DÉPART NOCTURNE
Pour les préparatifs, dix minutes nous suffirent; quatre charges seulement : une caisse contenant «les livres, des médicaments, des instruments; une table, mon lit et ma cuisine, qui devait servir à tous.
Tout se passa effectivement comme je l'avais prévu, et le H octobre à minuit je faisais mes adieux à ce borna maudit, par une nuit d'un noir d'encre, froide, et dans un silence de mort, au moins pour les débuts de la marche. Par ce sentier bien battu et connu de tous, mes hommes allaient bon train, sans hésitation, et je suivais tant bien que mal, oubliant mes douleurs que les premiers pas avaient ravivées, pour ne penser qu'au bonheur de me sentir libre. Kn comptant les dix hommes de Cazembé, nous étions quarante-cinq, dont vingt-cinq possesseurs de bons fusils : que pouvaient les indigènes contre une troupe pareille, surexcitée par une longue abstinence, et les mauvais traitements dont on nous avait abreuvés?
Vers trois heures nous passâmes près du village de Méré-Méré, grand borna tout endormi où les chiens seuls nous saluèrent de hurlements sauvages. Au jour nous traversions de petits bois secs dégarnis par le feu et par le soleil, sillonnés «l'éponges desséchées. Je commandai une petite halle, puis nous reprimes notre course jusqu'au village «le Kalassa, où nous arrivâmes vers deux heures.
C'était ici vraisemblablement que l'armée de Méré-Mén'* allait nous rejoindre. Stupéfaits de notre arrivée, les gens de Kalassa se barricadèrent dans leur borna, en ballant le tambour de guerre : je m'installai solidement sur la rivière, prêt à tout événement.
Celle première marche «levait être ptuir moi la dernière que me permettaient m«'s blessures, et, le soir même, je dus faire installer ma table pomme porter les jours suivants. Des cordes amarrées aux quatre coins se fixaient deux par deux à une longue barre horizontale, que deux hommes portaient facilement.
Hassani tua un buffle à un kilomètre «lu camp.
Au jM-tit jour, le 4, nous reprenions la marche, quand b-s indigènes se montrèrent à distance; c'étaient Kalambo avec les guerriers qui nous avaient arrêtés sur la Louapoula, puis quebpies-uns de ceux qui entouraient Méré- Méré, enlin tout le village de ce dernier; mais ils n'avaient plus le même élan qu'auparavant. Ils nous suivirent jusque vers neuf heures; à plusieurs reprises ils tentèrent d«is essais de danses de guerre, qui toutes avortèrent dès le début. Une colonne de flampieurs escortait ma chaise, prêts à faire feu à la première menaee. A la (in ils abandonnèrent la partie.
a Prenez garde aux Vuakissinga, nous cria Kalambo en guise d'adieux,
500 L'AFRIQUE ÊQUATORIALE.
cl on ricanant : nous les avons fait prévenir, et vous les trouverez sur le sentier. »
Jusqu'au 10 eet le course endiablée ne nous laissa ni trêve ni repos. En roule dès le point du jour, nous ne campions qu'à cinq heures (lu soir, gagnant toujours au nord-ouest vers la Louapoula.
Sans autres charges que leurs fusils, mes hommes ne quittent guère le M ot, et nous brûlons deux étapes par jour. Dans le sentier étroit, sinueux, encombré de ronces, de troncs pourris, ma chaise ballotte de droite et de gauche, Iressautiint rudement à chaque nouvel obstacle : tout mon corps n'est qu'une contusion ; mes jambes enflées n'ont même plus au repos la force de me porter, et j'arrive souvent au camp évanoui, vomissant, attaché sans connaissance sur mon instrument de supplice.
dépendant la perspective de revoir ma caravane me rend peu à peu mes forces. Il y a huit jours à peine, abattu, désespéré, j'appelais la mort comme une délivrance, et maintenant que mes souffrances sont pires, je me cramponne à la vie comme un naufragé.
Le 0, vers midi, nous devions passer tout près du village de Kasimbé, le chef vuakissinga le plus à craindre, celui dont l'armée nous attendait, disait-on. J'approche avec de grandes précautions, que rien ne vient justifier, car on ne trouve sur les sentiers aucune trace fraîche d'être humain.
Le 7 au soir, je me souviens d'un camp superbe près de la Louapoula, au fond d'un ravin tapissé d'efflorescences salines et rempli de gros galets ronds descendus des petites collines qui sont dans l'est. A l'ouest, la grande forêt, haute, noire, touffue, bordée sur sa lisière d'un frais bouquet de bambous. Hassani en arrivant a tué une antilope noire juste à l'endroit indiqué pour camper, et l'animal est dépecé au milieu d'éclats de rire, avec cet entrain que donne un dernier obstacle franchi, ces Vuakissinga dont les mœurs farouches avaient défrayé les conversations nocturnes de ma longue captivité.
C'est la première antilope noire que je rencontre, et c'est bien aussi le plus beau coup de fusil du voyage. Pas une tache sur cette superbe robe de jais donl le cuir a presque l'épaisseur de celui du buffle; sous le ventre seulement, une ligne d'un blanc de lait qui semble indiquer la trace que doit suivre le couteau pour ne pas la déflorer.
Les gens de dazembé ont trouvé une ruche, la première de celte année, el m'en envoient un beau rayon de miel. Le 8, vers neuf heures, nous débouchons enfin sur la Louapoufa, qui, pour raviver le plaisir que nous avons à la revoir, présente ici l'aspect le plus pittoresque.