‹ Les lacs de l'Afrique équatoriale; voyage d'exploration exécuté de 1883 à 1885Chapitre 55 sur 119 · LES ÉLANS PU CAP · texte numérisé non relu

LES ÉLANS PU CAP

dovanl la porto des huiles que nous occupions, cl purent d'autant mieux compléter notre provision de farine que Hassani tua un second élan dans la matinée.

! Nulle part dans mon voyage je n'ai trouvé l'élan du Cap aussi nombreux que sur les bords do la Louapoula. On le rencontre par troupeaux de cinq ou six tètes, mais plus généralement par couples. La femelle, plus petite que le mâle, a la robe fauve, tandis que ce dernier est d'un brun foncé, et atteint les dimensions d'un cheval arabe. Toujours en marche, il ga!o|>e rarement, et son habitude de baisser la tète fait ressortir ses épaules élevées, au point de donner l'impression d'une bosse analogue à celle du bœuf d'Afrique. La femelle a toujours le nez au vent, et de loin on a peine à s'expliquer que deux animaux aussi dissemblables aient pu s'accoupler.

La matinée du I." nous retrouvai! en route. Je me souviendrai toujours qu'en sortant du village par un des froids intenses des premières heures du jour, le chef me signala deux antilopes dont le sentier nous rapprochait un peu. Arrivé à deux cent cinquante mètres, distance à laquelle je hasarde rarement une balle, j'eus la chance inespérée d'abattre le mâle sans arrêter ma caravane et comme en jouant. Frappé de stupeur, le chef se prosterna devant moi, puis, remis de son émotion, sollicita l'honneur de nie porter sur ses augustes épaules pour franchir une large éponge vaseuse qui se trouvait en contre-bas.

Cette antilope, un peu plus grosse, plus lourde surtout que le pallah, est couleur café au lait ; la femelle n'a pas de cornes, celles du mâle sont en forme de lyre; je l'ai souvent rencontrée plus loin en grands troupeaux, mais sans jamais trouver occasion de l'observer de près. Dans l'ignorance où je suis de son nom, je lui conserverai celui « d'antilope café au lait ».

Celte marche faite en deux étapes fut extrêmement fatigante et dura jusqu'il quatre heures «lu soir.

Nous piquons droit vers le nord, à travers brousse, dans un pays un peu vallonné et en cette saison complètement desséché. Les sentes d'éléphants, labourées, défoncées par la dernière massika, nous servent le plus souvent de sentiers, et le sol durci, crevassé, met nos pieds à une rude épreuve. Sous bois, nous passons de l'une à l'autre, prenant celle qui se rapproche le plus de la direction à suivre.

Débouche-t-on sur quelque large éponge, on coupe au plus court, droit au nord, et ce sont alors des courses sans fin dans les chaumes brûlés qui hérissent partout le sol, pendant que leurs pointes charbon nées remplissent l'atmosphère d'une cendre noire qui dessèche la gorge.

Derrière nous on n'entend que des cris, dos imprécations, des gémis-

31« L'AFRIQUE ÉQUAT0R1ALE.

sements «le femmes harassées, exténuées. Aussitôt le camp formé, il l«*ur faut tout de suite faire pu ire le repas du jour, préparer les couchettes, chercher IVau et le bois mort, pendant que les hommes toussent dans leurs piprs. A peine vers huit heures peuvent-elles commencer à «router un peu de repos jusqu'au lever du soleil.

Les deux journées suivantes ne furent signalées que par un accroissement de fatigue et une diminution sensible de farine. Par instants le pa\s devient accidenté, mais pour reprendre bientôt si monotonie primitive; dans la marche nous traversons rarement plus de deux ruisseaux; tous coulent à l'ouest vers la Louapoula, car nous sommes en contre-bas dfl Bangouéolo. Aussi peut-on affirmer que ce lac ne reçoit pas le plus petit filet d'eau par sa cote ouest.

