‹ Les lacs de l'Afrique équatoriale; voyage d'exploration exécuté de 1883 à 1885Chapitre 60 sur 119 · CHAPITRE XV1I · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV1I

Retour de mes doux envoyés. — Ilassani raconte sou voyage rt me donne des nouvelles de ma caravane. — Départ nocturne du Iwma. — Marches forcées. — Sur la Louapoula. — Les premiers villages du Lunda. — Arrivée chei Caxembé.

Je passe son s silence toutes mes inquiétudes de la soirée du k25, inquiétudes provenant et de tous ces préparatifs de guerre et surtout de l'absence de Méré-Méré, qui refusa de me voir. Ne sachant au juste si ce qu'il tramait ne s'adressait qu'aux hommes de Cazembé ou à tous les nouveaux arrivants, nous restâmes toute la nuit sur le qui-vive, prêts à quitter le village au premier coup de fusil, pour nous porter au-devant de nos sauveurs et leur prêter main-forte. Mais les indigènes montrèrent ce jour-là la couardise qu'ils ont toujours au moment du combat : beaucoup de bruit, de cris de guerre, mais pas de sang répandu.

Le !20, à dix heures, les hommes de la caravane, escortant les dix Vualunda, arrivèrent à l'une des portes du village que nous occupions, tout près de nos huttes : la foule, vociférant des insultes, faisait la haie; quant à mes hommes, peu habitués à ce genre de spectacle, ils roulaient «les yeux effarés en venant à tour de rôle me baiser la main. Ilassani et Salirait étaient tous deux là, toujours gais, souriants, plus sceptiques que jamais devant ces manifestations de rage impuissante. Avide de nouvelles, je m'enfermai avec eux dans ma hutte, que mes gens entouraient pour tenir la foule en respect.

« Kh bien, mon brave Ilassani, quelles nouvelles?

— Ah! maître, beaucoup de nouvelles, mais bonnes nouvelles puisque lu es vivant. Quant à nous, depuis que nous l'avons quitté, nous avons cru bien souvent que lu ne reverrais jamais ni tes deux esclaves, ni surtout leurs deux fusils !

552 L'AFRIQUE ÉQDATORULE.

— Voyons, conte-moi cola. Mais d'abord donne-moi des nouvelles de la caravane, que tout le monde assure avoir élé pillée par Cazembé.

, — Non, maître, Cazembé n'a pris que cinquante fusils, et il m'a assuré, à moi, qu'il te les rendrait. La caravane est chez lui depuis près de trois mois, très à court de vivres, mais bien portante et tranquille. En quittant Zapaïra, elle a marcbé sur le Lunda le plus vile possible, car tu avais dit que nous ne resterions que vingt-cinq jours sur le Bangouéolo. Elle a passé tranquillement les premiers jours du voyage, sur les terres de Kétimkuru, puis elle est entrée dans un immense puri, où pendant quinze jours elle n'a vu que des éléphants. Jusqu'à la ville de Cazembé, pas un seul village: aussi tous tes enfants mouraient de faim le jour de l'arrivée.

« Une viens-tu faire ici, a dit Cazembé à Nassib, puisque tu n'achètes pas d'ivoire?

« — Je viens attendre le Msungu qui est sur le lac.

« — Mensonge, vous venez faire la guerre. Tu n'as qu'une façon de me « prouver le contraire, ("'est de me livre!- tous tes fusils : je les rendrai « au Msungu quand il arrivera. »

« El pendant trois jours le village est resté fermé, tous les tambours battaient et les femmes puisaient de l'eau (c'est ainsi que se fait le branlebas de combat cbez Cazembé). Oue pouvaient faire les enfants mourant de faim? S; battre, c'était nous abandonner, et Nassib a donné l'ordre de livrer les fusils. Mais alors Wadi-Combo et la moitié de la caravane se sont révoltés, refusant d'obéir, et l'on a été sur le point de se battre dans notre camp. Nassib néanmoins a pu livrer quarante-neuf fusils à capsules et un fusil Gras, et lous les autres ont élé enterrés. Depuis ce jour la caravane esl assez tranquille, mais les vivres sont affreusement chers. Le camp est solidement installé sur une hauteur qui domine le village et près d'un ruisseau qui assure de l'eau en cas d'attaque. Enfin les hommes privés de fusils oui acheté des arcs et s'exercent tous les jours.

— Parle-moi un peu de Cazembé. \)ue penses-tu de cet homme?

— Cazembé esl un grand chef, maître, bien qu'il ne possède qu'une seule ville, défendue par huit jours de puri dans toutes les directions. Il est jeune, autoritaire en diable, veut vendre son ivoire à toute lorce, et décide de tout dans son village, sans consulter personne. Il a dit cent fois qu'il le rendrait les fusils; maintenant que peut-on penser d'un chef africain? Son borna est très fort, impossible à enlever d'assaut; mais, d'un autre coté, il a peu de poudre, et avec ce qu'il nous reste de fusils, je doule qu'il ose jamais nous attaquer.

