MARCHES FORCEES
Plusieurs îles au centre du courant m'empêchent d'en apprécier la largeur, qui doit dépasser 600 mètres. L'eau, claire et rapide, est divisée en vingt ou vingt-cinq bras, soit par des touffes noires de bambous, soit par des amas de gros blocs erratiques. Tous ces courants se rejoignent plus bas en de volumineux remous, dangereux pour la navigation.
Sur les rives dentelées, accidentées, quelquefois même escarpées, nu pied de petites collines, la haute futaie nous abrite du soleil, versant sa
Cnmpemeol près lie la Louapoula
chaleur bienfaisante sur b»s buissons, les acacias en Heur, qui parfument l'air de senteurs de printemps. Peu ou pas d'oiseaux pour animer ce grand spectacle; mais le bourdonnement continu des abeilles commence à se faire entendre, et mes hommes flairent le miel en furetant dans les vieux troncs.
Vers deux heures, franchi à grand'peine deux collines caillouteuses de 100 mètres de haut. Par le travers, une île luxuriante, couverte d'arbres séculaires, s'étale comme une grande tache verte sur cette nappe d'argent. A une des extrémités, deux petites huttes apparaissent au milieu d'un champ en friche; tout auprès, une pirogue prête à être lancée au moindre signal d'alarme.
3i;2 L'AFRIQUE ÊQLATORIALE.
Jusqu'à cinq heures nous suivons une sente d'éléphant, bien sèche, bien baltue, qu'on prendrait volontiers pour une allée de parc dans le désordre gracieux et sauvage d'une végétation tropicale. Les pistes fraîches sont en grand nombre; à cinq heures llassani étend un cobe, puis presque aussitôt un buffle, dont la viande n'arrive qu'assez avant dans la nuit.
Le 0 nous devions voir le premier village du Lunda, Mlundu, où j'avais promis une journée de repos. Toute la matinée la Louapoula n'a cessé de nous offrir un coup d'œil enchanteur, quoique bien différent de relui de la veille. Le lit du fleuve se creuse en s'élargissanl, et de cataracte eu cataracte nous arrivons à la superbe chute de Mlundu, où le courant redevient enfin navigable jusqu'au lac Moéro. Tantôt ce sont d'immenses blocs de granit qui coupent le courant, tantôt des bouquets de verdoie rongé», par l'eau. Les différents bras de la rivière serpentent de l'un à l'autre de ces obstacles ou les tournent quelquefois, pour se précipiter plus bas avec fracas de 7 et 8 mètres de hauteur. Souvent ces bras se rejoignent, mais pour se diviser bientôt et retomber un peu plus loin. La rive droite n'est qu'une succession de ravines, de petites plages couvertes de galets; à 1000 mètres la rive gauche limite l'horizon par une large bande d'un vert sombre.
Mes hommes saluèrent l'entrée à Mlundu d'une salve de coups de feu, pour fêter notre arrivée dans ce Lunda dont nous rêvions depuis trois mois. Les habitants ne revenaient pas de leur surprise en nous voyant, car le bruit courait que nous avions été tous massacrés. Ils se montrèrent assez bienveillants et, malgré la famine dont ils avaient à souffrir, nous vendirent un peu de farine contre de la viande. Quel bonheur de voir enfin mes hommes se gorger de leur ugali préféré, après tant de jours d'une si rude abstinence!
Mon intention était de louer là deux ou trois pirogues pour me transporter chez Cazembé, pendant que mes hommes suivraient la rive; mais le village s'attendait à une attaque prochaine des gens de Msiri, et toutes les pirogues se tenaient prêtes à transporter d'un couples habitants sur l'autre rive de la Louapoula.
Au nord de Mlundu, l'aspect du fleuve, que nous suivons toujours, va changer complètement. La rive gauche se perd derrière l'immensité de joncs qui nous en sépare; à peine apercevons-nous par intervalles un des bras de la rivière, perdu et stagnant dans cet immense marais. Il n'est pas jusqu'au gibier qui ne change de nature : il n'y a plus trace de buffles et de grosses antilopes, mais, comme compensation, nous rencontrons de nombreux troupeaux de gazelles et d'antilopes de roseaux.