Le l,r> vit disparaître notre dernière bouchée de farine, et je dus permettre à Hassani de chasser, autorisation que, malgré les instances furieuses de Kalambo, je lui refusais le plus souvent possible, pour ménager ce qui me restait de cartouches.

Le gibier se faisait d'ailleurs plus raie, maintenant que nous étions loin de la rivière et des endroits frais, et je me' demandais de quoi nous allions vivre chez le puissant Méré-Méré, dont les environs, comme tous ceux des grands rentres de population, «levaient être dépourvus de gibier.

Le 17 fut une journée terrible entre toutes celles de ces deux années. Depuis la veille au matin nous n'avions littéralement pu trouver à nous mettre sous la dent une arachide, une racine. Le matin, dans le sentier, la semelle de droite de mon unique paire de chaussures tomba d'usure, et j'arrivai au eamp le pin! tout ensanglanté «'I enflé par les rayons brûlant» du soleil «le midi. Parti pour le Bangouéolo avec la certitude de n'y passer qu'une quinzaine «le jours, j'avais négligé «le prendre «les chaussures de rechange, et jamais négligence n'a été plus cruellement punie. Ce malheur, au moment où j'avais le plus besoin de mes d«*ux jambes, eut un eiTet désastreux sur mon moral et sur celui de m«>s hommes.

« C'est la fin, dit Kamna le s«n"r en soupirant : nous ne v«>rrons pas même Méré-Méré. »

J'avais du moins la satisfaction de sentir Kalambo a mes pieds, sinon de l'y voir, car il n'osait plus s'approcher, tant les misères et les souffrance* nous donnaient l'air «le bètes farouches. Il n'est pas d'avanies dont il W nous ait abreuvés dès le commencement de ce calvaire. Une fois entre mille il essaya «le mettre le feu à notre borna, vers deux heures du matin, pensant ainsi piller à son aise le reste «le mon bagage; mais, réveillés par le crépitement, mes hommes eurent le temps «le tout mettre à l'abri.

TER HUILES PRIVATIONS. 317 Le 18 nous apporta quelque consolation en nous montrant un troupeau d'orvx lui tard s tout près du sentier. 11 paissait au fond d'une éponge non desséchée et couverte de hautes herbes, à cent mètres derrière une fourmilière, dont je m'approchai en rampant. \a\ bande des braillards était derrière, dans un bouquet de bois. Les cinq minutes qui précèdent le coup de fusil sont les seules pendant lesquelles je puis compter sur leur silence.

La fourmilière d'Afrique a l'air d'avoir été construite pour le chasseur. Juché à son sommet, perdu dans les buissons qui la couvrent, abrité sous

Les bandits revenaient, eouveits «le sang. tttMtfjh il»' vi:nnl<\ (Voir p. 51N.)

Ir- grands arbres qui le dérobent au gibier, il peut à son aise appuyer son arme sur une branche, peur prendre sa ligne de mire, ressource bien précieuse quand on a l'estomac vide. Frappée en plein poitrail, une jeune femelle roula sous ma première balle ; brusquement le troupeau s'enleva «l'un bond, lit vingt-cinq mètres en arrière et s'arrêta de nouveau en face de moi, comme il le fait presque toujours. Ma seconde balle laboura les flancs d'une seconde femelle, qui s'enfuit définitivement avec le lrouj>eau en traînant la patte.

Mes braillards débouchaient à ce moment-là, pouvant leurs cris de guerre. Le premier qui vit le blessé se lança sur la piste, suivi de toute lu bande hurlante, qui disparut bientôt sur la lisière du bois. A la vue de l.i première antilope, étendue raide et bien cachée dans les herbes, la joie

518 L'AFRIQUE KIJUATOKIALK.

dénies hommes tint du délire; depuis longtemps c'était le premier animal qu'ils pouvaient dépecer en toute tranquillité, pour en choisir les meilleurs morceaux.

