FAMINE PERSISTANTE
chercher, sous le prétexte que ces crustacés occasionnent des éruptions de boutons dangereuses.
Du lever au coucher du soleil les enfants cherchent des cigales sur les arbres, leur coupent les ailes elles font rôtir telles quelles. Ce soir, autour de ma table, ils se disputaient nies os avec les chiens du village ; je me demande le parti qu'ils ont pu en tirer.
18 septembre. — Une femme vient de mourir; deux hommes l'ont prise, l'un par les bras, l'autre par les jambes, et sont allés la jeter dans la brousse de l'autre côïé de l'éponge; les chefs seuls ont le droit d'être enterrés.
J'avais entendu dire que la malheureuse était morte de mauvais traitements, et je me suis informé auprès «le Méré-Méré, qui m'a dit l'avoir châtiée sévèrement parce qu'elle avait trafiqué de ses charmes. Presque en même temps des gens qui rentraient au village sont venus annoncer qu'ils venaient de trouver dans les environs la dépouille d'un lion mort ; aussitôt les crieurs publics, autre institution locale, se sont lancés dans les rues à perdre haleine.
« Comment expliquer, hurlaient-ils, la mort étrange de ce lion tué en combat singulier par une ignoble hyène? Comment ne pas voir dans ce fait extraordinaire un ordre du destin, à vous femmes, pour vous apprendre à coucher avec vos seuls maris? Tremblez, coupables, ou vous mourrez toutes comme votre sœur aujourd'hui! »
19 septembre. — Il se trouve que le lion en question n'est qu'une hyène, ce qui gène sensiblement et les crieurs publics et Méré-Méré dont ils exécutaient les ordres. Aussi, furieux, il vient de chasser du village ceux qui avaient apporté hier cette merveilleuse nouvelle.
19 septembre. — Méré-Méré m'est arrivé cet après-midi plus ivre que d'ordinaire, et, comme il n'est jamais plus aimable que dans cet état, il a cru devoir prolester de son inaltérable amitié pour moi.
« Vois-tu, Msungu, si la caravane n'arrive pas, je le ferai conduire dans le sud par une des miennes, parce que je neveux pas que tu meures sur mes terres. Il me faut des étoffes, et si , à la nouvelle de la mort, les Portugais ne viennent plus ici, c'en est fait de ma puissance. Kt puis jamais Méré-Méré ne saura porter des vêlements d'écorce. »
Là-dessus il saisit un esclave à moitié nu et, le faisant pirouetter sur ses talons :
« Vois-tu Méré-Méré affublé de la sorte î »
Je commence à ne plus pouvoir supporter la vue de ce tyranneau toujours ivre et toujours gorgé.
M(\ L'AFRIQUE f.Ql'ATOIll ALE.
20 septembre. — Méré-Méré vient de me rendre témoin d'une expérience curieuse dont je cherche encore l'explication. Dans le courant de la conversation je lui demandais depuis combien de jours Hassani était parti.
«< N'est-ce pas trois fois dix jours plus un? lui demanda Farraji, pour l'aider.
— Je ne sais pas compter comme vous, répondit Méré-Méré ; laissez-moi faire à ma façon. » Prenant un brin de paille dans le toit, il s'accroupit, puis, la lèle dans ses deux mains, sembla réfléchir profondément. Au bout de trois minutes il se dressa un peu, fil une première coche à la paille, puis retomba dans sa méditation; il resta dix minutes ainsi dans une extraordinaire tension d'esprit, n'en sortant que pour faire une nouvelle coche à sa paille. Enfin il me la lendit en me priant de compter les coches, (jui se trouvaient effectivement au nombre de ôl. « Ne me demande plus jamais, Msungu, conclut-il en s'en allant, un travail pareil, car ma tète éclaterait. »
Ouel travail, en effet, a pu obtenir d'une pareille lèle un pareil résultat ' Supposer qu'il a passé du premier jour de ce long intervalle au dernier par un certain enchaînement d'incidents quotidiens serait lui attribuer une mémoire trop supérieure, et cependant je ne vois pas d'autre moyen de procéder!
