FAUSSES NOUVELLES DE MA CARAVANE. 33Ô
sible de rien conclure de leurs renseignements contradictoires. Les uns allinnaient que, pour ne pas combattre, mon chef avait livré toutes les armes et tout le bagage à Cazembé; d'autres prétendaient au contraire qu'à la suite du refus de c e dernier de leur donner des vivres, mes hommes s étaient battus longtemps cl avaient réussi à « manger » Cazembé... et son village.
L'imagination de l'Africain se complaît dans ces exagérations, et là, bien souvent, ne se bornèrent pas leurs divagations. Méré-Méré entra un jour brusquement chez moi, le visage illuminé: il venait m'apprendra qu'un de mes frères, un Blanc, descendait la rivière sur un bateau en pierre : il avait deux paires d'yeux, une devant, l'autre derrière, et un fusil monstrueux.
Je ferai grâce au lecteur des mille et une autres nouvelles du même genre dont il fallut longtemps faire mon pain quotidien ; comme, d'un autre côté, je n'ai pas la prétention de lui donner une étude approfondie du caractère de Méré-Méré et de son peuple, je vais reprendre mon journal et ses notes décousues ; peut-être trouvera-t-on au milieu de ce désordre un aperçu «le celte nature sauvage, légère, fantasque, qu'on appelle un Africain du centre.
31 août. — Méré-Méré, que je n'ai pas entretenu depuis quelque temps, s'étant grisé de bonne heure, me fait une longue visite : je lui donne une loupe dont il a envie depuis longtemps, et il me fait apporter un petit panier de patates «louées, les premières que je voie dans le pays. Elles viennent, dit-il, de très loin.
Méré-Méré possède également une chèvre et un mouton ; celui-ci vient de chez les Vuakissinga, et celle-là de Kisi; ce sont les premiers spécimens de ces animaux que je rencontre depuis l'Uemba. Il cherche à s'en procurer d'autres pour la reproduction, mais on n'en trouverait pas à cent lieues à la ronde, même au prix d'un harem.
tî septembre. — Les tiraillements d'estomac m'ont fait reprendre hier le chemin du pu ri. J'avais trop présumé du bon état de mes blessures, car en moins d'un quart d'heure de marche elles s'étaient toutes rouvertes. La Providence heureusement s'est montrée plus clémente que la première fois, car avant sept heures j'étais l'heureux possesseur d'un superbe oryx bâtard qui pesait bien 300 kilogrammes.
Nous cheminions doucement sur les bords d'un petit ravin encaissé, sous une forêt de hautes futaies, quand brusquement, à vingt pas de moi, nies Noirs tombèrent à plat ventre. Au même instant l'orvx débouchait derrière une fourmilière, à 50 mètres à peine, au petit trot, harcelé par
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un indicateur qui, en voletant sur son échine, picorait à grands coups de bec les insectes dont il fait sa pâture.
Ma balle, ajustée avec un soin que l'on comprend, eut pour effet de le faire passer au pas. Sûr d'avoir atteint la bonne place, sachant d'ailleurs le temps que l'on perd à effaroucher un animal, même blessé à mort, je m'effaçai aussitôt pour le laisser disparaître; 500 mètres plus loin je le rejoignais effectivement : la tête haute, l'uni méchant, il m'attendait debout, face à moi, et faisait mine de charger, quand ma seconde balle, à 20 mètres, le foudroya en plein poitrail.
La robe de cet orjfl est fauve, un peu grisâtre, le poil long et rude; les cornes en Y sont légèrement renversées en arrière, annelées par moitié et très rapprochées à la base; la jambe est noire, l'empreinte du sabot ogivale; la tète longue, maigre, osseuse, a deux taches noires sur le museau; ki chair enfin est coriace et sans trace de graisse.
La faim l'emportant sur le respect humain, j'avoue sans fausse honte que je lis séance tenante rôtir un bifteck, en compagnie de Babaïdi, que je laissai ensuite seul et très effrayé près île ranimai, pour le garder de> fauves et des vautours.
A neuf heures j'étais de retour. Les habitants se trouvant aux champs, Méré-Méré dépêcha une trentaine d'enfants pour aller quérir la viande, et je dois dire à sa louange qu'elle fut presque tout entière apportée à ma hutte. Il me renvoya par exemple la cuisse, dont je lui avais fait cadeau, en disant qu'il n'acceptait pas de présents pareils, et je dus y joindre une épaule.
Le soir notre petite cour était transformée en marché, et mes hommes retrouvaient le courage de plaisanter, en débitant leur marchandise, qui leur rapporta à peine, hélas ! 5 kilogrammes de farine.
3 septembre. — Le travail de culture que Méré-Méré a entrepris autour de son village est considérable.
En celte saison on s'occupe à couper les arbres, les plus petits au ras du sol, les plus gros a I m. .*>0 au-dessus, afin de bien exposer au soleil remplacement à ensemencer. Au moment des premières pluies, on empile les rameaux et l'on y met le feu, de façon à profiter de leurs cendre* pour engraisser le terrain. En décembre enlin, quand la pluie a un peu détrempé le sol, commence le travail de labour, le plus laborieux de tou>. eu égard aux mauvaises houes dont disposent les indigènes.
Suivant la semence, le terrain est relevé de diverses manières pour l'écoulement des eaux de massika, ou seulement pioché pour l'ulesi, cette mauvaise herbe dont les poules d'Europe ne voudraient pas manger le grain.