‹ Les lacs de l'Afrique équatoriale; voyage d'exploration exécuté de 1883 à 1885Chapitre 64 sur 119 · INSURMONTABLES DIFFICULTÉS · texte numérisé non relu

INSURMONTABLES DIFFICULTÉS

Une autre ressource sur laquelle je complais un peu, c'était Kétimkuru. « Cazembé est mon vassal, m'avait dit ce chef, il me paye le hongo chaque année et jamais il n'osera le molester, tant il est sûr que j'enverrais une armée dans le Lunda. » Kt effectivement Aley lui avait expédié l'an dernier une petite caravane qui avait été parfaitement reçue, et avait acheté une belle quantité d'ivoire. Cette ressource, hélas! me manquait comme les autres : au moment où je pensais faire appela Kétimkuru, ce brave homme mourait de sa belle mort, et la plus simple prudence m'empêchait de retraverser l'Uemba, où pendant un an on allait s'égorger pour lui trouver un successeur.

Tout semblait conspirer contre moi quand, après trois mois de souffrances inénarrables, je venais retrouver mes hommes. Les difficultés s'accumulaient de nouveau avec un acharnement impitoyable; plus d'aulre espoir qu'une retraite précipitée sur le Moéro, et du Moéro au Tanganika. Kt pendant tout ce temps, arriverais-je même à nourrir, par la pêche et la chasse, cent vingt hommes exténués et démoralisés? On verra par la suite ce qu'a été cette retraite d'un mois, et la façon dont nous nous en sommes tirés; j'en reviens pour le moment au récit interrompu à la visite que Cazembé me fil à mon camp.

Le lendemain de bonne heure j'allai le voir, déridé ïi obtenir de lui une réponse définitive tant au sujet de mes fusils qu'à propos de cet achat d'ivoire qu'il prétendait m'imposer. Je n'avais que six hommes, armés de revolvers : il me reçut au milieu de ses cent vingt fusils tous prêts à faire feu. Dix défenses d'éléphant, les plus belles de son magasin, étaient rangées à ses pieds, au milieu de la cour; jamais, pensait-il, ma répugnance à faire le commerce ne tiendrait devant l'étalage de richesses j>areilles.

Comme je les regardais d'un œil indifférent, il employa dix bonnes minutes à faire soupeser son ivoire, mais sans attirer davantage mon attention.

« Cazembé, lui dis-je, je n'ai pas de temps à perdre; je viens te demander si, oui ou non, tu as l'intention de me rendre mes fusils. »

Interloqué de ma brusquerie, il chercha un faux-fuyant pour se donner le temps de trouver sa réponse.

« Ta question, fit-il, indispose loul le monde, écoute. »

Un silence absolu régnait partout; mais, à relie remarque, les murmures éclatèrent de tous côtés. Puis Cazembé fil semblant de donner quelques ordres, tira deux bouffées de sa pipe, toussa, cracha, et de sa voix mielleuse commença un discours de dix minutes, que je résume brièvement :

« Voyages-tu donc depuis si longtemps, homme blanc, pour connaître

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si pou les usages du Centre Afrique? Tu sais que nous aimons beaucoup étoffes, et tu le figures que nous allons laisser échapper une aussi belle occasion de nous en procurer! J'aurais la chance de posséder cinquante fusils neufs, et lu crois que je vais les rendre au moment où je suis menacé de tous côtés par mes voisins! Crois-moi, retourne à ton camp, dispose de tout ce qui le reste d'étoffes, de poudre, de perles, achète tout ce que tu peux d'ivoire; après, nous pourrons nous occuper des fusils, et je verrai si je puis t'en rendre quelques-uns. Je ne veux pas te contraindre par force, non; je me contenterai de te couper les vivres jusqu'à ce que tes étoffes arrivent; à partir d'aujourd'hui, plus un seul do mes enfants ne t'en vendra.

Je m'efforçais de rosier souriant, mais une rage contenue devait briller dans mon regard, car la foule, au lieu d'applaudir comme toujours, n'osa pas souffler mot. Jamais encore on ne m'avait roulé do semblable façon, el les projets les plus extravagants commençaient à si' croiser dans ma tète. Que diraient de moi les Européens qui viendraient ensuite dans le Lunda .' Quelle responsabilité n'assuma is-jc pas en armant ce bandit de cinquante fusils en bon état? El cependant, que faire?

A quoi bon récriminer? Cazcmbé, au surplus, n'avail-il pas fait luire à mes yeux la perspective de me rendre quelques-uns de ces fusils? M'y en eut-il qu'une dizaine, ils m'étaient plus précieux que tout ce qui me restai! d'étoffes, et je me décidai à tenter un dernier effort en sacrifia ni nies cotonnades, d'autant plus qu'elles devenaient inutiles dans cet immense puri qui nous restait à traverser jusqu'au Tanganika.

Toutes mes étoffes — huit charges, — toutes mes perles furent donc dépliées et je donnai l'ordre à deux de mes chefs de commencer les transactions, véritable travail de patience, auquel la tcle de l'Européen ne résisterait pas quarante-huit heures. Enfermé dans ma hutte, je passai les trois journées qui suivirent à ronger mon frein, à maudire Cazcmbé et tous les nègres d'Afrique.

Moins nerveux, moins excitables, mes hommes ne virenl dans celle concession faite à Cazcmbé qu'une occasion «l'acheter des vivres pourquelques jours, et Unis, étant plus ou moins au fait des usages arabes, se mirent à débiter mes éloffes avec leur insouciance habituelle.

Comme toutes les affaires en Afrique, l'achat d'ivoire ne va pas sans une foule de traditions, d'usages, quelques-uns importés par les Arabes, d'autres imposés par les chefs indigènes. Tous témoignent du désir sincère qu'ont les deux parties contrariantes de se voler de leur mieux ; il en est d'assez curieuses, et je vais en relater quelques-unes en racontant l'histoire des deux premières dénis qui entrèrent en ma possession.

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