Une heure plus lard, les bandits revenaient, couverts de sang, chargés de viande, ce qui ne les empêcha pas de se ruer aussi sur noire bêle, dont il restait encore les trois quarts. Ouelle curée! Chacun lirait à lui, taillait de la lance, du fer, des flèches et des dénis; les chefs, pour se faire place, frappaient à coups redoublés. Des hyènes, des urubus, des corbeaux sur un cadavre ne montrent pas plus de voracité.

La nuit Ha s sa ni tua une hyène au piège, ce qui intrigua fort les indigènes, d'autant plus que je refusai de faire connaître le procédé employé. Les « jours de viande » on est sûr de racoler sur sa route toutes les hyènes des environs; elles vous suivent en rampant de buisson en buisson sans jamais se laisser voir. Bien qu'on les entende tous les soirs, je n'ai jamais pu voir que celles que nous prenions au piège. Le lion semble assez rare dans ces parages.

Le lendemain, hélas! je perds la semelle de mon dernier brodequin, qui, depuis quelques jours, supporte à lui seul tout le poids de mon corps. Me voilà pieds nus, les deux jambes ensanglantées, en attendant qu'elles s'ulcèrent, el cela pour combien de temps encore ! Dieu seul le sait.

Mais à quoi bon refaire toutes les élajM's de ce long calvaire? A quoi bon ressasser les détails de ce martyre sans intérêt pour le lecteur? Employons plutôt les trois jours qui nous séparent encore de Méré-Méré à faire un peu de géographie, nécessaire pour l'intelligence de ce qui va suivre.

Le pays des Vouaoussi, dont Livingslone avait déjà entendu parler, cl qu'il avait marqué sur sa carie sous le nom de Baoussi, est limité au sud et à l'ouest par la Louapoula, à l'est par le Bangouéolo, moins cependant la pointe du Kawendé, où habitent deux ou trois chefs vuabisa. Au nord il n'y a pas de frontière naturelle; la ligne qui le sépare des Yuakissinga court à peu près de l'est à l'ouest, «le la Louapoula à la pointe nord du Bangouéolo; sur tout»' celte étendue considérable, mais peuplée seulement, comme je l'ai dit, dans le nord cl le sud, sont enclavés deux filais indépendants, le premier, Kinama, sur la Louapoula, le second, Miombo, sur la .côte nord-ouest du lac.

Le plus puissant des voisins de Méré-Méré, et aussi son ennemi juré, occupe la rive gauche de la Louapoula. Autrefois ces Etats portaient le nom de Kalauga et ils furent longtemps célèbres par les riches mines qu'on les croyait renfermer. Les découvertes récentes ont réduit à néant celle réputation usurpée, el le Kalauga s'appelle aujourd'hui Msiri, d'un

AKIUVÊE CHEZ NÉHÊ-MÉHÉ. 319 chef vunyamuézi qui s'y est installé depuis dix ans cl dispose aujourd'hui de forces considérables.

En ce moment la guerre fait fureur entre les deux potentats, mais sans s écarter des bords de la Louapoula, qu'aucun des deux adversaires n'ose traverser.

Méré-Méré est également en guerre avec Kinama, établi dans le sud, à cheval sur la Louapoula ; c'est un territoire bien approvisionné de poudre et «le fusils, qui lui viennent du Bihé; aussi Méré-Méré a-t-il renoncé à le « manger », pour parler comme ces sauvages. Pendant mon séjour chez lui, tous ses efforts se concentraient sur la Louapoula, par où il craignait que Msiri n'envahit ses Étals, et, pour augmenter ses foires, il s'était ménagé quelques alliances dans le nord avec deux ou trois chefs vuakissinga.

Quant à Cazembé, il me fallut arriver jusque chez Méré-Méré pour entendre prononcer son nom. Il est trop loin dans le nord pour que les deux peuples puissent communiquer, surtout séparés comme ils le sont par les Vuakissinga. Dans le sud-est, les chefs vuabisa payent tribut à Méré- Méré; enfin, dans le nord-est, il n'a jamais entendu parler des Vuaemba.