Le triomphe de Méré-Méré, sa distraction favorite, et aussi une des causes de sa puissance, c'est son habileté à raccommoder les fusils, habileté réelle, étant données les ressources dont il dispose. Tout son attirail tient dans un baril de poudre de 10 kilogrammes; vieilles platines d'armes à pierre, vieilles limes, vis sans filet de dimensions diverses, le tout datant pour le moins de l'invention des armes à feu.
Je lui vis un jour faire en entier un bois de fusil qui, ma foi, s'adaptait très bien au canon qui lui était destiné. Aussi réserva is-je pour dernier cadeau à lui faire deux limes neuves et deux ciseaux qui me restaient de mon bagage. Je les avais fait enterrer soigneusement la nuit de mon arrivée ici; mais aujourd'hui mes hommes et moi souffrons tellement que je me suis décidé à brûler mes derniers vaisseaux en les lui donnant. Le drôle prétend que j'ai encore beaucoup de richesses cachées et refuse de me rien remire en retour.
Tant de cruauté et de roublardise dé|>asse la mesure de ma patience et de mes forces. Je rêve d'une solution brusque à une situation intenable. La nuit ce sont des cauchemars affreux : ma tète s'agite en de vains projets, dont le jour me fait reconnaître l'inanité. L'heure est venue, je le sens, d'une décision extrême, mais ma faiblesse physique est telle que je n'ai
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jiliis le <*inii-;««r<* <l«* rien arrêter. Mes hommes eux-mêmes semblent [n'abandonner: je sfiis qu'au Coud de leur huile enfumée ils font leurs projets en dehors de moi, et que sans Kamna ils les auraient déjà mis à exécution.
Persuadés que Hassani et Salimu ont été massacrés, ils ne fuiront pas vers le nord, mais je leur ai fait prendre tant de renseignements sur le point où mois pourrions franchir la Louapoula, qu'ils connaissent à un jour
Vois-lu Méré-Mén- affublé de la sorte! » (Voir p. 345.)
près la position du Kalanga, et nul doute (pie ce ne soit dans celte direction qu'ils oient l'intention d'aller.
±2 septembre. — Hier sont arrivées en grande pompe au village deux belles défenses d'un éléphant pris au piège assez loin d'ici.
En tète du cortège marchaient une dizaine de guerriers, armés de lances et dansant leur danse de guerre; puis venaient les deux défenses, portées par deux esclaves, enfin les bouffons du chef et la foule hurlante qui poussait le cri de guerre. Toute cette populace se massa dans la cour de Méré- Méré, qui sortit peu après, soutenant d'un air gauche un bracelet de perles i\u"i\ remit à celui qui avait trouvé l'animal. Tant de générosité souleva naturellement un enthousiasme général, alors que mes cadeaux d'une valeur décuple n'obtiennent jamais un mot de reconnaissance.
25 septembre. — Je me suis taillé un semblant de chaussure dans la
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peau de la gazelle, mes ulcères s'élant un peu refermés, et j'ai essayé hier malin de reprendre le chemin du puri. Mais n'était-ce pas la dernière f«»i> (pie mes forces me permettraient un effort pareil?
Au petit jour je débouchais sur un ravin, juste à temps pour y trouver sur h' versant opposé deux beaux buffles en train de paître. Dans le fond coulait un ruisseau, caché sous «les touffes basses, à moitié de la distance qui nous sépare; nous étions, mon guide et moi, à plus de 100 mètres, mais il était impossible de faire un pas sur cette |>ente dénudée sans ><• laisser éventer. Accroupi, j'hésitai une bonne minute entre mes deux fusil>; enfin je pris mon big-gun et j'épaulai. Frappée au cou, la brute visée fil un bond, chargea sur la droite vers son compagnon, puis tous deux remontèrent la pente au galop, pendant que j'envoyais une seconde balle, hélas! hors de portée.
