‹ Les lacs de l'Afrique équatoriale; voyage d'exploration exécuté de 1883 à 1885Chapitre 65 sur 119 · VENTE DE MES ÉTOFFES · texte numérisé non relu

VENTE DE MES ÉTOFFES

Il est de règle d'abord que l'acheteur doit faire les premières avances ; il prépare doue un cadeau, d'une valeur proportionnée à la grosseur de l'ivoire qu'il désire acheter et au prix qu'il suppose à celle denrée dans le pays, prix d'autant plus faible naturellement qu'on est plus éloigné de la eôle.Ce premier cadeau n'est jamais composé que d'étoffes, mi-partie cotonnades ordinaires, mi-partie étoffes riches. On le dépose entre les mains du chef, puis on attend, avec on sans impatience, la défense que celui-ci enverra en retour, car cette défense va fixer à peu près le prix de l'ivoire pendant la durée des transactions.

Peu désireux de se charger de gros ivoire, d'un transport difficile, mes chefs envoyèrent pour ce premier cadeau quinze étoffes d'une valeur moyenne de quinze piastres en tout. Cazembé mit vingt-quatre heures à choisir la défense qu'il comptait me renvoyer, enfin il me fit savoir qu'elle était sorliedu magasin; seulement avant de rapporter il fallait un pot-de- " vin pour celui qui avait ouvert la porte du magasin, un autre pour celui qui avait transporté la défense du magasin à sa case, etc., etc.

Trois heures de discussion et la défense fait enfin son entrée dans mon camp, sur les épaules de Kalama, le msagira de confiance de Cazembé, et escorté d'une foule bruyante. Kalama cependant se tient debout, devant moi, sans faire mine de déposer sa charge.

« Il lui "faut encore un doli, me cl ient mes hommes, pour la mettre à terre.

— Oh ! mon ami, remporte-la donc, lui dis-je : je n'en ai que faire. »

Sa position cependant devenant ridicule, Kalama dépose enfin sa défense à mes pieds, et consent à briser une paille avec mon chef pour signer le contrat. Les indigènes partis, mes chefs pèsent, soupèsent la dent et s'accordent à lui reconnaître, sans balance et par le seul l'ait d'une longue expérience, un peu plus d'une frasilah, 15 kilogrammes, poids que j'ai pu vérifier plus lard el qui se trouvait exact à un kilogramme près.

« Cazembé nous vole, disent-ils : jamais il n'aurait osé vendre à un Arabe une défense aussi vieille et aussi légère. »

J'ai, quoi qu'il en soit, 18 kilogrammes d'ivoire, qui valent à Zanzibar de quatre-vingt-dix à cent piastres. Comme on le voit, cette première défense n'avait coûté à mes hommes que la peine de la prendre; les suivantes, par contre, devaient amener des discussions sans lin.

Cette fois, c'est Cazembé qui propose; il a l'ail sortir une nouvelle défense du magasin et, accroupi devant sa hutte, il va défendre lui-même pied à pied ses propres intérêts, comme le dernier épicier venu. Mes chefs appelés ont pesé, sou[>esé, retourné la défense dans tous les sens; elle est plus belle

380 L'AFRIQUE ÉQLATORIALE.

que la première, plus lourde, plus pleine, enfin moins âgée de deux ans. Au prix de la première elle vaut trente étoffes; aussi s'empressent-ils d'en envoyer dix aussitôt.

Naturellement Cazembé n'est pas content, il en veut quatre-vingts! Mes chefs augmentent de cinq, puis de quatre, puis de trois. Le village est ;i 500 mètres, on y est déjà allé vingt fois, on en est revenu autant de fois. Enfin à vingt-cinq étoffes Cazembé se montre satisfait; ee n'est pas que le marché soit conclu, mais il est assez avancé pour les objets de grosse valeur, et il ne faut plus pour terminer (pie quelques menus objets, tels que poudre, perles, assiettes, verres. Pour ces détails il se contentera de vingt boîtes de poudre, 15 kilogrammes de |>erles : mais, comme je suis bien décidé à ne donner ni poudre, ni assiettes, nous avons peu de chances de nous entendre.

