CHAPITRE XIX
La trahison de Nassih. — Insurmontables difficultés. — Obstination ilo Cazembé. — Je inc décide à tendre mes étoffes et à acheter de l'ivoire. — Transactions africaines. — Cruautés de Caiembe. — Un envové du chef.
Avant de continuer, il est urgent que je donne ici quelques explications nécessaires à l'intelligence de ce qui va suivre, ri que je parle en particulier d'un événement malheureux survenu dans ma caravane pétulant mon absence, auquel j'ai déjà fait allusion et qui devait avoir une influence désastreuse sur mes projets futurs.
Le jour où les vingt-cinq hommes de ma caravane étaient venus nous prendre chez Méré-Méré, je n'avais pas été long à m 'apercevoir à leurs conversations que, pondant leur séjour chez Cazcmbé, des désordres graves s'étaient produits dans mon camp. Quand on traitait prés de moi de pareils sujets, je voyais de suite les causeurs baisser la voix en exposant leurs griefs, et. de peur de se compromettre, ne jamais prononcer que des lambeaux de phrase comme : « couper 1rs vivres », »< il veut acheter de l'ivoire », «< retour de Zanzibar », et autres allusions sournoises. Malade à ce moment, très préoccupé d'ailleurs de sorlir des griffes de Méré-Méré, je ne prêtai en commençant qu'une attention distraite à tous ces propos; mais, quand nous approchâmes de Cazcmbé, je voulus en avoir le coMir net, et, un soir, je fis appeler Ilassani pour le questionner.
« C'est ma tète que je joue en répondant à tes questions, maître, me dit-il.
— Je te jure de n'en jamais parler à qui que ce soit.
— Eh bien, maître, en Ion absence, dans la caravane on a essayé de te trahir. Toute l'affaire a commencé par une dispute entre Xassib et Watli- Combo, le jour où Nassib a donné l'ordre «le livrer les fusils à Cazcmbé, et à cette occasion le sang aurait coulé si tous tes enfants, armés de fusils Gras, ne s'étaient rangés du côté de Wadi-Combo.
374 L'AFRIQUE ÉQUATORIALK.
« — Je suis le maître de la caravane, s'écriait Nassib, j'ai le droit d'agir « comme je l'entends.
« — Non, répondait Wadi-Combo, notre véritable maître l'a confié des « fusils et des caisses, et lu ne peux on disposer. N'avons-nous pas tous « entendu lire la lettre qu'il t'a laissée pour le consul? »
« A partir de ce jour, Nassib et Wadi-Combo ne se sont plus parlé.
« Tout le temps, cependant, qu'on a espéré le revoir, les enfants ont été bien traités par Nassib; mais quand, au bout d'un mois passe sans nouvelles, on a été persuadé que lu étais mort, alors brusquement ton cbef a changé de conduite : on l'a vu reprendre un jour des négociations secrètes avec Cnzombé. Une nuit, deux défenses d'éléphant sont arrivées au camp, où on les a cachées soigneusement ; et à plusieurs reprises Nassib a envoyé de gros cadeaux à Cazcmbé. Enfin un jour il a ouvertement déclaré son intention de vendre ce qui restait d'étoffes pour acheter de l'ivoire; puis, a-t-il dit, on retournerait à Zanzibar, et l'argent de l'ivoire serait partage entre toute la caravane.
« — Nous savons comment tu partages! s'est écrié Wadi-Combo; nous « irons jusqu'à la côte comme des esclaves, en mangeant des racines; «■ puis, une fois là, lu empocheras tout l'argent. »
« De nouveau on s'est séparé en deux camps, et la dispute a recommencé; seulement Nassib avait toute l'étoffe, il pouvait faire de gros cadeaux, cl, quand je suis arrivé chez Cazcmbé pour chercher des secours, Wadi-Combo n'avait plus que quelques hommes autour de lui. Fort heureusement la nouvelle que lu étais vivant a changé les dispositions de beaucoup de tes enfants. Nassib, qui ce jour-là avait fini de s'cnlendre avec Cazcmbé, est entré dans une grande colère et a juré d'abord que jamais il n'enverrait à ton secours, « dans un pays aussi mauvais ». « Alors nous <c irons seuls », a crié Wadi-Combo.
« Nassib, cependant, a fini par s'amadouer un peu; il a désigné les vingt-cinq hommes (pie tu demandais, mais il n'est pas d'embarras qu'il ne leur ail suscités : cartouches, étoffes, il a tout refusé, et nous avons été obligés de nous gréer nous-mêmes, en quêtant de droite et de gauche.
«< Enfin, contre son attente, nous sommes arrivés heureusement, et maintenant tous les manrnos vont cesser. Avant de partir, promets-moi encore de ne jamais rien répéter de tout cela, ou Nassib se débarrassera do moi d'une façon quelconque. »
Kamna et deux ou trois autres que j'interrogeai les jours suivants me rapportèrent les mêmes faits, tous en tremblant d'être découverts, tant Nassib les avait terrorisés depuis mon départ.
LA TRAHISON DK NASSIB. 375
Que cet homme eût livré partie de mes fusils dans les circonstances dont j'ai parlé, je ne pouvais trop lui en vouloir. Que l'idée ingénieuse d'acheter de l'ivoire avec mes étoffes lui fut venue quand il m'avait cru mort, c'était encore explicable : il ne faut pas trop demander à ces gens sans scrupules; mais quand il risquait «l'exposer mes jours pour le plaisir de posséder un peu d'ivoire, j'avais le droit de sévir, d'autant plus que silice grief s'en étaient greffés nombre d'autres aussi sérieux.
