CHAPITRE
Gouvernement de Zanzibar. — Étendue «lu territoire du sullan. — La justice. — L'année cl la marine. — Le harem. — Revenus du sultan. - L'esclavage et le traité de sir Bartlc Frère. — La traite et les canonnières anglaises. — La vie à Zanzibar. — Excursions a la côte d'Afrique. — Souvenir de deux expéditions françaises. — Mai/an. — L'abbé Debaize. — Retour de M. Udutilx. — Mauvaise volonté du sultan. — Engagement des Zanziharites. — Situation commerciale de Zanzibar. — Embarquement de la caravane.
Le gouvernement de Zanzibar est une autocratie parfaite; qu'on n'y cherche ni minisires, ni conseillers d'aucune sorte, on ne trouvera partout que Saïd Bargach', un sultan et ses sujets, ou plutôt un maître et ses esclaves.
Investi de l'autorité religieuse aussi bien que du pouvoir dictatorial, Saïd Bargach mène son monde avec une énergie qui a son mérite, en face d'une population aussi mélangée et aussi querelleuse que celle de l'Ile. Tous les vendredis matin, il réunit bien les principaux dignitaires de la ville, mais c'est moins pour les consulter que pour faire connaître ses instructions. Il communique enlin directement avec les consuls des diverses puissances européennes, au moyen d'interprètes, gens à gages, qui ne font que rapporter ses propres paroles.
Saïd Medjid, frère et prédécesseur de Saïd Bargach, recevait l'investiture des mains de l'imam de Mascate. Il y a quelques années le gouvernement anglais le délivra de cette dépendance, sous la condition de payer à l imant une redevance annuelle de UMMMIO francs. Le pouvoir est héréditaire et à la mort du sultan se transmettra à son frère, puis à sa descendance mâle par droit de progéniture.
Au lendemain de la conférence de Berlin, il est assez difficile de parler de l'étendue de la juridiction du sullan régnant ; lors de mon départ, Saïd
J. ttappelotis que Satd Bargach c»t mort le 26 mars 1888, et a été remplacé par son frère Saïd Khalifa.
SAÎD BARGACll. SI
Bargach prétendait simplement à la suzeraineté de toute l'Afrique tropicale, dont les trois dixièmes lui étaient parfaitement inconnus. « J'ai reçu ce royaume de mon frère, qui l'a reçu de Dieu », disait-il, oubliant que ce
Sanl thirgiirh, siiIUmi de Zauzibar, mort ni
nouveau genre de droit divin n'a jamais pesé bien lourd dans la balance de la politique européenne. Néanmoins on s'accordait généralement à reconnaître ses droits sur la côte, depuis le cap Guardafui jusqu'au cap Dclgado, où commence la province portugaise de Mozambique1, Le voyageur fera
t. Par une convention <lu 1" novembre 188G, l'Angleterre el l'Allemagne se sont entendues pour fuer les limites de la domination du sultan de Zanzibar, qui a été reconnu souverain des îles et du
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bien de prendre ees mots de côte au pied de la lettre et, passé la première étape, de ne plus compter que sur ses propres forces. Ma petite expérience lui apprendra de plus que le pire ennemi de l'Européen dans l'intérieur est précisément l'Arabe de Zanzibar.
Saïd Bargacb possède, avec ce territoire, les îles de Peinba et de Mafia; il nourrissait enfin des prétentions éventuelles sur la possession des Comores, ce qui n'a pas empêché celles-ci de solliciter et d'obtenir le protectorat de la France.
La justice à Zanzibar se rend d'une façon aussi simple qu'expéditive. Certains jours de la semaine, dans l'après-midi, Saïd Bargacb donne dans son palais des audiences publiques ; ces jours-là tout le monde, sans dislinelion de caste, le maître aussi bien que l'esclave, a le droit de se présenter à son auguste tribunal; il n'est pas besoin d'ajouter que l'esclave n'en use qu'avec ménagements. Les plaignants exposent leurs griefs, puis le sultan rend le jugement, qui, (tour les fautes légères, se traduit généralement par quelques coups de bâton, appliqués souvent aux deux parties à la fois.