Encore une demi-journée d'allées et venues, de discussions interminables, de pols-de-vin exigés sous des prétextes ridicules, et la défense m'arrive avec le cérémonial d'usage.

Tout ce temps Cazembé n'a pas cessé de s'occuper lui-même des moindres détails : la défense est devant lui ; une à une les étoffes, les perles viennent s'empiler. Il les compte, les recompte, les caresse de l'œil, de la main, fait valoir sa marchandise avec celte grâce insinuante qui le caractérise, et ne la lâche à contre-cœur qu'après avoir usé à tour de rôle tous les* expédients en son pouvoir.

On se fera difficilement une idée de la dose de travail et de patience qu'exigea l'acquisition de quelques défenses ; chacune d'elles avait demandé à mes hommes vingt-quatre heures de pourparlers, et l'on peut en conclure que l'Arabe, qui dans ce commerce a d'autres intérêts que les miens, dépense chaque fois un temps double ou triple; cela explique les longs séjours qu'il fait dans ces pays qu'il exploite. J'employai cinq jours à dépenser les huit charges qui me restaient.

En vertu de superstitions dont j'ignore la source, il est souvent d'usage de faire le commerce de nuit, cl Cazembé me le demanda deux fois. Je lui fis répondre que, la nuit, les Blancs avaient l'habitude de dormir.

Un jour, pour se reposer, il céda la place à son frère aîné, l'héritier présomptif de la couronne, un nommé Porokosso, grand abruti qui m'avait flatté jusqu'à ce jour, mais qui ne fut pas plus tôt investi de ses hautes fonctions qu'il se montra encore plus exigeant que Cazembé. Jouissant dans la ville d'une certaine indépendance, grâce à quelques partisans bien armés, il pensait m'arracher encore quelques fusils : n'y pouvant parvenir, il essaya de me susciter mille embarras.

CRUAUTÉS DE CAZEMBÊ. 58Î J'ordonnai de refuser toute affaire avec lui; Cazembé dut reprendre en main le travail interrompu. Du reste il n'avait qu'une demi-confiance dans ses propres parents ; car quelques jours auparavant un autre de ses frères avait quitté le village avec un gros parti, et était allé demander l'amitié des Vuakissinga pour revenir attaquer le Lunda. Lors démon séjour, des négociations avaient été entamées entre eux, cl Cazembé lui avait déjà envoyé six femmes, pour lâcher de rentrer dans ses bonnes grâces; mais chacun disait qu'il ne le rappelait que pour le faire massacrer.

Dans cette famille de coquins le sexe féminin présentait seul quelques figures à peu près intéressantes. Ce vieux ladre de potentat avait choisi pour femme légitime une enfant de seize ans qui, par sa grâce ingénue autant que par sa beauté plastique, faisait tache au milieu des mégères du harem. Un jour j'eus l'occasion de rester quelques minutes avec elle en l'absence du mari, et elle en profita pour m exprimer l'envie folle qu'elle avaitd'aller à la côte, où les femmes portaient de belles étoffes. Essaya-t-elle de déserter, je l'ignore, mais de ce joui" elle fut par Cazembé consignée dans sa hutte. Ses compagnes du harem, moins surveillées, en profitèrent pour prendre la clef des champs, et sous peu nous les verrons venir en masse se jeter à mes pieds pour échapper aux mauvais traitements de ce sullaneau.

Cazembé est effectivement d'une férocité lâche et froide, pire que celle des chefs «le l'Uemba, qui ne mutilent leurs sujets qu'en cas de désobéissance. Chez lui la moindre peccadille se paye de la tète. Pendant mon séjour mes hommes eurent occasion d'assister à une exécution capitale, dont ils me rapportèrent les détails avec horreur, tout habitués qu'ils fussent à ces spectacles.