Telle était dans ses grandes lignes la situation politique de Méré-Méré quand, le 19 août, après quinze jours d'un travail de forçat, je débouchai sur ses campements, situés comme toujours au bord d'une large éponge boueuse. Je dis campements, car à cette époque il avait abandonné son borna habituel pour défricher un large terrain qui se trouvait à deux heures de chez lui.

A midi nous rencontrions les premiers défrichements; vers une heure nous arrivions en face du camp, où l'étiquette voulait que nous lissions une courte halle pour donner au chef le temps de se disposer à me recevoir avec tous les honneurs dus au premier Blanc qu'il allait voir.

Déjà les coups de fusil roulent dans toute l'étendue du village; celte musique m'est particulièrement désagréable, car j'arrivais convaincu que Méré-Méré n'avait pas de poudre. « Il en a vingt barils », me répètent ses gens d'un air gouailleur el lier.

Enfin un long cortège vient sur nous, suivi d'une foule de quatre à cinq cents personnes, au milieu d'un vacarme épouvantable; toujours tirant, braillant, vociférant, ce inonde m'entoure, me dévore des yeux, sans intention hostile, mais avec une expression de regard bestialement farouche; au nombre «les fusils j'en compte quatre à deux coups, avec des batteries parfaitement conservées, venant du Bihé.

Le cortège se remet eniiu en marche el Kalambo m'invite à le suivre,

5i!0 L'AFRIQUE ÉQUATORJALE.

avec une déférence <jue je ne lui connaissais pas encore. Évidemment Méfé- Méré n'a pas de mauvaises intentions à mon égard, au moins pour aujourd'hui. Jamais défilé de carnaval n'a atteint un si haut degré de grotesque. Devant moi, d'abord deux hommes affublés de lambeaux d'étoffes aux mille couleurs brandissent en les faisant tourner deux immenses parasols de couleur sang de bœuf. A la façon dont ils en usent, il m'est impossible de reconnaître si leur intention est de m 'éventer ou de me préserver du soleil.

Viennent ensuite deux tambours du Doua, taillés dans un volumineux bloc de bois difforme; chacun d'eux est soutenu par deux porteurs, pendant que sur les côtés deux autres coquins le frappent à coups redoublés et en tirent des sons caverneux, mille fois plus lugubres que ceux du tamtam ordinaiiv. A droite et à gauche enlin gambadent deux bouffons coiffés d'un schako de plumes de coq qui, en retombant, leur couvrent la moitié du corps. Celui de droite imite le cri du chien, celui «le gauche le cri du coq; tous deux se livrent à des contorsions mimiques qui feraient la réputation d'un clown.

Derrière ce premier groupe, la foule hurlante se presse en tirant coups de fusil sur coups de fusil.

Ces parasols, ces bouffons sont pour moi chose nouvelle, aussi bien que les étoffes que portent les indigènes: évidemment nous sommes sortis des territoires fréquentés par les Arabes, et les caravanes portugaises du Bihé et de Sainl-Paul-de-l.oanda arrivent seules jusqu'ici.

Au camp on me donna une mauvaise petite hutte et j'eus grand'jMMiie à faire déménager les deux huttes voisines pour installer mon monde. J'avais haie cependant de voir Méré-Méré pour être enfin fixé sur celui qui peut-être tenait ma destinée dans ses mains. Ayant eu, du reste, le loisir d'étudier son peuple, je complais bien, dès celte première visite, affirmer hautement mon indépendance dans la limite de mes modiques ressources, ou brusquer les choses, coule que coûte, en cas de mauvais traitements.

L'état de mes jambes ne me permet tan l pas de nu; déranger, Méré-Méré m 'arriva en personne à la tombée de la nuit, flanqué d'un peuple immense qui s'accroupit devant ma porte.

Méré-Méré est un jeune homme do vingt-sept ans. Le buste est svelte. bien fait; la figure, parfaitement régulière, respire une certaine bonhomie, malgré les dents limées en pointe, comme celles de tous les indigènes des environs. L'œil est vif, intelligent, et mobile à l'excès.