PREMIERS VILLAGES 1)1 Ll-NDA. CC3 Sur la lisière île la forêt, que nous quittons rarement, la mouche txé-lxé fait rage; jamais sa morsure ne m'a semblé si mauvaise, et, immobilisé sur ma table, je n'ai pas trop «le mes mains pour m'en préserver. Au camp l'invasion de ces mouches serait mille fois pire que celle d'une nuée de moustiques, mais la fumée du premier feu les chasse heureusement.
A la nuit la quantité des hyènes et leur voracité sont telles, que, pendant qu'on dépèce la viande, on est tenu de s'armer de bâtons pour les écarter. Hassani lue chaque jour deux ou trois antilopes; il m 'arrive un matin d'en étendre une de ma chaise.
Le 15 nous entrons dans un autre village du Lunda, Kalundu, notre dernière étape avanl Cazembé.dont deux marches seulement nous séparent. Les huttes entassées s'étalent sur une large plage sablonneuse qui se trouve entre le marais et la foret. Sur la crête de cette lisière surélevée de 10 ou 15 mètres poussent quelques raies palmiers (liorax&ux flabelliformix) inclinés au vent de la mousson. Du nord-ouest au sud-est l'horizon se perd dans un océan déjoues.
Les nouvelles les moins rassurantes nous attendaient au village. Les Vuakissinga de l'est venaient de déclarer la guerre au Lunda; un village était déjà pris, et Cazembé envoyait ses haches de guerre dans toutes les directions, comme signe de ralliement. Terrorisés, les indigènes me supplièrent de rester un jour de plus : mais il était urgent de rejoindre ma caravane, et je partis. Bien m'en prit, car, le soir même de mon départ, le village était attaqué, non par les Vuakissinga, mais par les gens de Msiri, venus de la rive gauche en pirogues. La moitié de la population mâle fut égorgée, toutes les femmes emmenées en captivité. Les blessés purent rallier Cazembé, le lendemain du jour où nous arrivâmes.
Des deux dernières marches forcées qui me restaient à faire, je ne conserve que le souvenir de la traversée de deux de ces marais auxquels les Zanzibarites donnent le nom de tiw/a-tinya. Ces marais, couverts de papyrus aux racines tuberculaires et enchevêtrées, se trouvent de préférence à l'estuaire «les grandes rivières, et leur traversée est bien le plus fastidieux exercice de patience qu'on puisse infligera un voyageur malade. A deux reprises différentes je m'évanouis sur ma table, soit par l'effet du soleil, soit parcelui des effluves malsains qui s'exhalaient de ce matelas flottant.
Ces deux dernières journées nous brûlâmes certainement plus de 150 kilomètres; mes hommes ne quittaient pas le grand trot, et les indigènes avaient toutes les peines du monde à nous suivie. Tous nous
36i L'AFRIQUE ÉQl ATORIALE.
avions soif de revoir les nôtres, de nous sentir réunis, tranquilles et forts, après cette lutte prolongée pour l'existence et cette longue alerte de trois mois.
Le 15, vers dix heures, nous débouchions sur la capitale du Lunda. La première chose qui frappa mes regards à un détour du soulier fut un immense mat de pavillon, au milieu d'un camp situé au sommet d'un mamelon dénudé, dont un petit torrent ombragé de grands arbres nous
Le borna de Cuzenilié, vu de la Louapoula.
séparait seul. Sur la gauche on voyait un coin du borna de Cazembé.
Du bord de la rivière je lis envoyer dix coups de fusil, signal bien connu chez les Yuangana, auxquels répondit bientôt du camp un hurlement prolongé, suivi de la fusillade d'usage. En même temps dégringolaient de la colline une centaine de chemises blanches et de bonnets rouges, qui m'entouraient à l'instant, me bousculaient et m'enlevaient.
