ATTAQUE D'UN VILLAGE
1,c village avait trente Imites, mettons cent habitants. Nous n'y trouvâmes qu'un peu de miel et îles fourmis Manches ; pas un gramme (le farine, pas une patate, pas une arachide! Je fis appeler les troi> commères africaines, pour leur demander si c'était bien un village du Lunda.
« Oui, oui, Msungll, me répondirent-elles; mets à la fourche tout ce qu'il reste de femmes au village : ce sont tes esclaves.
l .i famine du chef désarmée.
— Comme vous dites cela! n'etes-vous pas cependant de la même race?
— Hier oui, mais aujourd'hui nous sommes Vuanguana. » Toujours la fraternité humaine!
Il ne restait au village qu'une dizaine de femmes, qui, encombrées d'enfants, n'avaient pu s'enfuir avec les hommes. Je leur demandai vainement «les renseignements sur le pays.
« Comment connaîtrions-nous les sentiers? répondaient les plus craintives, nous ne sommes que des esclaves; c'est l'affaire des hommes de se diriger dans la brousse. >.
La femme du chef me répondit hardiment :
« l'indiquer les roules pour que tu pilles encore les camps qui se trouvent dans les environs, jamais! »
Au moment de l'attaque, elle avait sauté sur un arc abandonné, et, pour nous défendre, il avait fallu l'amarrer. L'audace, en Afrique, n'est pas une qualité vulgaire, et je lui laissai, le lendemain, un souvenir qui l'a réconciliée, je l'espère, avec les hommes blancs.
Je soupai, ce soir-là, d'un morceau de trompe d'éléphant; je ne me rappelle pas lutte pareille entre vorace et coriace.
La marche du 20 nous éloigna de la Louapoula, dans un pays coupé d'épongés profondes, de collines rocheuses semées de dracénaset de grands fourrés, où pullule le gibier le plus confiant que j'aie vu. Nous rencontrâmes deux troupeaux de zèbres hors de portée, plusieurs d'égocères bleus, ceux-ci de dix ou quinze tètes, et chacun de ces troupeaux ayant l'air d'obéir à une grande antilope noire. L'égoeère, plus petit, est fauve, à crinière noire ondée «le reflets bleus qui probablement lui ont valu son nom. Ce doit être ici l'habitat par excellence de la magnifique antilope noire, car j'en ai vu en quantité, soit seules, soit accouplées, soit dans les bandes d'égocères.
Un jour je réussis à en tuer une. Les égocères, pris de panique en la voyant tomber, piquèrent, en se bousculant, vers un taillis qui était proche, puis, pendant qu'on dépeçait l'animal, revinrent et se mirent à décrire autour de nous des cercles concentriques et assez rapprochés. Hassani et moi, nous eûmes le temps d'envoyer six coups de fusil avant que la bande, affolée, songeât à prendre la fuite, en nous abandonnant deux nouvelles victimes.
Ce déjM'çage de la viande occasionnant de longs relards dans les marches, j'avais du prendre mes précautions pour le réduire au strict nécessaire. 11 avait été convenu au départ qu'on ne s'arrêterait jamais pour de petites antilopes. La première tombée, coupée en six quartiers, devait être portée par les gens de Wadi-Asmani, et la seconde par ceux de Wadi-Combo. Pour les grosses antilopes seulement, ainsi que pour le buffle et le zèbre, j'accordais une heure de halle, au risque de laisser une partie de la bête si à l'heure dite tout n'était pas découpé.
Je dus, précisément ce jour-là, abandonner une des deux antilopes, et pour cause. Tout bon enfant qu'il est, le Zanzibarite, quand la faim le presse, tourne facilement à la brute, et la distribution de cette chair fumante amène des disputes, des rixes, des coups de lance et de couteau. 11 était urgent de prendre des mesures pour empêcher le retour d'une bagarre pareille à celle qui survint. Je refusai donc aux blessés
MARCHES PÉNIBLES. ÔP7 toute espèce de médicaments, je donnai l'ordre d'abandonner un des deux égocères et je fis appliquer vingt-cinq coups «le verges à deux des plus coupables, punition que je n'avais pas eu à infliger depuis bien longtemps.
Nous traversâmes, le 2N, de grandes futaies, où l'on se guidait avec la boussole, procédé plus simple que l'orientation fantaisiste de mes hommes dans la brousse. Le Noir a horreur de la ligne droite, comme en témoignent tous les sentiers d'Afrique. Il aime ees interminables lacets qu'il est habitué à courir depuis son enfance et qui, en variant le coup d'oui, rompent un peu |>our lui la monotonie de ses longues marches.
Ferrouji, surnommé depuis longtemps Kirangozi, «guide », titre qui lui revient de droit pour sa longue expérience du puri, n'a pas de distraction plus agréable que de marcher en tète ou de « fendre les herbes », comme disent les Noirs. Il faut le voir alors contourner les buissons, les troncs d'arbres, les fourmilières, se retourner tous les vingt pas pour contempler les méandres de sa caravane, ce qui l'amuse, mais m'ennuie profondément, n'ayant jamais aimé la peine en pure perte.
