‹ Les lacs de l'Afrique équatoriale; voyage d'exploration exécuté de 1883 à 1885Chapitre 58 sur 119 · UN ORYX · texte numérisé non relu

UN ORYX

Aujourd'hui e'csl la seule farine qui reste encore au village, et mon estomac se refuse toujours à sa digestion. Quant aux sommées «I»' maïs cl de sorgho, (Ii'uu'its depuis longtemps, Méré-Méré se promet d'en faire prochainement une razzia eliez les Vuakissinga.

.Noire petite cour transformée en marché.

L'insouciance de ces gens-là dépasse tout ce que l'imagination peut concevoir. Je les trouve ici à la veille d'une famine qui va durer au moins cinq mois, et nul d'entre eux n'a l'air de se préoccuper de la façon dont il la supportera. Le peu de farine qui reste est au contraire employé à faire (lu pombé, qui, s'il nourrit peu, a cet avantage bien plus sérieux de faire tourner la tète. Et ils ont déjà pour cela le chanvre et le tabac !

Chaque nuit les fumeurs de chanvre nous tiennent en alerte une heure OU deux. L'effet de ce narcotique est bien plus rapide et surtout plus actif que celui de l'opium. Agissant sur un cerveau surexcité par la faim, il y

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produite!) trois heures une sorlede folie furieuse tloul il faut tout redouter. Vois onze heures ces agi tés se réunissent par bandes et se promènent autour des huttes en poussant des cris de mort. Leur distraction favorite est oV venir fouiller notre demeure avec leurs lances; aussi nous couchons-nou» au milieu. Si jamais l'idée leur prend d'y mettre le feu, je serai obligé d'avoir recours aux movens violents.

Vers onze heures les chiens sauvages du dehors mêlent leur concert lugubre aux élucubrations démoniaques de ces hallucinés. Les roquets galeux du village se massent sur les fourmilières pour leur répondre, cl pendant une heure c'est un échange de notes, fausses, aiguës, criardes, auprès desquelles l'aboiement du chacal semblerait mélodieux. Ces nuits sont sinistres, et c'est un bonheur toujours nouveau pour moi «le saluer le lever du soleil.

\ septembre. — Je regardais hier Méré-Méré en train de se faire coiffer, opération qui ne demande pas moins de trois longs après-midi. Il »-i accroupi par terre ; devant lui un petit esclave soutient un miroir que je lui ai donné; derrière, deux hommes, accroupis comme lui, nattent consciencieusement ses cheveux, enfilant chaque fois dans la tresse une multitude de perles blanches ou bleues. Les premières nattes, au nombre d'une trentaine, cl longues de ."0 centimètres à peine, sont ensuite réunies deux à deux, puis quatre à quatre, puis toutes ensemble, de façon à formel une masse compacte, qu'on reploie en dedans pour lui donner la forme d'un chignon. Cela fait, on enduit le tout d'un mélange huileux d'argile cl de peint un- rouge, pour empêcher l'intrusion de la vermine, et, île longues épingles en ivoire ou en fer aidant, voilà le chef coiffé pour un ou deux mois.

Chez tous les habitants le dessu> de la tète est rasé, mais le chignon varie de formes cl de dimensions; le plus commun, vu de derrière, a la forme d'un demi-melon à cotes posé sur le cou; souvent les nattes sont portées longues, tombant jusqu'aux épaules et toujours semées de |>erle« de couleur. La coiffure des femmes diffère peu de celle des hommes, mais, plus occupées que ces derniers, elles donnent moins de soin à leur toilette. Des tatouages, aussi compliqués que variés, je ne dirai rien, attendu que je n'en ai jamais trouvé deux présentant entre eux quelque analogie.

.*) septembre. — .le demandais l'autre jour à Méré-Méré quand il tiendrait sa promesse de faire l'échange du sang avec moi.

.( J'attends, me dit-il, que la caravane soit revenue, parce qu'alors je verrai si tu es un véritable ami. »

Puis il me montra sur sa poitrine une série de tatouages rangés en

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ligne, résultanl d'une vingtaine de cérémonies analogues faites avec «les chefs voisins, au nombre desquels il me rila Msiri lui-même, son plus grau<l ennemi. « Deux loi-, me ilil-il, Msiri m'a demandé d*êlre mou frère, et <I«mix fois il a le premier rom|>u ses engagements; aussi maintenant c'est entre nous une guerre à mort. »

Msiri a malheureusement lieati jeu contre lui en arrêtant les caravanes

y&é-Méré se f;iit loiflVr.

portugaises, qui , il y a deux ans encore, venaient volontiers chez 1rs Vouaoussi, où l'éléphant est très nombreux et les esclaves lion marché; aussi Méré-Méré scra-l-il obligé de l'aire des concessions,

(le dernier possède en ce moment oVux huiles pleines d'ivoire, soit trois cents à trois cent cinquante défenses, dont la plus grosse ne dépasse pas 50 kilogrammes. L'ivoire de ces pays, malgré sa petitesse, est un des plus prisés à la cote; il esl gros, mais court et surtout d'un grain très lin. Les indigènes ne chassent pas l'éléphant , ils le prennent seulement au piège; aussi pendant mon séjour n'en ai-je vu arriver que deux au camp.