Pour les faits plus graves le condamné est envoyé en prison; la secte musulmane des Ibadis, dont Saïd Bargacb est le chef dans ses États, n'admettant pas la peine de mort, l'a remplacée par des supplices qui a bon tissent à la même lin. L'un d'eux consiste à enfermer le patient dans une petite cellule dont le plancher et la muraille sont garnis de longs clous. On résiste là dedans un joui', quelquefois deux, me disaient mes hommes, dont je liens la plupart de ces détails, puis la fatigue vient, la tète tourne, on tombe et c'est Gni.
La peine infligée à l'individu prévenu de vol ou d'assassinat n'est pas moins terrible. Chaque jour, jusqu'à ce qu'il ait avoué sa faute, on le suspend par les mains durant une heure ou deux, avec une pierre attachée à la ceinture; un aveu pourrait le sauver, mais telle est la passion de cette race pour le mensonge, que le prévenu n'avoue bien souvent que quand il est trop tard pour guérir.
Les crimes de haute trahison, inculpant des personnages dont la condamnation pourrait émouvoir l'opinion publique, se traitent, assure-t-on, par la prison et le couteau. Tous deux jouent dans l'île un rôle considérable, même dans les plus basses classes de la population, où l'on raconte ces faits avec terreur.
liltor.il, à partir d'un poiul situé un peu nu suit du rap Del^ulo, jusqu'il Kipini, près de l'embouchure du petit fleuve Ozi, et sur une distance de 10* milles marias (18 kilomètres environ) dans l'intérieur. Au delà de cette lifine, les deux puissances ont déterminé leurs sphères d'action respectives dans les territoires qu'elles sont censées tenir du sultan, non en toute souveraineté, mais temporairement et à bail.
ARMÉE ET MARINE DE ZANZIBAR. 23 Ces mesures, si excessives qu'elles paraissent, sont cependant justifiées par le caractère fourbe et mauvais du noir. Il en est d'autres qui le sont moins; ainsi un jour un de mes hommes, arrêté à tort, me revint le lendemain la cheville brisée par le marteau qui avait rivé son fer. Fallait-il accuser sa maladresse ou celle du forgeron ?
Quittons la justice pour passer à la guerre et à la marine. L'armée régulière se compose d'un millier de soldats ou ankarh, habillés et nourris par le trésor; ils sont généralement armés de suident, et obéissent à des officiers comoriens, placés eux-mêmes sous les ordres du général Mathews, ex-officier anglais, maintenant au service «le Sa Hautesso. Je ne saurais trop complimenter le général du parti qu'il a su tirer de ces petits bataillons, qui n'ont malheureusement pas la bravoure en partage.
Le mode de recrutement est des plus ingénieux, je le recommande à nos législateurs. Tout d'abord les ivrognes ramassés sur la voie publique sont inscrits de droit sur les listes; mais, comme il n'y a pas là de quoi combler les vides nombreux que produit chaque jour la désertion, on s'est avisé d'un autre moyen. Chaque soir, par mesure de prudence, la circulation dans les rues est interdite aux noirs à partir de huit heures. Le sultan a-t-il besoin de soldats, d'esclaves, pour construire son palais, il avance simplement l'heure sans prévenir, et à sept heures et demie tout ce qui circule dans la ville est conduit en masse à la caserne.