L'an dernier Cazembé avait essayé de s'emparer d'un petit territoire indépendant qui se trouve dans le sud-est. Repoussé avec pertes, le roi du Lunda se tint tranquille, mais ne laissa plus échapper une seule occasion de se venger. Or, ces jours-ci, ses gens surprirent par hasard dans le puri un malheureux esclave du territoire en question. Pendant trois jours le pauvre diable, attaché à un piquet, resta le jouet "du village, qui l'abreuva de cruautés. Puis, au jour fixé pour le sacrifice, les tambours battirent dès le matin avec frénésie, et le pombé coula à flots. Cazembé eût vaincu Msiri, son plus grand ennemi, que l'allégresse n'eut pas été plus générale.

Escorté par tout le village, le condamné fut conduit à quelques pas dans la brousse, traîné par une corde fixée au cou et aux cheveux. On le fit asseoir sur un billot disposé à cet effet, puis l'attache fixée dans la chevelure fut raidie à une ceinture solidement serrée à la taille, de façon à bien tenir la nuque en abaissant la tète. Le sacrificateur s'approcha alors armé d'un

582 L'AFRIQUE ÉQUATORI ALE.

long coutelas, <le forme particulière, usité seulement dans ces sortes de cérémonies; la lame était, paraît-il, bien aiguisée, car la tète tomba d'un coup.

La scène qui suivit fut hideuse et révoltante. La tète n'était pas tombée qu'un hurlement sauvage éclata, et la foule se rua sur le cadavre : en un instant, bras et jambes furent détachés, puis découpés, ainsi que le tronc, en mille menus morceaux, qu'on dispersa ensuite à tous les vents.

La télé de la victime, à moitié décomposé»', grimaçait au bout d'un piquet planté il l'une des portes du village, au milieu d'une dizaine d'autres plus anciennes —

Mon petit commerce d'ivoire, cependant, louchait à sa fin. Mes charges d'étoffes m'avaient valu huit défenses d'ivoire d'un transport commode. Je lis savoir à Cazembé que, dépourvu d'objets de troc, je ne pouvais songer à acheter davantage.

« Tu as de la poudre, des capsules et des balles, me fit-il répondre : il m'en faut à toute force. »

Des fusils il ne fut naturellement pas question.

C'était le 21 octobre au matin; après ma réponse, qui n'était pas de nature à le satisfaire, il me lit savoir qu'il défendait de nouveau à ses gens de nous vendre des vivres. Ceux qu'ils nous avaient vendus les jours précédents l'avaient été avec une telle parcimonie qu'il n'avait pas été possible de faire des provisions : aussi la famine recommençait-elle avec toutes ses horreurs. Il fallait prendre une prompte décision, sous peine d'être surpris dans un état de faiblesse qui pouvait nous être funeste.

Dans la journée, les indigènes sortirent peu ; toute la nuit, les tam-tams de guerre ne cessèrent pas leur bruit.

Au malin, le 22, Kalama, escorté de quinze fusils, vint me rapporter les ordres formels de Cazembé. Je le vois encore entrer fièrement dans le camp pour remplir sa mission. Tous vinrent s'asseoir en face de ma porte, le fusil entre les jambes, le doigt sur la détente. Pas un muscle ne bougeait sur tous ces visages d'ébène, pendant que Kalama développait son thème avec une assurance «ligne d'une meilleure cause, et certes j'ai vu peu d'hommes regarder la mort en face avec autant de sang-froid.

« Il faut les saisir, murmurait la bande de Wadi-Combo, et les garder comme otages. »

Cette idée me répugnait. Pour Cazembé, je n'aurais pas hésité, mais ces mercenaires n'étaient coupables que de dévouement à leur chef, et à l'annonce de ce coup de main je voyais Cazembé ricaner et dire : « Le Msungu croit-il donc que le grand Cazembé se préoccupe de la mort de quinze de ses enfants et de la saisie de quelques mauvais fusils? » Kalama était, du

Page 1