« Bonjour, maître! quelle nouvelle? Nous te croyions assassiné depuis longtemps? Chaque jour arrivent de nouveaux détails sur la façon dont lu es mort! Tu es malade! monte sur mon dos. »
Et me voilà gravissant la pente sur les robustes épaules de Wadi-Corabo, pendant qu'au-dessus du camp mon pavillon monte lentement en têt»' du mât, au milieu d'une fusillade continue. Songoro déploie le grand jeu de la
ARRIVÉE CHEZ CAZEMBÉ. 365
fantasia arabe. Avec ses acolytes i! me charge à fond de train, s'agenonille à vingt pas en me visant (exercice que je goûte peu, avec «les armes chargées, mais qu'un grand chef doit supporter en souriant), se relève d'un bond, saule à droite, à gauche, envoie sa balle dans la terre, puis tombe à la renverse, comme frappé au cœur.
Au camp, Nassib m'attend. Avec son grand air il me prend la main, la porte respectueusement à ses lèvres, puis m'aide à m'installe!- sur mon lit,
Arrivée de la caravane au camp vers le borna de C;i7ciubé.
dans une belle hutte construite à mon intention , au milieu même du camp. Pour lui seul je ne trouve pas un seul mot aimable : plus loin j'expliquerai pourquoi.
De ma vie je n'ai goûté un repos plus profond. J'étais enfin libre, mon maître! mes hommes se montraient d'un dévouement sans bornes, à l'exception de quelques-uns qui, pendant mon absence, avaient essayé de Die trahir; mes blessures allaient se guérir en quelques jours de repos; jamais enfin mon horizon ne m'avait semblé plus clair, l'Afrique plus clémente. Dans ce maudit pays, hélas! ces jours-là n'ont jamais de lendemain.
Dès le soir Cazembé me donna un aperçu du bon accueil que je devais attendre.
La réception était fixée à cinq heures. Je me fis porter dans son village,
5iiC L'A F R lui; E KOUAT0R1ALK.
sans armes, avec une belle escorte en habit de gala. Ma place était réservée en face de lui dans une petite cour palissadée, au centre du borna; son escorte à lui défilait bientôt à son tour et venait remplir l'espace laisse libre. Par une manœuvre habile chaque homme passait devant moi; je pus compter ainsi cent vingt fusils, et les miens dans le nombre.
Cazembé est un homme de trente ans, à la figure aussi fausse qu'intelligente; ses traits sont réguliers et ne manquent pas de finesse. Sa tète est rasée à l'Arabe; seul son menton soutient une petite barbiche aussi noire que le visage. Les extrémités sont minces, délicates, bien attachées, même aristocratiques; et, quand il parle, ses gestes ont une distinction que je n'ai jamais encore rencontrée en Afrique. Son chef est couvert d'un chapeau à grandes cornes, tout garni de caoris et de lambeaux d'étoffe rouge. Deux ou trois colliers de grosses perles s'enlacent autour du cou. Le buste est nu; à la ceinture seulement commence le fameux vêtement qui fait tout son orgueil.
C'est une espèce de crinoline courte, descendant à peine jusqu'aux genoux et composée de tant d'épaisseurs d'étoffes superposées, qu'elle atteint à la base I m. 50 de diamètre. Dans cette jupe homérique se jouent toutes les couleurs de l'arc-en-ciel.
En fait de vêtements, son entourage ne porte guère que mes seule*» étoffes, qui ont de singulières discordances de tons. Le buste est toujours nu et, suivant une coutume que je vois pour la première fois, couvert, ainsi que la figure et les bras, de longues raies de boue desséchée. La coiffure est également spéciale au Lunda et se réduit à une petite touffe derrière la tète, d'où s'échappent deux ou trois tresses courtes garnies de perles. J'ajouterai que plusieurs des habitants ont l'œil plus fendu que nature, ce qui leur donne un faux air de Chinois ou de Japonais.
Cette canaille est d'une servilité sans exemple : hormis les gens armés, toute la foule est prosternée à terre, et à chacune îles paroles du chef les mains battent en cadence, en signe (l'approbation. S'approchenl-ils pour parler, c'est en rampant, mais en tenant toujours libre une main qui ne fait que ramasser de la poussière dont ils se couvrent la tête.