Quelquefois, impatienté, je le fais passer derrière, et, la boussole en main, j'essaye de maintenir le cap voulu. Mais vienne une brousse un peu touffue ou quelque autre obstacle qui m'en détourne, j'entends le flegmatique Ferrouji gronder entre ses dents : « Nous retournons chez Cazembé, maître? » Et je suis obligé de reconnaître que la boussole, un instant ramassée dans ma poche, nous montre le sud. « Enlin, où vois-tu le soleil? lui demandai-je un jour. — Le voilà, maître. » El il m'indiquait un point précis dans un ciel uniformément gris de plomb, sans une éclaircie, sans un rayon pouvant servir d'amer. C'est l'instinct étonnant de la bête!
L'eau, cependant, manquait, et nous dûmes courir jusqu'à midi sans rencontrer une piste fraîche. Loin des endroits humides, dans le milieu du jour, le gibier que l'on rencontre d'ordinaire est le buffle qui, après s'être abreuvé avant le lever du soleil, passe souvent le gros de la chaleur à une grande distance des sources. Nous eûmes la chance d'en rencontrer un troupeau de six tètes, que je ne pus approcher qu'à cent mètres; ma balle ricocha sur l'encornure du plus proche, et tout le troupeau s'enfuit, escorté d'un élan du Cap qui semblait de la famille.
Il est entre les animaux des affinités dont les lois nous échappent. Ainsi nous rencontrons souvent la gazelle et le springbock mêlés aux troupeaux de zèbres, l'antilope noire aux égocères, et l'élan aux bandes de buffles. « Alors, dit le Noir, ne poursuis jamais l'élan, car il ne s'arrêtera jamais avant le buffle. » Le dicton eut tort cette fois: enefl'et, moins d'un kilomètre
508 L'AFRIQUE ÊQOATORIALB.
plus loin je rencontrais mon élan immobile an milieu du sentier et rc«ardant avec élonnemcnl venir notre caravane silencieuse, l ue seule halle clans le poitrail le laissa sur la place, et, un instant après, Hassani me rapportait la queue de l'un des buttles.
Mes patrouilles trouvèrent le soir, au nord du camp, quelques traces humaines, mais si peu sérieuses que je jugeai inutiles «le les suivre le lendemain. Car nous en étions réduits à filer toutes les pistes pour nou> orienter et pour vivre dans ces immenses solitudes. Une branche cassée, une poignée d'herbes foulée par un sabot, une pierre déplacée la veille, et tous mes hommes étaient sur pied. Alors c'étaient des discussions sans fin, qui, toutes, aboutissaient à ce fait, c'est que, pour être giboyeuse, cette pai tie de l'Afrique n'en est pas moins déserte.
Depuis quelques jours la saison pluvieuse s'affirmait d'une façon inquiétante. Les matinées étaient sèches et bonnes pour la marche: mais dans l'après-midi l'atmosphère était d'une intolérable pesanteur, sous des menaces d'orage; quand l'orage éclatait, c'était avec une rage indeserqw lihle, et, sous ces hautes futaies, la folie furieuse de la foudre était d'une grandeur infernale.
En face de ces formidables convulsions de la nature, l'homme qu'abrite une touffe d'herbes ou un arbre que l'ouragan secoue comme un roseau, a la subite intuition de son impuissance et de sa petitesse. Le Noir, dont l'imagination est plus vive et moins armée que la nôtre, en subit plus profondément le contre-coup. Constamment nux prises avec les privations, les fatigues et la noire misère, journellement traqué par les fauves ou par ses semblables, la lutte pour l'existence, au lieu de le grandir et de le fortifier, le lasse et le rapetissse. Mais, chez lui. l'instinct se développe, et ce qu'il perd «»n valeur, il le rattrape en ruse. Mes hommes, qui ne sont que des indigènes convertis, m'en donnaient chaque jour des preuves frappantes. Le 20 encore je fus à même d'apprécier tout ce qu'on peut attendre de leur sagacité.
Depuis le matin nous traînions péniblement la jambe dans des fourrés épineux, où, malgré de nombreuses sentes d'éléphants, nous n'avancions qu'avec peine. Chacun s'escrimait «le la hache, du couteau, dos fers de lance, et le sang, autant que la sueur, ruisselait sur tous les corps, quand soudain nous tombâmes sur un sentier bien battu qui courait est-ouest.
Une seule empreinte humaine était visible, mais des routes pareilles ne font communiquer que des villages importants, et j'envoyai deux patrouilles en reconnaissance, l'une dans l'est, l'autre dans l'ouest. Toute* deux devaient être de retour avant un quart d'heure.
'orage sous les hautes futaie»