d'un grand chef comme Méré- Méré, de l'autre qu'un courrier indigène fait «le soixante-dix à quatre-vingts kilomètres dans sa journée, je pouvais conclure que le village en question se trouvait à quinze jours de marche dans le nord; en m'y laissant conduire, je me rapprochais donc assez de ma caravane pour avoir quelques chances de la rejoindre un jour.
Quant à Méré-Méré lui-même, il me faisait dire, comme dans le principe, qu'il tenait à me voir vivant le plus tôt possible, qu'il me réservait le meilleur accueil et comptait plus que jamais sur moi pour escorter un de ses convois d'ivoire à Huanda, comme on appelle ici Saint-Paul-de- Loanda.
Le jour vint enfin où nous nous mîmes en roule.
Si le départ d'une caravane à la côte est toujours chose laborieuse, on peut penser ce qu'il en est d'un départ d'indigènes.
Le soleil était déjà haut, et Kalambo n'avait pas encore pu s'arracher aux douceurs de son narguilé. Voyant que toutes mes sommations restaient infructueuses, je partis à huit heures avec mçs huit hommes, et je pris le premier sentier qui courait vers le nord, me disant que je saurais bien trouver tout seul Méré-Méré. L'escorte courut aux armes, poussa son cri de guerre; mais, devant notre impassibilité, elle s'apaisa, et, quoique en murmurant, elle finit par emboîter le pas derrière nous.
La description de notre caravane ne donnera qu'une faible idée du désordre et du vacarme que nous traînions après nous. En téte je cheminais péniblement avec mes Huit hommes, lourdement chargés; un seul indigène me précédait, pour me montrer la route. J'avais exigé de Kalambo qu'il en fût ainsi, pour être plus libre de mes mouvements et chasser plus à mon aise dans le sentier.
Venaient ensuite les trente guerriers de Kalambo et Kalambo lui-même.
DÉPART I>E KAWEHDÊ. 515 qui ne me quittait pas d'une semelle. Tous ces braillards faisaient un vacarme à effrayer le gibier à trois kilomètres à la ronde.
Us avaient comme vêtements un lambeau de liber crasseux à la ceinture et des plumes de coq, diversement plantées dans leurs énormes chignons crépus. Pour armes ils portaient de vieux fusils sans poudre ni balles, un arc, des flèches, une lance; comme charge, l'éternelle pijHi en cale-
Déprt «le Ktweodé.
basse, et un petit pain de tabac, serré dans des feuilles mortes. C'est là tout ce que daigne porter un guerrier vraiment digne de ce nom. A la femme le soin des lourds fardeaux; elles étaient derrière nous soixantedix à quatre-vingts, longuement espacées par la fatigue et les impedimenta de toutes sortes. Quelques-unes, chargées de vivres, ployaient l'échiné sous les lourds cylindres de grains ou de farine. D'autres portaient les ustensiles de la couchée, nattes, oreillers graisseux en bois grossièrement sculpté; le plus grand nombre d'entre elles enfin équilibraient comme elles pouvaient sur leurs tètes tout le matériel de cuisine, invariablement composé de quatre ou cinq vases d'argile, ébréchés, cassés, de toutes formes et de toutes dimensions, et de débris de calebasses fêlées.
Le temps me manque pour m'apiloyer sur le sort de ces malheureuses, qui, pour comble de misère, traînaient encore avec elles des bandes
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d'enfants; plus d'un encore à la mamelle éla il sur le clos ou sous l'aisselle de la mère, perdu dans le torehon «jui lui servait de lan^e et de berceau, et ne laissant voir de son corps qu'une petite houle noire, ronde, sale, |>ercée «le deux yeux chassieux où se gorgeaient des mouches.
Les enfants de cinq à neuf ans trottinaient en pleurant dans le sentier, sous les bourrades, les menaces et les baguettes.
line trentaine d'individus, plus sauvages au sens littéral du mot que le reste de la horde, complétaient ce personnel hideux et bruyant. Une caravane indigène a toujours à sa remorque une escorte de parasites qui la suivent soit par désœuvrement, par soif de changement et besoin d'aventures, gens de sac »'t de corde, rompus à toutes les fatigues, à toutes les misères, vivant de vols, des restes qu'on leur abandonne, et sachant surtout décamper promptement à l'annonce du moindre danger.
Avec de pareils éléments on peut se faire une idée des satisfactions qui m'attendaient au cours de ce voyage. Dès le premier jour j'en eus un avant-goût.
Nous étions campés dans un village assez populeux, le dernier de ceux que nous devions rencontrer jusque chez Méré-Méré, car, si la population est assez dense dans le sud et dans h» nord du pays des Vouaoussi, l'intervalle qui les sépare est un puri continu. Dans l'après-midi Hassani tua un superbe élan du Cap. Sûr que la viande serait volée aussitôt cet heureux coup connu, il vint me prévenir en toute hâte et me demander ce qu'il devait faire.
Cacher la chose plus longtemps était impossible, et, d'un autre côté, je ne pouvais pas distraire «le notre défense personnelle une partie de mon monde pour aller quérir la viande. Je fis donc mander Kalamho et lui dis que Hassani allait conduire ses hommes n l'animal, mais que j'entendais en recevoir une bonne part.
« Qu'on me coupe la gorge, s'écria Kalamho, si avant la nuit toute la viande n'est pas à tes pieds! »
Au coucher du soleil, Kalamho jurait ses grands dieux que pas un morceau de viande n'était entré au village. En furetant, cependant, mes hommes finirent par découvrir une épaule que les habitants commençaient à tailler. En un instant et à la force du poignet, l'épaule était en notre possession, sous la garde de neuf fusils. Comme d'usage, émeute, bagarre générale, danses, cris de guerre: mais Kalamho fut bien obligé de rabattre de ses prétentions.
Il fallut séjourner le 12 au village pour attendre une caravane qui venait se joindre à la nôtre. Mes hommes installèrent un petit marché de viande