Il marche drapé fièrement dans une longue étoffe, autrefois blanche.

\ IS1TK m CHEF.

mais aujourd'hui d'un rouge crasseux ; en s' asseyant il l;i laisse tomber sur ses genoux pour gesticuler plus à son aise et découvre ainsi une poitrine tatouée de façons diverses : il porte au cou un collier de ces gros coquillages qu'à Zanzibar on nomme moris; à chaque jambe sont se|d gros anneaux d'ivoire soutenus au-dessus de la cheville par une rondelle de cuir.

Comme s<»n peuple, il a le devant de la lèlc rasé; derrière, un énorme

Knlrevuc a»ec Méré-Mru;.

chignon natté, rouge, graisseux, retombe sur la nuque. Il était entré cavalièrement chez moi. ei, pour s<- donner une contenance, car ma présence ne le rassurai! qu'à moitié, il se mil à observer mes fusils et revolvers : ce n'était pas là mon affaire; j'entrai dune tout de suite en matière.

Tu sais, lui dis-je, que je voyage tranquillement, sans faire demal n personne : ai-je jamais tiré sur les gens autrement que pour me défendre? h'où te vient ce droit de m'arrèter dans ma route, de me maltraiter, de me piller, comme l'ont fait les chefs'? Aujourd'hui, mes hommes H moi, nous avons la tète brisée, mais je le jure qu'au premier mauvais traitement nous vendrons tous chèrement notre vie. »

Farraji, qui parle le kioussi, était chargé de développer celte déclaration, en lui conservant l'intonation légèrement provocante que je tenais à y mettre, Dès les premiers mois je vis le front de Méré-Méré se rem-

.Vil L'AFRIQUE ÊQUàTORIALE.

brunir, ses yeux s'injecter de sang, tous ses traits enfin prendre l'expression d'une colère concentrée, pendant que la foule murmurait. Il commença toutefois assez posément :

« Tu «lis que tu ne fais pas la guerre, et nous savons tous ici que lu as mangé toute Pile de Kisi, après en avoir tué les habitants'! Yas-tu pas tué, du leste, plusieurs de mes enfants sur la Louapoula? En l'arrêtant sur la rivière, je n'ai l'ail que te sauver la vie, car lu allais mourir dans les pierres; puis je sais que tu viens de l'Unianembé et que tu allais porter secours à Msiri, avec lequel je suis en guene. »

Pour donner plus de poids à celte assertion, il avait imaginé de l'aire passer Farraji, mon chef, pour un Yunyamuézi.

« Regardez-le, s'écriait-il, il lui manque deux incisives et il n'a pas les dents limées en pointe : niera-l-il ensuite qu'il vienne de ITnianeinbé'J »

A ce moment la colère de Méré-Méré, encouragée par l'approbation bruyante de la foule, éclata comme une bombe; je m'étendis sur mon lit en attendant la (in «le ce déluge.

«< Pourquoi tient-il tant à aller chez Msiri (je n'en avais jamais dit un mol), sinon pour revenir nous piller après, puisqu'il n'achète pas d'ivoire'.' l'n homme qui ne transporte des étoffes que pour manger ne peut avoir que de mauvaises intentions. Ce que nous voulons, nous autres, ce soûl des étoffes, coûte que coûte; si tu t'obstines à ne pas vouloir acheter d'ivoire et à ne pas faire venir ta caravane, je t'abandonnerai à ton malheureux sort. >-

Ce disant, Méré-Méré se drapa dans son long pagne et sorti l majestueux entre deux haies de peuple, acclamé par un Formidable cri de guerre.

Jusqu'à la nuit noire, l'attitude de la foule resta menaçante : les uns faisaient vibrer leurs lances, d'autres faisaient semblant de bander leur arc ou de charger leurs fusils, en nous regardant d'un air de défi. Toutes les cinq minutes, un brave s'avançait seul dans l'espace laissé libre entre nous et le premier rang, puis se passait la main sur la gorge, eu riant de toutes ses dents, et s'enfuyait aussitôt. Cette facétie soulevait, chaque fois qu'elle était renouvelée, un tonnerre de hourras.