Ce coin (l'Afrique sera un des derniers où l'éléphant se conservera , parce (pie c'est peut-être le plus éloigné des deux côtes, eu égard au manque de moyens de communication. On achèterait facilement ici pour deux ou trois piastres la frasilah d'ivoire, qui en vaut de soixante à cent à

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la côte, mais l'achat de l'esclave qui doit le porter, et son entretien pendant le voyage absorberaient au delà tout le bénéfice de eelte superbe affaire, sans parler des risques toujours graves à courir en chemin.

Je n'ai pas besoin de dire que Méré-Méré est seul propriétaire de tout l'ivoire des Youaoussi.

8 septembre. — Je viens d'être témoin de la façon dont Méré-Méré punit ses sujets. Avant-hier sont arrivés ici une douzaine d'habitants d'un village voisin qui devaient passer trois jours à défricher; mais, eelte nuit, poussés par la faim, ils ont pris la clef des champs. An petit jour Méré- Méré a réuni ses guerriers, une bande d'enfants de douze à quinze ans. et les a lancés sur le village des délinquants : l'ordre était de piller, de brûler et de tirer sur tout ce que l'on rencontrerait. Les enfants ont f;iil cet après-midi une entrée triomphale; tous les habitants ayant fui à la première volée de (lèches, ils ont pu remplir leur mission en toute sécurité. Comme butin, une charge de maïs sec, une douzaine de nattes, autant d'arcs et de pi|>es. Quelle misère!

Méré-Méré arrivera bien difficilement à discipliner tous ces bandits el à établir son autorité. Il me demande souvent une « médecine » pour que son monde exécute ses ordres avec l'empressement de mes Zaïizibariles.

« Tu te grises trop souvent, lui répondis-je; crois-tu que tes sujets obéiront volontiers à un chef qui n'a pas sa tète à lui? Puis crois-tu qu'il leur soit agréable, eux qui meurent de faim, de le voir le gorger tous les soirs.'

— Mais ne snis-je pas le chef? Que dira-l-on du grand Méré-Méré si jamais on apprend qu'il a eu faim? »

Ce manque d'autorité est leeueil contre lequel viennent se briser tous ses projets : il rêve d'envoyer des caravanes au Zambèze, dans le sud-est, d'établir des communications suivies avec le Bihé, de manger les Yuakissingl pour communiquer avec les Arabes du Tanganika, par-dessus tout de voit l'Europe, et il demande si la mer est aussi grande que le Bangouéolo. Puis brusquement il pense que pour tout cela il faudra prendre l'avis de* anciens; qu'on lui permettra d'aller en Kurope, mais que, lorsqu'il reviendra, il trouxera sa place prise : alors il devient songeur el ne tarde pas à me quitter.

10 septembre. — Terrible chose que la faim ! Je ne connais rien de plus absorbant ; toute ma journée s»- passe à me demander comment je i>ourrai bien résoudre ce problème de nie mettre quelque chose sous la dent. Encore suis-jc heureux de n'avoir plus oie vieux Figaro à lire; ce journal, avec sa manie de publier les menus quotidiens du Grand Hùtel,est la première des choses qu'on devrait oublier en parlant pour le Centre Afrique.

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Mes petits cadeaux (boussoles, assiettes, cuillers, ete.) commeueeiit à s'épuiser; que vais-je devenir ?

Méré-Méré m'a envoyé hier un quartier d'une gazelle tuée dans les environs. L'animal n'ayant pas élé égorgé, mes hommes n'en ont pas voulu, et j'ai pu me gorger comme une brute, presque heureux de cette circonstance qui ne m'obligeait pas à partager, tant la souffrance rend égoïste. J'ai élé puni du reste de ce mauvais sentiment, car ce malin il m'a fallu jeter aux chiens tout ce qui me restait. Aux approches de la massika le temps devient lourd, nuageux, chargé d'orage et d électricité, et, bien que la température ne soit pas élevée, la viande ne peut se conserver quarante-huit heures.

12 septembre. — Bien rapporté hier de la chasse; je n'y ai gagné que d'y faire rouvrir mes blessures, qui prennent une mauvaise tournure. Kn revenant, Babaïdi a assommé au gîte un petit buxhlok, qui nous a bien donné i kilogrammes de viande. C'est jM'ine perdue de chasser après huit heures. Dans l'état où je me trouve, je ne puis compter que surprendre le gibier dans une éponge, au lever du soleil; à coup manqué il ne me reste plus qu'à rentrer.