— Maintenant parle-moi de votre voyage.

HASSÀM RACONTE SON VOYAGE. 353 — Ah! mail iv. quelle histoire! Le jour de notre dépari nous sommes allés nous reposer un peu dans une ville de Méré-Méré, qui est à trois heures d'ici dans l'ouest, puis nous avons piqué au nord pendant deux jours en courant de « l'allure du pigeon »; nous sommes alors arrivés à un grand borna dont le chef, «lisait le guide, était l'ami de Méré-Méré. Comme nous voulions entrer pour nous reposer, on nous a répondu que nous venions faire la guerre, et il a fallu coucher dehors. Lc^lendemain,

La foule prend la fuite on voyant llassani ouvrir la culasse de son fusil.

au jour, les tambours battaient, le guide s'est enfui, et nous avons dil rentrer dans la brousse le ventre vide. Le surlendemain, même réception dans un borna plus grand encore, dont le chef s'appelait Chandassika; mais là notre faim était telle, que nous ne pouvions plus marcher, et il a fallu ruser.

« — Rendez vos fusils! hurlait la foule.

« — Tout de suile, répondis-je, mais je veux les porter moi-même au « chef, parce qu'il y a beaucoup de médecines dedans.

« — Montre-moi, me dit le chef, comment on tire ce fusil qui n'a pas « de pierre, ou tu vas mourir à l'instant.

« — J'ai trop faim, répondis-je : il faut des forces pour manœuvrer des « armes pareilles. »

« On nous apporte un gros ugali, avec un superbe morceau de serpent,

que nous avons dévoré séance tenante. Fuis je prends mon fusil, et d'un

coup j'ouvre la culasse : à cette vue, le chef se lève, la moitié de la fcule

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prend la fuite en hurlaDt, l'autre se couvre les yeux île ses mains; il me faut un quart d'heure pour rassurer loul le momie.

« — Je délie bien ce fusil de partir, me dit Chandassika, puisqu'il n'y « a qu'un trou dedans. »

« Je glisse une eartouehe en la dissimulant, et je lui tends l'arme toute prête : sans hésitation le chef la saisit et tire sans même épauler. Boum!... La balle traverse une première hutte, puis une seconde, étend raide une femme qui rentrait de l'eau, enfin se plante dans la porte du homa. Ah! maître, quelle débandade! Instantanément nous nous sommes trouvés seuls avec le chef terrifié.

« — Emportez vos fusils! fuyez au plus vite, s'est-il écrié, ou vous allez « être massacrés comme sorciers. »

« Les villages étaient nombreux dans les environs; nous avons marché une heure sans en sortir, et tous battaient le tambour de guerre. Puis le puri a recommencé; enfin, en cinq jours, nous avons pu arriver au LuongOi et quatre jours plus tard nous faisions notre entrée chez Cazembé.

«Ah! c'est loin, maître, chez Cazembé. Ceux qui disent qu'on peut) aller en six jours ont menti; toi, il t'en faudra quinze, et encore par la route que nous avons suivie au retour, le long de la Louapoula. roule plus sûre, car on traverse les Vuakissinga dans le puri, tandis que par le premier chemin nous en avons rencontré trois villages.

<> Chez Cazembé nous ne sommes restés que deux jours, juste le lemy< de tout préparer pour venir te chercher et d'arranger le maneno avec Cazembé: tous tes enfants voulaient venir te chercher, mais Nassib en a désigné vingt-cinq, suivant tes ordres, cl encore n'ont-ils que quinze fusils.

« A Mlundu, un peu au nord du Luongo, nous avons perdu plusieurs jours à attendre les dix hommes de Cazembé, qui ne voulaient pas se mettre en roule, et c'est pour cela que nous avons mis tant de temps à revenir.

« Celle seconde partie du voyage a été la plus dure, avec quarante hommes à nourrir. Au bout de trois jouis tous tes enfants mouraient, car nous avions dû rentrer dans le puri pour échapper aux Vuakissinga. A lui nous avons fait chaouri. Personne n'osait parler de retourner en arrière, mais tous étaient bien tristes; alors je me suis levé : « Mambo ktlû Mumju. Ndugu zango. Nous sommes entre les mains de Dieu, mes frères. Le manque de vivres vous fait peur, mais je vous en donnerai, moi; nous avons des cartouches et je vous promets un buflle tous les soirs. Ètcs-vou.»

HASSAN! RACONTE SON VOYAGE. 3û5

de* femmes pour abandonner votre maître quand la moitié du chemin est faite? Libre à vous de retourner en arrière, mais avec Salimu nous allons mourir avec notre père. »

" Effectivement le gibier est abondant sur les bords de la Louapoula, et tous les jours j'ai pu tuer quelque chose. Avant-hier encore, chez Kalassa, en moins d'une heure j'ai abattu un buffle, un élan cl une gazelle : aussi les indigènes, qui avaient commencé par nous déclarer la guéri e, ne voulaient plus nous laisser partir.