Bien triste nuit que celle qui suivit; nous la passâmes sans sommeil, sans vivres, exténués de fatigue, à nous demander si nous revenions le soleil du lendemain. Dans le discours de Méré-Méré, cependant, ceUr phrase : « Si lu persistes à ne pas vouloir faire venir la caravane », m'ou-

i . On se rappelle qu'à Kisi j'avais eu de gros ennuis avec les indigène».

VISITE DU CHEF. ■ Si)

vrait des horizons toul nouveaux, car enfin il avait eu le temps de réfléchir à ce qu'il ferait de moi, et à l'heure présente ses intentions étaient fixées.

Jamais il n'aurait assez confiance en un étranger qu'il a malmené pour lui donner de l'ivoire à vendre à la côte. Il ne laisserait pas partir librement un otage tel que moi. Mais qui l'empêcherait de permettre à deux de mes hommes d'aller chercher ma caravane chez Cazembé et de la ramener ici?

On concevra sans peine l'importance qu'avait pour moi celle planche de salut inespérée. Dans tous les cas, pour réussir il fallait cacher mon jeu, car, du jour où Méré-Méré me verrait mettre de l'empressement à accepter celle solution, j'étais sur de me la voir refusée.

Au petit jour il entrait chez moi et, avec le même sans-façon que la veille, se niellait à ouvrir mes caisses et à les fouiller.

« Tout doux, lui dis-je brusquement, je ne fais voir mes richesses que quand j'ai l'estomac satisfait. »

Un instant il hésita, se demandant s'il fallait rire ou se nicher, puis finalement se décida à envoyer chercher une corbeille de farine, dont mes hommes dévorèrent la moitié sans prendre le temps de la faire cuire.

Le plus grand nombre des habitants était parti pour les champs, aussi je pus, dans celle matinée, causer avec lui tout à mon aise. La revue de ce qu'il appelait mes richesses, fusils, montres, allumettes, le plongea dans une admiration profonde et je fus étonné des remarques intelligentes qu'il me fit. L'utilité de la boussole, que les indigènes regardent à peine, tant ils sont peu aples à la comprendre, lui sauta aux yeux immédiatement. « C'est comme si tu avais le soleil dans la poche », me dit-il. Farraji lui ayant expliqué qu'aven- la longue-vue je pouvais voir jusque chez Cazembé, il n'eut rien de plus pressé que dédire à son entourage qu'avec cet instrument je pouvais voir les gens morts depuis longtemps.

Le kropalchek fut l'objet d'un examen loùl spécial. « Nous ne pourrons jamais, lui «lit Kalambo, lutter contre un fusil pareil; il tire cent coups avant que nous ayons rechargé les nôtres, et à chaque coup c'est un homme mort ou blessé. »

A la fin de l'exhibition il ne se tenait plus de joie : « Non, non, jamais, s'écriait-il, les deux Vuassungu (Portugais) du Hihé que j'ai vus ici ne m'ont fait voir de choses pareilles. D'abord ils ne sont pas blancs comme toi, puis leurs fusils sont ordinaires, et, comme choses d'Europe, ils ne m'apportent que, des bouteilles. »» Kt il me montrait comme une rareté trois bouteilles qui lui servaient de récipients à huile.