Poussé aux idées noires par la souffrance, j'ai en Irepri s le soir Méré-Méré sur la vie future, sur l'existence d'un Dieu meilleur que le sien. Deux minutes il m'a écoulé, puis il est parti en me faisant dire que, les jours où je voudrais traiter de pareils sujets, je devais le prévenir, afin qu'il ne se dérangeât pas. Vous autres, Blancs, dont l'éducation élève 1 aine, et à qui la science et l'industrie réservent au moins des ressources matérielles, vous venez parler de vie éternelle à des gens qui vivent au jour le jour de vols et de brigandages ! El vous voulez qu'ils vous entendent !

Hélas! pas d'autres nouvelles de mes gens et nous ap'prochons du jour que j'ai fixé à Nassib pour quitter Cazembé et regagner le Tanganika!

13 septembre. — Dans tout ce grand village, pas d'autre industrie que la confection des vêtements d'écorce, qui occupe la moitié de la population l'après-midi, au relourdes champs.

Les troncs de miombo choisis à cet effet sont petits, à peine de la grosseur de la jambe. Là où ils n'offrent ni lueuds, ni blanches, on fait deux entailles circulaires éloignées de «>0 centimètres, qu'on relie ensuite par une entaille longitudinale dans le sens du tronc. Le rouleau d'écorce ainsi obtenu se détache assez facilement et l'on extrait le liber, qui conserve la forme d'un cylindre; d'abord séché, puis roui huit jours dans un puits vaseux, enfin bien nettoyé avec un fer de lance, ce liber va donner l'étoffe. Pour cela on l'étend à plat, encore humble du rouissage, sur un billot sans aspérités; l'indigène s'assied en face el, armé d'un marteau dénié

ad hoc, frappe à [wt ils roups pendant «les heures entières, jusqu'à ce que le liber ait alleinl la ténuité el la largeur voulues.

A co martelage l'étoffe gagne 10 eentimèlres eu largeur; chaque morceau présente donc la forme il'un rec tangle de *>0 eentimèlres sur 20 centimètres de côté, et il en faut au moins trois cousus ensemble pour faire le tour des reins.

Le soir, de deux à quatre heures, le bruit de tous ces maillets travaillant à la fois couvre le murmure étouffé des conversations, le vagissement des enfants; ou se croirait au milieu d'une bande de calfats attelés à la carène d'un vaisseau. Méré-Méré est très curieux de savoir si dans Uk villes d'Europe on entend le même bruit !

lô septembre. — Les débris d'un jeune éléphant mort depuis trois joui s viennent d'arriver au village; Méré-Méré a pu maintenir l'ordre un instant, mais dès qu'il a eu pris la part du lion, la curée a commencé avec une sauvagerie indescriptible. Les chiens eux-mêmes s'étaient mis de la partie, et je ne sais vraiment, dans cette lutte ignoble, qui de l'homme ou de l'animal semblait le plus bestial et le plus féroce. Celle chair exhale une odeur nauséabonde, et voilà le village empesté pour longtemps.

Toujours point de nouvelles de ma caravane. Mon énergie naturelle résisterait encore aux souffrances physiques, mais cet isolement m'accable profondément, d'autant que Méré-Méré, maintenant qu'il m'a assez vu, ne témoigne plus le même intérêt. Je passe le temps à former des projets de fuite, mais la vue de mes blessures, maintenant ulcérées, les réduil à néant. La privation de nourriture m'a du reste rendu incapable de faire plus de deux ou trois heures de marche.

La faim a cependant ce hou rôle de me tenir l'estomac en état convenable ; je dirais presque qu'il n'a jamais aussi bien fonctionné, si ces fonctions n'avaient presque entièrement cessé. La diète, à mon avis, devrait être d'un usage plus commun en médecine pour les maladies «l'estomac.

16 septembre. — Au pelit jour, un habitant est venu me prévenir qu'un animal élait en train de s'abreuver à l'un des puits du village; c'était une petite gazelle, et j'ai pu la fusiller à vingt pas. Sur 00 kilogrammes de viande je n'ai eu qu'une épaule, et il n'en reste plus rien.

Les habitants souffrent autant que nous, mais ils disposent de ressource», dont mes hommes ne peuvent user, qu'ils ne |K'uvent même supputer. Les femmes cueillent, dans les endroits frais, une espèce de persil qu'elles font bouillir; les hommes passent leur temps à chercher des racines et de jn-tils crabes assez communs dans les rivières. J'aurais plaisir à en grignoter quelquefois, mais mes hommes ont refusé nettement de m'en aller

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