CHAPITRE XVII
Installation chez Méré-Méré. — Fausses nouvelles de ma caravane. — Fragments de journal. l'n orji. — Cultures de Mérc-Méré; ses projets ambitieux, ses talents. — Famine persistante. — Kiigences de Méré-Méré. — A la poursuite «l'un buffle.
Pour secouer mes idées noires, bien plus que pour nous assurer un confortable dont les premiers éléments faisaient défaut, j'occupai deux ou trois jours mon monde à la construction de cases plus spacieuses. Condamné pour ma part à ne quitter mon lit que le plu- rarement possible, pour faciliter la guérison de mes blessures, j'essayai d'occuper mes loisirs à faire causer Méré-Méré. Sa curiosité, hélas! se trouva bientôt satisfaite, et au bout de quinze jours je ne pouvais plus l'entretenir qu'à «le rares intervalles.
Il mène an surplus une existence très active : dès le premier rayon du soleil, tous les matins j'entends sa voix criarde réveiller les dormeurs qui redoutent avec raison le froid. La canne à la main, il court d'une case à l'autre, frappant sans ménagements tous ceux qui refusent d'aller aux champs. Vers sept heures, le village commence à se vider. Alors il part en personne, suivi d'une escorte de gamins bien armés, et s'en va jeter le coup d'œil du maître, tantôt dans une direction, tantôt dans une autre. Vers trois heures il est de retour des défrichements, et peu après je suis assuré qu'il e*nl ivre de poral>é.
Ses projets de culture sont grands comme le monde; par quelque porte que l'on sorte du village, on peut marcher une heure sans sortir des défrichements placés par bandes de KM) à 15(1 mètres au milieu des bois, et je me demande où et comment il va trouver des semences pour une telle étendue de terrain.
Les femmes ne suffisant pas au travail nécessaire, il a imaginé de réquisitionner les villages voisins, qui. à lourde rôle, doivent fournir un
L'AFRIQUE ÊOliATORIALE.
certain nombre d'hommes. Ces derniers ont également le droit et le devoir d'arriver ici chargés de maïs, et e'est de cet impôt hebdomadaire que vit Méré-Méré en ce moment.
J'ai dit que pendant quelques jours il voulut bien prélever un peu de celte farine pour mitre entrelien, mais ce bon mouvement ne dura pas, et forée me fut dès le dixième ou douzième jour de me mettre en chasse. « Donne-moi de la viande, je te donnerai de la farine ><, ce refrain commençait à fatiguer mes oreilles.
(les chasses sont les souvenirs les plus douloureux de mon voyage : j'en ai fait six, et les moindres détails m'en sont aussi présents à la mémoire que si elles dataient d'hier.
Bien avant le jour je partais avec Kamna et deux Vouaoussi de confiance, dont l'un était un fort brave garçon, que j'ai pu récompenser depuis pour son habileté à Hier le gibier et pour la douceur de ses procédés envers moi. La première heure, dans un sentier bien battu, par le froid de la nuit, se passait sans autres douleurs que les tiraillements d'estomac. Au petit jour nous débouchions sur une éponge humide, où les guides cherchaient une piste fraîche. Les indigènes s'y lançaient, et c'était là, en les suivant pas à pas, que mon supplice commençait.
Kamna marchait devant moi, écartant les branches, me préservant des trous, des épines, abattant de sa canne les chaumes brûlés. En moins d'une demi-heure mes pieds étaient en sang, mes anciennes blessures à vif : il fallait marcher, marcher toujours.
La première fois je ne rentrai qu'à la nuit, dans un état d'anéantissement complet. J'avais blessé légèrement un élan, que nous n'avions pu rejoindre, cl, ce qui était pire, j'avais acquis la certitude que le gibier était rare; aussi mon fusil avait-il perdu beaucoup de son prestige. Une tasse de thé sans sucre me restait au moins pour me réconforter.
Les blessures, cette fois, me tinrent huit jours au lit. Mes hommes me soignèrent avec un dévouement absolu, et c'est grâce à leurs soins que mes plaies ne se s'aggravèrent pas. L'acide phénique et l'onguent kip* firent le reste; ce sont là deux vrais médicaments d'Afrique dont le voyageur ne doit jamais se séparer.
Le camp de Méré-Méré, ou son village, si l'on préfère, prenait chaque jour un accroissement nouveau par l'arrivée d'habitants de villages voisins qui venaient, souvent de très loin, s'y installer.