Ni orchestre, ni bouffons, mais seulement trois danseuses pour charmer les loisirs du chef dans les entr'actes de la conférence. Toutes trois sont vêtues d'une ceinture en cuir, d'où pend autour des reins une frange de fils qui couvre les cuisses; dans chacun de ces fils sont passés dix ou douze morceaux de bambous qui produisent en s'entre-choquant un bruit particulier. La cadence est marquée par un chapelet de boules rondo, creuses, remplies de graviers, chapelet serré lui-même au-dessus de la
CHEZ CAZEMBÉ. 369
cheville. La danse enlin n*esl qu'une suite de contorsions cl de déhanchements sans le moindre caractère.
Cette première entrevue dura peu, assez cependant pour me laisser prendre une idée de l'homme auquel j'allais avoir affaire, et changer en certitude mes pressentiments sur la restitution possible de mes fusils. Pour mieux le sonder, je me plaignis longuement de ce (pie Méré-Méré m'avait fait souffrir. A chacune de mes récriminations son œil s'éclairait d'une expression paternellement moqueuse, comme pour me dire : « Es-tu assez
Fortilications du borna de Cazcinbé (intérieur).
naïf, Msungu,de l'étonner de procédés pareils? Dans le pays nous sommes tous les mêmes. » Puis à son tour il prit plaisir à me tàter sur mes dispositions, en me parlant de Livingslonc et de la quantité considérable d'ivoire qu'il lui avait vendue, disait-il.
En sorlant je jetai un coup d'u*il sur les fortilications, qui, dans leur genre, sont une merveille africaine. Le fossé circulaire, profond de k2m. 50, est garni d'épines; les talus d'escarpe et de contrescarpe, percés de meurtrières, mesurent l m. 50 de hauteur et abri lent entièrement les huttes d'une fusillade extérieure. Le terre-plein qui, d'ordinaire, permet l'accès des portes au-dessus du fossé, est remplacé par un tronc d'arbre qu'on n'a qu'à enlever au moindre cri d'alarme. Les trois portes sont défendues de l'intérieur par des miradors élevés; enfin l'une d'elles donne sur la Louapoula, et permet de puiser de l'eau constamment, en cas de siège. Tout
L'AFRIQUE ÊQUATORI ALE.
auprès, dix pirogues sonl prèles à assurer la fuite de Cazembé cl do son harem.
Avec les ressources dont je disposais il était évident que jamais je n'aurais raison d'une semblable forteresse, d'autant plus que mon camp, situé à 500 mètres, ne pouvait pas cire déplacé sans donner l'éveil. Tressé d'autre pari par la question des vivres, qui se faisaient rares, je voulais en avoir le cœur net au plus toi, et dès le lendemain je lis demander mes fusils par ses msagiras, invoquant la promesse faite de me les rendre à mon retour.
La réponse, on l'a devinée, je l'aurais dictée, tant je commençais à connaître les tètes africaines.
« Qu'a donc le Msungu à demander déjà ses fusils? répondit Cazembé. 11 est à peine arrivé depuis vingt-quatre heures, et il se ligure que, pour gagner mon amitié, il suffit du cadeau de cinq éloffes qu'il m'a fait hier. Tout d'abord je n'ai pas reçu le gros cadeau d'arrivée que font les caravanes; ensuite un grand chef comme lui est certainement chargé par son sultan d'un cadeau princier pour le premier des chefs du Centre Afrique. De plus, comme il vient de Zanzibar, il esl -porteur d'un cadeau de Sa ni Bargach; enfin j'ai l'habitude de recevoir un gros hongo de toutes les caravanes qui séjournent dans le Lunda. (Tous ces cadeaux réunis faisaient quatre charges d 'étoffes, el il m'en restait huit.) J'ai Irois maisons pleines d'ivoire : croil-il que je vais laisser perdre l'occasion d'en écouler une partie? 11 ment quand il dil que sou frère Livingstone n'a pas acheté d'ivoire; lout son peuple le sait comme moi. Au lieu de s'occuper de loul cela, il jKuise à ses fusils, et je commence à croire qu'il ne les demande que pour me faire la guerre. »
Bien «pie prévue, celle réponse m'a II erra el plongea surtout mes hommes dans un abattement profond. Avec leur naturel confiant el presque bon enfant, ils avaient conservé jusqu'au dernier moment l'espoir de rentrer en possession de leurs fusils, et leur impuissance, maintenant que les trois quarts d'en Ire eux étaient armés d'arcs, leur sautait aux yeux ln»|> brusquement. Tous avaient peur d'un éclat de ma pari, et ne se gênaient pas pour me faire entendre que, si je ne faisais pas de concessions, nous étions perdus jusqu'au dernier. Rien ne pressait, en tous cas, et je pouvais bien prendre patience un |>eu.
