‹ Les lacs de l'Afrique équatoriale; voyage d'exploration exécuté de 1883 à 1885Chapitre 69 sur 119 · JE TI K UN ÉLÉPHANT · texte numérisé non relu

JE TI K UN ÉLÉPHANT

donner l'ordre de briller tout ce qu'on pourrait des deux défenses, quand mes gens en décidèrent autrement.

« Il ne sera pas dit, s'écria Wadi-Combo, que nous aurons laissé quatre frasilah d'ivoire à ce sauvage de Cazembéî »

Et, s'armant d'une hache, il commença à entailler ce cuir épais, aussi élastique que résistant, travail fastidieux qui nous prit quatre heures sous un soleil dévorant, avec dix haches travaillant de concert.

La peau de l'éléphant, de couleur gris sombre, était une des plus lisses, une des plus soignées que j'eusse jamais vues; pas une éraflure, pas une égratignure. Ce fait, disent les noirs, est particulier aux solitaires, qui prennent, parait-il, grand soin de leur toilette. Les deux défenses, légèrement incurvées, ne présentaient pas la moindre irrégularité; les oreilles, toujours percées à jour comme une écumoire, étaient intactes. J'aurais dû prendre note des dimensions colossales de celle magnifique hèle, mais la science était à ce moment le dernier de mes soucis. Je me souviens seulement qu'un de mes hommes, s'étant couché sur l'oreille, la trouva juste assez longue pour s'en faire une couverture; mais en la soulevant il estima qu'elle pesait près de 40 kilogrammes.

Les défenses, comme on le sait, sont engagées sur un tiers de leur longueur dans le maxillaire supérieur, sans parler de la gencive charnue, qui recouvre encore un sixième de la dent. Pour les extraire il fallut donc démolir une bonne partie de ce maxillaire. Le cuir enlevé, je fus frappé de l'élasticité prodigieuse de cet os el des sinus qui le parent intérieurement ; chaque coup de hache pénétrait avec la même facilité que dans du bois blanc, ce qui explique l'action foudroyante d'une seule balle, assez effilée pour pénétrer profondément.

« En vérité, s'écria Hassani, l'éléphant est plus facile à abattre qu'un springbock. » Je suis de tous points de cet avis, bien que nombre de chasseurs s'évertuent encore à tirer l'éléphant avec des balles explosibles de gros calibre qui, le plus souvent, ne percent même pas le cuir.

Quant à la chair, mes hommes ne tentèrent même pas d'en faire leur provision, et Dieu sait pourtant de quel secours ;ious eût été cette énorme masse pour notre nourriture de quelques jours. L'éléphant n'avait pu être égorgé, et ce fait les empêchait d'y toucher; c'est une des rares traditions arabes avec lesquelles le Zanzibarite ne transige jamais. Ils ne voulurent même pas permettre aux trois femmes de Cazembé de couper le plus petit lambeau de chair, sous le prétexte qu'elles étaient Vuanguana depuis la veille. Une autre raison fait de l'éléphant un animal impur, c'est que sa chair donne 1 eléphantiasis, maladie très commune à Zanzibar!

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La vue du monstre réveillai! de plus nombre do superstitions oubliées par mes hommes depuis longtemps et datant de l'époque où la plupart d'entre eux roulaient sur la route de la cote, la fourche au cou. Ma caravane, comme mi le sait, se composait d'éléments hétérogènes; six ou sept Irilms de l'Afrique tropicale y avaient des représentants, et il suffisait d'un lait extraordinaire pour raviver de vieux souvenirs éteints. Les Yuagiwlo se rappelèrent que les ongles d'éléphant sont un baume souverain pour les blessures, et ils les coupèrent tous avec empressement. Hassani garda précieusement la queue comme préservatif; enfui presque tous, à mon grand éloiineinent, se refusèrent à retirer des défenses la matière musculaire qui remplit leur cavité et qui se détache très aisément, une fois qu'on l'a décollée avec une baguette. Le simple attouchement de alambeau de chair sanguinolent suffit pour donfier le mauvais œil, et il ne fallut rien moins que le courage du sceptique Kamna pour accomplir celte besogne. J'ajoute qu'aussitôt vidée la cavité en question est bourrée de fiente fraîche pour éviter qu'un dessèchement trop brusque ne fasse fendre l'ivoire, accident d'autant plus à craindre que la dent est plus neuve.

L'occasion serait bonne pour parler un peu de l'éléphant et pour dire ce que j'en sais; mais je ne puis oublier que je suis lancé dans une course à fond, et je reprends le fil de mon récit, quille à revenir plus tard sur ce sujet.

Comme la deuxième défense tombait, un cri d'alarme nous mit sur le qui-vive; presque aussitôt une petite caravane composée exclusivement m femmes débouchait sur nous avec une assurance qui dénotait évidemment de vieilles connaissances. Elles étaient dix et, chose curieuse, toutes armées jusqu'aux dents de lances et d'arcs.

« Que voulez-vous*.' demandai-je.

— Msungu », me répondit une grande gaillarde qui avait pris le commandement, car en Afrique le (dus petit détachement a toujours un chef. « nous sommes femmes de Cazembé, et nous venons te demander de suivre la caravane. Hier, quand il a connu la désertion de trois de nos sœur*, il est entré dans une colère terrible, a juré de faire couper les oreilles à tout le harem et l'a fait emprisonner immédiatement. Mais le soir il a fallu puiser de l'eau, on nous a fait sortir vingt-cinq et nous avons toutes pris la fuite dans la direction que vous avez suivie. Celte nuit nous a von* couché dans le village que vous avez pillé; et ce malin nous nous remetlions à votre recherche; malheureusement la pluie avait effacé vos traces, et la moitié d'entre nous s'est perdue pendant que nous réussissions enfin à trouver une des patrouilles que tu as envoyées chercher de l'eau.

— Comment, malheureuses, vous savez que nous mourons de faim, que

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