Un des premiers abus d'autorité de Nassih avait été, le jour où l'idée de commerce lui était venue, de supprimer à mes gens la distribution hebdomadaire d'étoffe nécessaire à leur nourriture ; il comptait sur celle économie pour augmenter sa provision d'ivoire. Aussi, lors de mon arrivée, mes hommes souffraient de la faim, et nul doute que l'ovation qui me fut faite ne l'eût été en grande partie pour ce motif.
Au nombre des cadeaux envoyés à Cazembé, il en était un qui constituait à lui seul une véritable trahison. Frappé dès le premier jour de voir des capsules neuves aux fusils du chef, je fis ouvrir la caisse où j'avais enfermé les miennes, et je restai stupéfait en m 'apercevant «pie plus de deux mille avaient disparu.
Tout le temps que je passai chez Cazembé, Nassih conserva des intelligences dans la place. Une nuit, vers le lo, comme il n'y avait pas un seul indigène au camp et «pie toutes les issues étaient gardées, je réunis mes chefs pour leur faire part de mon projet de m 'emparer de la personne de Cazembé dès qu'il sortirait de la ville. D'une seule voix, tous me répondirent qu'ils étaient prêts, et j'eus la naïveté de les croire. Le lendemain au jour les tam-tams de guerre éclataient dans le village; les gens envoyés aux renseignements me rapportèrent «pie Cazembé venait d'apprendre mon intention, et qu'il se riait «le moi à la pensée de ma déconvenue, car il ne sortirait plus jamais «le son borna.
Croyant pouvoir compter sur une poiginV de fusils qui me semblaient en bonnes dispositions, je l«is réunis à la nuit pour essayer d«« tenter un assaut du côté «le la Louapoula, où le borna présentait un coté faible : tous acceptèrent avec enthousiasme; mais, un quart d'heure après, Kamna revenait en cachette dans ma hutte.
« Tu veux donc mourir, maître? D'assaut, il n'y en aura pas : Nassib et tes enfants entreront, et la fusillade ne commencera à bout portant «pie quand tu entreras, loi.
— Nassib, lui demandat-je, n'a «lonc pas peur «le rentrer à Zanzibar sans moi?
— Il dira que tu es mort de la lièvre, et tous tes enfants «liront comme
576 L'AFRIQUE ÊQUATORIÀLK.
lui, même moi. Si quelqu'un osait (lire le contraire, Nassib, fils d'Arabe, a le bras long, et le ferait disparaître dans les vingt-quatre heures. »
On conçoit mes perplexités et mes angoisses au milieu de toutes ces trames ourdies contre mes projets, en l'ace de cette autorité qui brusquement venait de surgir à coté de moi, et que tout m'empêchait de combattre ouvertement, tant que nous serions dans ces parages. Nassib, mieux que moi, pouvait parler à ces gens-là, connaissait leur côté faible, savait flatter •cl courtiser à propos les turbulents, rudoyer les autres, enfin contrecarrer d'un mot le moindre de mes ordres, à un moment où j'avais besoin de la bonne volonté de tous pour sortir d'embarras. Avouer que je connaissais sa trahison, c'était le faire fuir immédiatement avec les trois quarts de ma caravane, et condamner à mort ceux qu'on sou pçon lierait d'avoir éventé la mèche. Je résolus donc de prendre patience, de renoncera toute action hasardée sur le village et de battre en retraite au plus tôt sur le Tanganika, solution extrême, mais que mes gens finiraient par accepter, poussés par le manque de vivres. Plus lard j'aviserais à punir Nassib comme il le méritait.
On comprendra par ce que je viens de dire d'où venaient l'attitude impudent»» de Cazembé et son audace à mon égard. Heureux possesseur de mes fusils, inattaquable dans son borna, sûr (l'avoir mis la zizanie dans mon camp, il pouvait me narguer à son aise, et il ne s'en fit pas faute. Deux autres nouvelles arrivant coup sur coup ne contribuèrent pas peu à augmenter la très haute idée qu'il avait de sa puissance, en me fermant les deux seules voies de salut qui me restaient ouvertes.
Livingslone a longuement parlé dans ses ouvrages d'un Arabe moitié négrier, moitié bandit, surnommé Kabunda, qui de son temps déjà était installé au sud du Tanganika, et lui avait rendu là, moyennant finances, plusieurs services signalés. A mon passage chez Kétimkuru, Aley m'avait fait part du voisinage de Kabunda, avec lequel il était en relations, et chez Cazembé l'idée me vint tout naturellement de me servir de lui. Rien n'était plus simple que de me barricader dans le Lunda pendant deux mois, d'envoyer à Kabunda quatre ou cinq hommes pour demander des secours, qui me seraient arrivés d'autant plus sûrement que le pays qui nous en sépare est inhabité. Avec Kabunda au long fusil, comme il se fait appeler, Cazembé sautait et je reprenais tranquillement mon voyage. Le malheur voulut que Kabunda partit au moment où j'avais besoin de lui; il avait fini sa provision d'ivoire, et quand j'arrivai chez Cazembé il reprenait le chemin de la côte, pillant tout sur son passage, comme il est d'usage chez les négriers, pour remercier les populations qu'ils viennent de pressurer.