Il n'y a aucun espoir à fonder sur cette armée régulière, mais le sultan peut, je crois, compter sur les irréguliers le jour où il voudra bien leur ouvrir ses coffres-forts. Les irréguliers, au nombre d'un millier, comme les précédents, marchent par bandes de cent cinquante, sous les ordres d'un Arabe; massés sans ordre, ils s'avancent lentement en tirant leurs fusils et en sautant lourdement au son du tam-tam, d'où leur vient leur surnom de kiroboto, « puces ». Je ne connais pas de spectacle plus pittoresque que leur défilé; depuis le bandit du Hedjaz jusqu'au Rouga-Kouga de ITnianembé, on y voit plus de vingt-cinq tribus différentes. Il faudrait des pages pour décrire leurs costumes et leurs armes.
Depuis quelques années Saïd Bargach s'occupe d'adjoindre une marine à son armée. Le premier bateau, un grand transport anglais, fut acheté il y a cinq ans, dans le but de s'affranchir de la compagnie the Brilixh India, chargée du service de la côte entre Aden et. Mozambique; puis en vint un second, puis un troisième; maintenant ils sont cinq dans le port à dépérir sans équipages. A dates très intermittentes ils partent pour Bombay, chargés de passagers, et pour Mascate, où le sultan aime à remonter son harem ; enfin chaque année, à l'époque du pèlerinage, ils vont à la Mecque. Si ces
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grosses dépenses d'acquisition ne se justifient pas par les résultats, elles s'expliquent par la passion de Sa llnulcsse pour tout ee qui est apparat, décors extérieurs.
C'est surtout dans le harem que cette passion se donne libre cours. Un jour de grande réception, j'eus occasion d'entrer dans le salon, qui, dans son genre, est vraiment une merveille. Je ne me rappelle pas avoir vu de boudoir plus voluptueusement installé, plus artistiquement décoré. De superbes glaces miroitent sous l'éclat des lustres, les lits disparaissent sous leurs moustiquaires pailletées d'or; de Ions ces divans et tapis moelleux se dégage je ne sais quel parfum d'ambre et de rose propre à griser les lètes les plus solides. Les femmes étaient absentes et l'illusion n'y perdait rien.
Il n'est pas de distractions que le sultan refuse à ces pauvres bouris; pour elles, il a fait venir des musiciens goanais, qui, deux fois patsemaine, jouent sous leurs fenêtres. Elles ont chevaux et voilures pour se rendre la nuit au palais d'été du sultan; de temps à autre enfin, celui-ci fait disposer son bateau amiral pour les promener en mer, rarement cependant, car Sa Ilautesse n'aime pas à s'éloigner de sa capitale, même pour quarante-huit heures. C'est peu d'amusements, dira-l-on ; mais en ce monde lout est relatif, et j'ai des raisons de croire (pie ces cinquante femmes sont très satisfaites de leur sort. On a fait courir sur leur compte les bruits les plus fantaisistes; la vérité est qu'elles sont presque toutes Blanches et en grande majorité Circassiennes et Arabes.
On peul juger, d'après le tableau qui précède, «les changements considérables survenus dans Zanzibar depuis dix ans. Les charges du gouvernement, qui, lors du passage de Stanley, se chiffraient par centaines de mille francs, se montent maintenant chaque année à plusieurs millions. Ici quelques mots sur les revenus de Sa Ilautesse et sur leur provenance.
C'est d'abord la douane, affermée, comme je l'ai déjà dit, à un Banian pour la somme de *2 750 000 piastres. En sus de ce revenu lixe, Saïd Bargacfa prélève une taxe de 1 800 000 piastres sur l'ivoire qui entre dans l'île et de 1 200 000 piastres sur le coprah (amande desséchée de la noix de coco) et le girolle. On peul évaluer, d'autre pari, à '2500000 fr. les dîmes et autres droits proportionnels que le sultan prélève directement sur les produits (pie ses sujets apportent de l'intérieur (métaux, bétail, etc.).
Voilà déjà de beaux revenus, mais ils s'augmentent encore par les nombreuses maisons que le sultan possède dans la ville, peut-être la moitié de Zan/iba r.
Ou'on ne croie pas (pie Saïd Rargaeh les fasse construire lui-même; il