« Je ne puis pas, ajoula-t-il, confier à mes enfants le soin de vendre mon ivoire à la côte, ils ne me rapporteraient que de la poudre et des étoffes ;

:>26 . I.'AFRIQUK fi OUATORIALE.

il faut «pie j'y aille moi-même, ou plutôt nu pays mémo «les Blancs, et nous irons ensemble. ><

Comme par enchantement, ses dispositions de la veille à mon égard venaient do changer cap pour cap. Il se proclamait mon ami pour la vie, me promettait de faire rechange du sang, et jurait de tuer de sa propre lance le premier qui loucherait à un de mes hommes. Si de tous ces serments Méré-Méré n'en a tenu aucun, je «lois reconnaître, pour être juste, que c'est à lui que je dois d'avoir échappé aux Youaoussi. Ce service, il me l'a fait payer bien cher, et dans les pages qui vont suivre je n'aurai souvent pour lui que des malédictions, mais je déclare que sa franchise et son intelligence m'ont puissamment aidé à supporter les misères de ma captivité.

Il revint dans l'après-midi, suivi de deux grandes calebasses de poinhé. et je pris plaisir à le griser, pour augmenter sa loquacité. Je résume ce que j'appris de lui ce second soir.

Il n'y a qu'un an que Méré-Méré habile le nord du pays des Youaoussi: sa résidence était autrefois sur la Louapoula : c'est la petite vérole qui, ;« force de ravages, l'a obligé à traverser la longue bande de pu ri que nous venons de franchir au prix de tant de misères.

Son installation dans ces parages ne s'est pas faite sans difficulté. Ses sujets du nord, peuplade sauvage à l'excès, ont vu avec déplaisir leur chef s'implanter près d'eux et ont protesté par une résistance sourde à tout ce qu'il a voulu entreprendre. Alors que les indigènes du sud obéissent aveuglément, ce sont chaque jour des démêlés nouveaux avec ceux du nord, et le pins grand soin du chef, après la guerre de Msiri, sera d'impoli partout son autorité absolue. Car Méré-Méré est affligé d'une ambition démesurée qui, si elle ne lui coûte la tète quelque jour, lui assurera, grâce à son intelligence, de hautes destinées pour un potentat africain.

«< Je ne suis pas, me disait-il, un de ces chefs qui pillent les caravanes, tuent, massacrent tous les étrangers qui viennent chez nous. Je sais trop bien que, s'il l'arrivait malheur sur mes terres, plus jamais les caravane* ne passeraient chez moi, et j'ai besoin do porter de belles étoffes, d'acheter poudre et fusils, de voir, d'étudier tout ce qui vient de la côte.

« Malheureusement l'endroit où j'habite dépendait autrefois des Yuakissinga, le peuple le plus farouche qu'il existe; chez eux, ni fusils ni étoffes; ils ne veulent pas en entendre parler et tuent les étrangers j»our I»' plaisir de les tuer. Tant que lu seras près de moi, mes gens du sud .suffiront pour te proléger, mais dis-toi bien «pie tu nVxist«'s «pie par moi, et «pie, le jour où lu vomiras fuir, lu seras massacré infailliblement.

■ L'an dernier, j'ai eu quelques relations av«r Cazembé; il est en guerre

VISITE DU CHEF, .'27 avec Msiri, et lors de mon arrivée dans le pays il m'a envoyé trois belles dents d éléphant pour me demander un baril de poudre el ma protection contre le chef du Kalanga. Tu pourras lui dépêcher un de tes hommes pour dire à la caravane de venir le chercher : je le ferai conduire jusqu'à la limite de mes Élats et il traversera les Vuakissinga, la nuit, dans la brousse.

— Non, lui répondis-je ce jour-là, je n'abandonne pas mes enfants en route : nous partirons ensemble ou nous resterons. »

Le lendemain, sur cette question brûlante, ma réponse fut moins affirmative et je laissai entrevoir qu'il y avait peut-être un moyen de tout concilier.

Les jours suivants je n'eus ni trêve ni repos que l'autorisation d'envoyer deux hommes ne m'eût été octroyée; celte précipitation même faillit me perdre, en excitant sa défiance, et je dus avoir recours aux menaces pour arriver à mes fins. Hassani s'était remis à chasser dans les environs, el, bien que le gibier fût loin, il rapportait chaque jour une petite antilope, contre laquelle Méré-Méré me donnait régulièrement un jhîu de farine. Au refus de ce dernier d'envoyer chercher ma caravane, j'opposai à Hassani la défense de tirer un seul coup de fusil : d'où colère du chef, qui soudain redevint Africain : « Je commence à croire, me dit-il, que lu gardes les cartouches pour me faire la guerre; libre à toi de ne plus chasser, mais tu n'auras plus de farine.