A la tombée de la nuit, Cazembd vint me voir en personne, escorté de quarante fusils, le chien armé. Je dînais devant la porte de ma huile.
« Tu manges seul ? me dit-il.
CHEZ CAZEMBÊ. 371
— Oui, c'est mon habitude, à inoins que lu ne veuilles partager l'ugali avec moi.
— Non, répondit-il : lu m'empoisonnerais.
— Veux-lu entrer? ajouta i-je en montrant la porte de ma case.
— Que me donneras-tu si j'entre?
— Oh! qu'à cela ne tienne, mon ami. Assieds-loi donc! » Kl j«ï lui montrai un vilain caillou par terre, à côté de ma table.
Fortifications «lu borna «le Caiembé (troupe].
A ce moment ma batterie de cuisine frappa ses regards : « Oh! Msungu, s'écrja-l-il, que viens-tu de me faire voir là? » El ses bras s'étendaient vers tous ces cuivres, pendant que, fasciné par leurs reflets, loule sa personne inconsciente s'avançait pour s'en emparer. Jamais, jamais je n'avais vu pareille convoitise amassée dans un regard. Il ne perdit pas pour cela le iil de ses idées, quand il prononça le discours qu'il avait préparé dans le dessein d'intimider mes hommes, à qui la langue kilunda était devenue familière.
11 débuta par une énumération succincte de sa puissance, du nombre de ses fusils, de ses barils de poudre, des fortifications de son village, et en arriva enfin à me parler du grand puri qui le séparait du Tanganika* Pendant un mois de marche, affirmait-il, on ne voyait pas âme qui vive, on ne trouvait pas un ruisseau pour se désaltérer. A maintes reprises il avait essayé d'envoyer des caravanes au grand lac : la moitié était morte de faim
et le reste avait juré de ne jamais recommencer. Au nord-est il parlait de montagnes infranchissables ; dans l'est enfin, ma caravane était payée pour savoir qu'il n'y avait pas un seul village où l'on put se procurer des vivres; puis, dans le cas où je voudrais m'en aller, où trouverais-je un guide? Lui, Cazembé, m'en donnerait certainement quand nous aurions l'ait amitié, mais il fallait auparavant me décider à acheter de l'ivoire.
A l'énoncé de toutes ces difficultés, dont plusieurs n'étaient point exagérées, mes hommes restaient consternés; une vingtaine à peine, ceux qui avaient des fusils, semblaient se rassurer devant mon faux air de confiance.
« S'il n'y a pas de farine, répondis-je, nous vivrons de viande : -as-tu trouvé bonne celle «pie je l'ai envoyée ce malin?
— Oui, mais tu m'en as envoyé bien peu, répondit-il (je lui avais envoyé la moitié d'un beau buffle).
— Pour moi et mes hommes, un buffle suffit pour vingt-quatre heures, et je ne dépense de cartouches que ce qu'il en faut pour nous nourrir. »
Cazembé se mordit les lèvres et détourna la conversation pour me parler de ses ancêtres. Son grand-père, celui qui avait connu Livingstone, avait été tué par Tippo-ïippo, auquel il avait refusé des vivres. Son père avait clé massacré dans une révolution qu'il avait faite, lui le Cazembé actuel, et il mourrait bien probablement de la même façon. Peu lui importait, pourvu qu'il restât un grand chef jusqu'au bout.
Jolie famille! pensais-jc en raccompagnant jusqu'à la porte de mon camp.