« Maintenant que nous sommes en nombre pour défendre notre viande, nous pouvons la vendre tout entière. Chez Kalassa nous avons trouvé ainsi deux jours de farine. Ilnous reste aussi un peu de viande séchéc : tu vas pouvoir dîner ce soir, maître. »

Ce brave Hassani, comme je l'appelais alors, n'en était ici qu'au commencement de ses exploits, et, pendant les trois mois qui vont suivre, chaque jour aura le sien. Ma caravane et moi, nous lui devons dix fois la vie, et je rapporte de mon voyage le regret de n'avoir pu reconnaître au retour tant de services signalés.

Tout l'après-midi nous restâmes à causer : je n'accordais qu'une demiconfiance aux renseignements flatteurs qu'on me donnait sur Cazembé, mais mon parti fut pris tout de suite sur ce qui me restait à faire. À la tombée de la nuit je réunis tous mes hommes, je leur fis connaître mes intentions au nez des indigènes qui, fatigués de hurler et d'insulter, dévoraient des yeux lous ces fusils qui venaient de nous rendre notre indépendance.

« Mes enfants, leur dis-je, vous savez comme moi la situation qui nous est faite. Demain nous n'aurons plus de vivres et il serait sage de reprendre tout de suite le chemin de Cazembé; mais l'étal dans lequel se trouvent mes jambes ne me permet pas d'être sur pied avant six ou sept jours. Au surplus, bien que les dis|M>sitions de Méré-Méré à notre égard semblent avoir changé, je veux faire tout mon possible pour me séparer de lui dans de bons termes, et peut-être y arriverai-je. Si je ne réussis pas, n'ayez aucune crainte; avec nos vingt-cinq fusils nous sommes forts cl de taille à nous frayer partout notre roule. Ces six journées seront dures à passer, car la prudence m'empêche même de laisser chasser Hassani; mais vous savez que si le jour du départ les indigènes me voient obligé de me faire porter, leur audace s'accroîtra d'autant. »

Tous protestèrent de leurs bonnes intentions et nous restâmes jusqu'à nuit noire à causer des nombreux incidents qui, depuis deux mois et demi, s'étaient produits de part et d'autre.

Les six journées qui suivirent se passèrent bien mieux que je ne l'avais espéré. L'arrivée de ce renfort avait jeté un froid sur l'agitation ries indigènes, qui ne se risquèrent qu'une ou deux fois à provoquer des bagarres; encore toutes, à peine commencées, aboutirent-elles à une fuite générale. Ma seule préoccupation venait de mes blessures, et la perspective de me l'aire porter jusque chez Cazembé m'effrayait souvent. Il fallait cependant «mi passer par là, car en supposant que mes jambes, le jour du départ, fussent en étal de porter les chaussures que je venais de recevoir, il était certain que sept ou huit heures de marche me remettraient mes ulcères à vif.

Quant à Méré-Méré, je le revis à jMMne pendant tout ce temps. Dès le lendemain de l'arrivée de ma caravane je lui avais fait parvenir un superbe cadeau d'étoffe; il me fit répondre qu'il n'était pas satisfait. J'y ajoutai deux casseroles en cuivre et deux assiettes, sans être plus heureux. Il se démena si bien que mes hommes vinrent me supplier de lui céder deux vieux fusils à baguette et un revolver chargé, dont j'avais auparavant immergé les cartouches pendant une heure.

Un après-midi je le rencontrai à la porte d'une hutte, parfaitement ivre, titubant. A ma vue son regard hébété s'alluma un instant, pendant qu'un sourire bestial illuminait sa face.

« Tu as faim, Msungu, me dit-il en frappant sa panse rebondie, moi je suis plein!... » A cette phrase brutale, ma main, sans que j'en eusse conscience, se porta à mon revolver, puis, la réflexion venue, je tournai les talons. A deux ou trois reprises je lui avais fait demander par Kalambo, qui nous serrait d'intermédiaire, quand il avait l'intention de nous laisser partir; il s'était contenté de répondre que l'heure n'était pas encore venue, ce qui voulait dire clairement :

« Vous n'êtes pas encore assez affamés, attendez encore quelques jours et nous n'aurons qu'à ramasser vos fusils, que vous n'aurez plus la force de défendre. »

La nuit du 2 octobre cependant était celle que j'avais fixée pour quitter la ville. La question était de mettre d'un coup une bonne distance entre moi et le camp de Méré-Méré', qui seul avait de la poudre et des fusils. Il aurait beau le lendemain envoyer à ma poursuite, le nombre des assaillants serait naturellement d'autant moindre que la dislance à parcourir était plus grande. Quant au départ, c'était chose aisée; il suffisait d'ouvrir doucement la porte du borna, car, à partir de neuf heures, tous les habitants sont enfermés chez eux, par crainte du froid et par peur des fauves.

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