— Je ne sais pas pour combien de jours je suis ici, el je ménage mes cartouches, lui répondis-je, dans le cas où je devrais rester plus longtemps que je ne pense: garde ta farine, nous supporterons la faim jusqu'au jour où nous souffrirons assez pour sortir d'ici à la force de nos fusils. »

Chaque jour de retard me plongeait dans de nouvelles perplexités, augmentées de l'absence totale de renseignements sur ma caravane. Que deviendraient ces deux hommes que j'envoyais si loin, dans le cas où quelque cause imprévue eût empêché ma caravane de parvenir chez Cazembé?

Enfin Méré-Méré céda. Il ne resta plus qu'à trouver le guide promis pour conduire deux de mes hommes jusqu'à la frontière des Vuakissinga. Ce guide trouvé, je désignai aussitôt Farraji el Salimu, mes deux meilleurs marcheurs, pour remplir celte mission délicate et dangereuse : mais Méré- Méré insinua que Farraji, attendu sa ressemblance avec un Vunyamuézi, serait sûrement massacré par ses sujets, el je dus sacrifier Hassani, le plus dévoué de mes hommes.

Hassani et Salimu partirent le 50 au matin, au lever du jour, vêtus d'un lambeau d'étoffe et porteurs de leurs seuls fusils.

Méré-Méré fit ses dernières recommandations à Hassani :

h Dis bien à Cazembé que le Msungu ici meurt de faim et qu'il a besoin de toutes ses richesses. N'oublie pas que Cazembé est un mauvais homme, et que vous ne sortirez de chez lui qu'en tirant des coups de fusil. La caravane a du reste tout avantage à venir ici, car si elle reste chez Cazembr. toutes les richesses du Blanc seront pillées et ses enfants réduits en esclavage. »

De mon côté, je répétai pour la troisième fois à Hassani : « Sois prudent, va doucement, et marche de nuit le plus possible, aussitôt que tu seras sorti de chez les Vouaoussi. Ne tire ton fusil qu'à la dernière extrémité; enfin donne de ma part l'ordre à Nassib de ne venir ici sous aucun prétexte. Je veux seulement vingt-cinq bons fusils commandé» par Wadi-Asmani ou Wadi-Combo, une charge de cartouches Gras, des souliers, du tabac, du savon, enfin un beau cadeau d'étoffes pour Mère* Méré ; qu'il n'envoie pas aulre chose, nous ne pouvons sortir d'ici qu'avec la guerre, et des charges d'étoffes ne pourraient que la rendre plus sanglante.

— Ximésikia (J'ai compris) », me répondit simplement Hassani de son air grave.

Je les accompagnai jusqu'à la porte du borna pour leur envoyer un dernier adieu : comme ils disparaissaient à un détour du sentier, je frissonnai en pensant au danger qu'allaient courir ces deux tètes, et les nôtres par contre-coup. Il le fallait pourtant. Toutes nos existences dépendaient du succès de ce voyage, qui allait durer deux mois complets, mois de transes et de misères pour les uns, de fatigues pour les autres, de découragement profond pour tous.

Pour moi, ce départ d'Hassani me fil un vide immense; sans parler du dévouement de ce garçon qui, plus tard, m'a trahi comme les autres, il es! incontestable qu'il me rendait d'inappréciables services avec son fusil, H son calme imperturbable au moment du danger m'en faisait un précieux auxiliaire. Depuis sept mois je ne vivais guère que de sa chasse et de la mienne; qu'allais-je devenir maintenant sans chaussures, les pieds abîmés, ayant à nourrir non seulement six hommes, mais encore tout un grand village qui, sous peu, n'aurait pas plus de vivres que nous?

Page 1