Les environs sont absolument plats, couverts de bois, dégarnis par la construction des huttes, accidentés seulement de quelques grandes fourmilières largement espacées. Dans le sud court une éponge, large de
INSTALLATION CHEZ NÉRÊ-MÊRÊ. 555 NOO mètres; elle se |>enl à l'ouesl dans In «lirection de la Louapoula, et ses deux rives, couronnées de beaux arbres, lui donnent l'aspect d'une petite vallée verdoyante. Il y a un mois à peine, elle servait de lit à un ruisseau d'eau claire, mais ee ruisseau vient de tarir, et les habitants n'ont d'autres ressources que de creuser sur la pente de l'éponge des puits dont l'eau est potable, le matin, après le repos de la nuit; aussi est-ce à ce moment que je fais la provision du jour; celte opération donne toujours lieu à des ehi-
Nos cases chez .Méré-Jlêré. (Voir p. 554.)
canes avec la population, qui se fait un malin plaisir de souiller l'eau toutes 1rs fois qu'elle le peut. Mcré-Méré assure que cette eau boueuse est excellente pour la santé, alors que les eaux courantes donnent la petite vérole,
La palissade ou borna a la forme d'une circonférence de 400 à ;>00 mètres de diamètre; elle est faite simplement de madriers non équarris, pressés les uns contra les autres et légèrement inclinés vers l'intérieur : leur pied est enterré de .'>0 centimètres, et la tète s'appuie sur un système de barres horizontales soutenues par des fourches; pas de fossé extérieur, pas de talus d'escarpe; enfin sur le pourtour trois portes seulement, d'une simplicité primitive.
(/est dans cette enceinte, haute de m. 50 à \ mètres, que les huttes s'empilent avec un désordre tout africain; construites provisoire-
ÔTA L'AFRIQUE É<JllATOKIALK.
ment pour le temps des cultures, elles affectent la forme d'un cône hatil de 2m. <r>0 et légèrement effondré; relies de Méré-Méré seules sont crépies d'argile et faites d'une muraille cylindrique surmontée d'un toit conique, il en possède cinq pour loger ses femmes; elles occupent le centre du village et sont disposées autour d'une petite cour. Trois beaux troncs, dégarnis dans le bas, et couronnés d'une touffe de verdure, émergent île cet entassement de ruches et y mettent un peu d'ombre: deux fourmilières enfin, hautes de 0 à 7 mètres, servent de miradors.
Tel est en quelques lignes le coup d'œil pittoresque que mes regards ont eu le loisir d'apprécier pendant deux mois.
Les trois huiles où nous demeurons occupent un espace intime dans le sud de l'enceinte et contre la palissade. Les trois portes convergent sur un étroit carrefour qui, au moindre cri d'alarme, nous trouve tous réunis, l'arme au poing, l u petit pavillon seul sert à distinguer ma hutte des autres, et encore dois-je le rentrer tous les soirs sous peine de le retrouver le lendemain autour des reins d'un indigène. IMus tard, un incendie avant détruit trois des huiles voisines, j'obtins de Méré-Méré qu'on ne les reconstruisit pas, et je pus disposer ainsi d'une cour de 20 mètres carrés pour respirer un peu.
En dehors de mes chasses, il m'arriva bien rarement, pendant tout mon séjour chez Méré-Méré, de quitter ce petit coin ; d'abord mes blessures me clouèrent presque tout le temps sur mon lit, puis ma seule apparition dans le quartier nord du village avait l'inconvénient de faire courir tout le monde aux armes; l'animosité de ces enragés contre notre petite troupe était telle, que pendant mes chasses Méré-Méré était obligé de venir en personne surveiller mon bagage. Le soleil au reste m'enfermait dans ma hutte «le neuf heures à quatre heures, et le froid me foirait bien souvent à rentrer avant huit heures le soir. Encore cotte claustration — les tiraillement* d'estomac mis à part — eût-elle été supportable, sans les préoccupations innombrables qui m'assaillaient jour et nuit, et que le manque d'occupations ne faisait qu'aviver.
Quelques jours après le départ île Ilassani et de Salimu, le bruit courut au village qu'ils avaient été massacrés par un chef allié de Méré-Méré. Cette nouvelle devait avoir quelque fondement, car ce dernier entra dans une grande fureur et envoya aussitôt une bande armée pour demander raison de cet outrage : les guerriers revinrent quatre jours après, disant que le chef avait effectivement maltraité mes deux enfants, mais que ces derniers'étaient enluis et se trouvaient maintenant chez les Vuakissinya.
Ils avaient de plus entendu parler de ma caravane, mais il me fut imjws-