Évidemment je perdais de plus en plus mon sang-froid, et je devenais incapable de la moindre réflexion : la rivière était tout indiquée pour approcher les buffles sans être aperçu. Par acquit de conscience je me lançai sur la piste, malgré la certitude où j'étais que les animaux ne s'arrêteraient pas avant une autre éponge, située à près de 8 kilomètres.
Je ne veux pas retracer le supplice de celte longue course qui dura jus* qu'à midi, mais il m'en reste un souvenir qui donnera au lecteur une idée de l'étonnante sagacité du sauvage.
Quelque temps les traces de sang dirigèrent notre course; puis, l'hémorragie ayant cessé, comme il arrive toujours pour les blessures du fusil Gras, nous n'eûmes plus que les empreintes du sabol. C'était dans île hautes herbes arborescentes, desséchées, fouillées en tous sens de pistes contraires, sur un sol dur, sec, où le sabol ne marquait pas plus que >ur la pierre.
Filon né de voir le guide s'avancer là d'instinct, la tète haute, sans hésitation, je lui demandai à quels indices il se fiait. « D'abord je sens, me répondit-il en reniflant; puis, regarde celle herbe, elle a été certainement secouée depuis ce matin. » Toute herbe est en effet recouverte d'un certain duvet, pollen ou poussière, et la seule différence de leintes de celles qui avaient été froissées le matin suffisait à cet homme pour se diriger.
Le fait est qu'au bout d'une heure de cette course éehevelée nous débouchions sur une fourmilière, et, sur la base friable de cette dernière, mon guide me montra des empreintes de sabot qui ne dataient pas d'une heure.
Celte fourmilière marqua le terme de la chasse; je m'y évanouis à l'ombre d'un arbuste, pour me réveiller un peu plus tard sur les épaules
NOUVELLES I» E MA CA HA VANNE. 349 do Kamnfl ; puis je conserve vaguement le souvenir de fortes secousses sur une sorte tir civière improvisée; enfin vers cinq heures je reposais sur mon lit.
Le bruit courait au village que ma caravane arrivait, mais je n'y pris pa> garde, tant on m'avait ressassé celte nouvelle invraisemblable.
2tî septembre. — Il faut me rendre à l'évidence et reconnaître que ma
Arrivée de deux ddentU d'éléphant. (Voir p. 5»7.)
caravane ou une partit; au moins est dans les environs. La meilleure preuve en est dans la colère furieuse de Méré-Méré, qui vient d'apprendre qu'elle arrive les mains vides et ilanquée d'une escorte de Vualunda. que m'envoie Ca/.embé. Heureusement mes hommes rejettent sur Cazembé toute la faute, disant que c'est lui qui n'a pas voulu leur permettre d'emporter mes étoffes.
« J'apprendrai à Cazeml>é que je ne suis pas un enfant, s'écrie Méré- Méré; je lui garderai tous ses fusils et lui renverrai ses enfants sans oreilles. >>
Aussitôt on aiguise les lances, on dispose tout pour le combat, comme si nous n'étions pas là pour proléger les gens de Cazembé, nous et les vingt-cinq hommes armés qui m'arment.
350 L'AFRIQUE fiol ATUKIAI.K.
Mes hommes ne se tiennent pas de joie; j'ai toutes les peines du monde à calmer leur iinp:iliencc, qui peut nous perdre en apprenant à Méré-Mérc le véritable auteur du mécompte qui lui arrive. Ils se répètent tous l« potins du village : on a vu Hassani-Hogo, connu <le tous les Vouaouv.i. avec son grand costume «le gala! mes gens rapportent des fusils ijui peuvent tirer cent coups à la lois! etc., etc.
Serait-ce vraiment le salut?